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Notions trompeuses et discriminations dans l’enseignement-apprentissage des langues aux adultes

24/09/2016
by Philippe Blanchet
Langue: FR
Document available also in: EN

1. Langue « maternelle » et langues « étrangères »

On croit généralement qu’une langue et une seule, dite « maternelle » aurait, pour chaque individu, une place fondamentale inégalable par d’autres langues. L’appeler « maternelle » est issu de l’idéologie sexiste selon laquelle les mères auraient principalement la charge de l’éducation des enfants. Il y a aussi dans ce mot une connotation biologique totalement erronée, comme si on avait reçu cette langue avec les gènes et dans le ventre de sa mère. Et du coup les autres langues sont renvoyées au loin, dans une étrangeté accrue par le nom de langues « étrangères ». Ce dernier terme a d’ailleurs des connotations nationalistes, associant « langue étrangère » à « pays étranger » (or les langues ne coïncident jamais avec les états). En fait les humains ont une et souvent simultanément plusieurs langues premières : premières dans le temps, premières dans les capacités de communication, premières dans les constructions identitaires. Mais ces trois facteurs coïncident rarement, car les humains sont majoritairement plurilingues tout au long de leur vie. On peut ainsi avoir des capacités meilleures dans une ou des langues qu’on n’a pas acquises en premier et/ou ressentir son identité principale dans une langue qu’on comprend peu et qu’on ne parle pas. C’est souvent le cas de personnes ayant émigré ou subi une colonisation linguistique. Du coup, notre rapport à nos langues déjà là et aux autres langues à apprendre peut être décomplexé.

 

2. « Maitrise de la langue » et compétences plurilingues

On parle souvent en français de « maitriser » une langue, expression bizarre intraduisible dans beaucoup d’autres langues (imaginez « master a language » en anglais !). Cette formulation est liée à la sacralisation de la langue « nationale » propre à l’idéologie française. Comme si parler une langue était un exercice difficile qui nécessitait un combat contre de mauvais penchants et de mauvaises pratiques : pratiquer avec « excellence » une langue « parfaite », en fait selon une « pureté » mythique. On réduit la langue à une séries de formes normées et on rejette hors de la « bonne » langue les autres formes, locales, populaires, métissées par des plurilinguismes (par exemple via un « accent »). Or apprendre et comprendre une langue, voire la parler, est une capacité spontanée chez l’humain, d’où la plus grande facilité des jeunes enfants, de celles et ceux qui ont grandi avec plusieurs langues, chez qui on n’a pas étouffé cette capacité spontanée. La notion de compétence plurilingue, qui est au cœur du CECRL, désigne une capacité à interagir en bricolant des formes linguistiques nécessaires et suffisantes, sans crainte des influences qu’ont inévitablement les langues déjà installées dans le répertoire verbal sur la ou les nouvelles langues qu’on y ajoute. Du coup, chacun peut parler à sa façon, hors de tout purisme, du moment que ça marche sur les plans communicatifs et relationnels, en exigeant l’hospitalité langagière compréhensive de ses interlocuteurs.

 

3. Pédagogie et glottophobie

Parler et écrire sa langue et à sa façon est un droit imprescriptible protégé par tous les textes internationaux, ainsi que ceux de nombreux pays, portant sur les Droits Humains et la lutte contre les discriminations. Traiter différemment des personnes en s’appuyant sur un prétexte linguistique est une discrimination condamnable sur le plan éthique et, souvent, juridique. On discrimine non pas des langues, mais les personnes qui les utilisent. C’est pour ça que j’ai forgé le terme de glottophobie sur le modèle de xénophobie.  Par conséquent, poser une condition linguistique, surtout si elle est disproportionnée, à l’accès à l’éducation est une discrimination. Interdire à des gens d’utiliser leurs langues où que ce soit, y compris en situations d’apprentissages — et d’apprentissages d’autres langues, est une discrimination. Et en plus, c’est un obstacle à leur apprentissage, y compris d’une autre langue : toutes les études montrent qu’on apprend mieux une langue nouvelle en s’appuyant explicitement sur celle(s) qu’on pratique déjà. Il en va de même pour celles et ceux à qui on reproche d’utiliser une langue familiale pour apprendre une langue proche : rejeter, dans le cours d’espagnol ou d’italien, l’espagnol andalou ou l’italien toscan qu’une lycéenne connait par sa famille, parce que ce ne serait pas « du bon espagnol » ou « du bon italien » (témoignages récents). Empêcher un apprenant de prononcer la langue cible à sa façon, colorée par sa ou ses autres langues, c’est lui refuser son identité plurilingue spécifique, c’est souvent mépriser ou humilier une personne qui risque surtout de ne plus oser parler : c’est totalement contreproductif sur le plan pédagogique. Il est indispensable qu’une éducation aux langues et par les langues développe un humanisme linguistique qui, en outre, va bien au delà des questions linguistiques et pédagogiques. La diversité linguistique nous invite à développer une éthique générale de la diversité.

 

Pour aller plus loin : Blanchet, Ph., 2016, Discriminations : combattre la glottophobie, Paris, Textuel, 192 p.

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  • Portrait de Roseline Le Squère

    Merci beaucoup Philippe pour cet article.

    Dans le champ du lifelong learning, de nombreuses préoccupations concernent l'accès à la mobilité et les conditions linguistiques. De nombreuses actions sont tournées vers les publics jeunes ayant le moins d'opportunités, les fameux JAMO. La tendance peut être (et l'est d'ailleurs à de nombreuses reprises) de stygmatiser ces publics, pris comme jeunes éloignés des conditions traditionnelles d'apprentissage d'une langue étrangère et en particulier, l'anglais, c'est-à-dire, à l'école, dans un circuit bien classique !

    Ton article amène à repenser ces systèmes. Sans avoir une idée précise, chiffrée à communiquer ici sur les JAMO, nous savons que beaucoup de ces jeunes font partie de familles issues de l'immigration. Ces jeunes vivent très souvent dans des environnements multilingues et multiculturels, sans qu'il y en ait la moindre valorisation. On préfère se concentrer sur des représentations sociales du type : public de banlieues, milieux enfermants, faible niveau de qualification,.... et la liste peut s'allonger.

    Je soutiens complètement ton propos : la diversité linguistique nous invite à développer une éthique générale de la diversité.

    L'encouragement à la mobilité, et les nombreux programmes européens y étant liés, doivent tenir compte de cette diversité.