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REPORTAGE : TURBULENCES ! UN LIEN SOCIAL, UNE UTOPIE CONCRÈTE

14/12/2015
by Gaëlle Russier
Langue: FR

Photos et texte Virginie de Galzain

Lieu composite unique, Turbulences !  mêle art, culture, santé et social. À la fois compagnie théâtrale de recherche et de création artistique, ESAT et SAS (Établissement et services d'aide par le travail/Section d’adaptation spécialisée), Turbulences ! propose formation et/ou emploi pour des personnes qui ont des difficultés d'intégration sociale en raison de troubles envahissants du développement (TED). Chant, trapèze, clown mais aussi écriture et multimédia, restauration… font partie des nombreuses activités professionnelles qui rythment un quotidien vivant et bienveillant, stimulant et surprenant. Tous ces savoir-faire se conjuguent aussi pour faire fonctionner une entreprise sociale, solidaire et culturelle à part entière.

Philippe Duban, fondateur et directeur général de Turbulences !, revient sur les enjeux de la formation et de l’accompagement, et sur la démarche cruciale de lien social. Il évoque l’urgence d’aller à l’essentiel pour répondre au mieux aux besoins de chacun et les responsabilités importantes de cette entreprise humaniste.

Les propos qui suivent sont extraits d’un entretien mené sur le mode du témoignage. Ce, pour offrir une autre approche et conserver une dimension personnelle et spontanée, au-delà de la parole dite de professionnel.

La formation continue : un mouvement

« La notion de formation continue, et bien au-delà de cette notion, de mouvement est inhérente à Turbulences !, à l’image de l’intermittence du spectacle. C’est la possibilité de progresser, de continuer à être dans un état de disponibilité et de création. Nous sommes dans un processus de formation en évolution permanente ce qui est fondamental pour maintenir une dynamique individuelle et collective, pour consolider et explorer. C’est ce qui permet le maintien et l’évolution des niveaux de qualification de la structure et des personnes. Ce n’est pas le lot de toutes les entreprises aujourd’hui.

L’objectif de l’ESAT/SAS (Établissement et services d'aide par le travail/Section d’adaptation spécialisée) est que ses bénéficiaires qui le peuvent intègrent le milieu dit « ordinaire » (en comparaison avec le terme milieu dit « protégé »). J’aimerais que nous soyons un lieu de passage… Mais le nombre de débouchés demeure limité en raison de la spécificité du travail mené ici et des réalités économiques de la profession.

La culture est souvent reléguée à ce qui est du luxe, au sens de non vital. Le mot d’ordre de Turbulences ! est une forme d’accès à la culture pour tous. Les personnes arrivent souvent ici en ayant été peu ou pas scolarisées, avec peu voire pas d’accès à un club de sports, des loisirs, des amis. La culture rétablit les canaux de transmission et de lien social entre tous.

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Clown (oct 2015)
 

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Turbulences ! Atelier professionnel Clown (oct 2015)

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Clown (oct 2015)

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Clown (oct 2015)

 

 

La singularité : une force vitale

Ici, ce qui est considéré comme singulier, atypique peut être une valeur ajoutée, un facteur qui enrichit les hommes et la culture. Au travers de tout ce qui est fait à Turbulences !, on questionne sur des troubles, un « être au monde », la convivialité qui sont fondateurs d’actes de culture. Turbulences est née dans un contexte d’hôpital de jour. À cette époque, j’étais comédien : on m’a demandé de créer un atelier de théâtre que j’ai conçu non comme de l’art thérapie mais comme un espace de socialisation, de lien avec l’extérieur. La question pour moi n’était pas tant que ces personnes s’intègrent dans le milieu « ordinaire », que les milieux « ordinaires » les accueillent et leur laissent leur place en les connaissant mieux.

 

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Turbulences ! Sans légende (nov 2015)

 

 

Un accompagnement personnalisé et non une ‘prise en charge’
Avec Howard Buten, je suis à l’origine de cette espace protégé, protégé de quoi d’ailleurs… Cela prend en compte notre mission fondamentale d’accompagnement médico-social : soit accompagnement éducatif, thérapeutique et de soins. Accompagner, c’est d’abord connaître l’histoire de la personne. C’est ensuite définir avec elle un projet personnalisé – ce qui devrait être commun à toute la société -. C’est permettre de moins mal vivre et de vivre mieux ensemble, de se développer, de s’autonomiser. C’est une mission très rigoureuse qui nous prend beaucoup et concerne la majorité des salariés : moniteurs d’atelier, éducateurs spécialisés, personnel administratif et personnel médical (psychiatres et psychologues).

 

Ce qui m’anime est de faire en sorte que ce lieu soit vivant, qu’il puisse répondre aux compétences des un(e)s et des autres, au-delà de la rigueur médico-sociale indispensable au bien-être et à l’équilibre des personnes accueillies. De proposer des espaces où tous les stades de la création soient possibles et s’épanouissent : pensée, décor, écriture, jeu… Je crée souvent des rencontres et des initiatives qui permettent à tous les « Turbulents » de participer, y compris l’équipe qui est davantage en cuisine.

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Restauration. 50 repas sont réalisés chaque jour pour la troupe (nov 2015)

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Restauration. 50 repas minimum sont servis chaque jour (nov 2015)

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Turbulences ! Atelier professionnel Restauration. 50 repas sont réalisés chaque jour pour la troupe (nov 2015)
 

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Turbulences ! Chaque jour, les « Turbulents » se relaient pour s’occuper du bar. Café (nov 2015)

 

Les chapiteaux Turbulents : un lien social vital

En 2007, nous avons passé un cap supplémentaire avec la possibilité de créer deux chapiteaux près de la place Pereire à Paris. Ce, pour proposer un travail et / ou une formation professionnelle adaptée à des personnes présentant des troubles majeurs de la communication (notamment autisme et troubles apparentés).

 

En emménageant ici, à la frontière de Paris et du périphérique au pied d’habitations, nous nous sommes vite retrouvé dans une situation d’urgence artistique, avec un vrai enjeu vital. Les chapiteaux, associés à la dimension de handicap, de personnes de couleur parfois génèrent de nombreux clichés, idées reçues et méconnaissances. Cela nous a valu de nombreuses formes d’incivilité voire de rejet. Face à cela, on a développé toutes les formes de rencontres possibles pour créer une passerelle avec les habitants, expliquer notre raison d’être, nous faire connaître, et tout simplement nous implanter dans le quartier : porte à porte, veillées, traversée de marchés en musique avec la Compagnie HVDZ par exemple… Nous faisons aussi de nombreux spectacles, bals ou encore banquets nés, entre autres, de notre travail avec le théâtre communautaire argentin et la Compagnie Catalinas Sur, de Buenos Aires.

 

Tout est fait pour que la culture soit un espace de rencontres, rencontres avec des artistes, le grand public, le milieu ordinaire. Le chant polyphonique est une autre forme d’expression universelle qui touche à la culture d’origine sans avoir besoin de connaître le solfège. Nous avons travaillé avec A Filetta (un des principaux groupes de chants polyphoniques corses), Danyel Waro (musicien et chanteur réunionnais)… Notre répertoire s’enrichit au fil des voyages.

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Chant. Répétitions du spectacle Les Turbulents Piaf(fent) ! avec Jacques Nouard et Jesus Aured (oct 2015)
 

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Chant. Répétitions du spectacle Les Turbulents Piaf(fent) ! (oct 2015)

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Chant. Répétitions du spectacle Les Turbulents Piaf(fent) ! avec Jesus Aured (photo, oct 2015)

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Chant. Répétitions du spectacle Les Turbulents Piaf(fent) ! (oct 2015)

 

 

Du mouvement, de l’interrogation, de la fragilité

Au-delà de la formation continue, nous sommes surtout dans un mouvement très large composé de nombreuses formes intenses et éphémères ; un travail colossal de parades, création de nouveaux spectacles et services.

 

Je m’interroge beaucoup sur la place des êtres et les notions d’enfermement et d’appartenance, quels qu’ils soient, d’inclusion et d’exclusion. Tout ceci est formalisé dans une note d’intention d’un projet ambitieux pour lequel je cherche des financements conséquents. Un projet lié à la notion de « trouble » au sens large. J’ai encore ce rêve d’avoir, pour notre espace, une reconnaissance, un statut, un positionnement culturel en tant que tel. Il faut éviter à tout prix de faire des généralités, de coller des étiquettes. Il y a autant de situations que de personnes. Il y a des êtres humains, avec de multiples facettes.

 

La fragilité nous concerne tous. À différents niveaux. Rien n’est acquis. Tout est fragile : l’édifice des Turbulents lui-même est fragile ou plutôt, sur le fil du rasoir. Mais c’est aussi ce qui dynamise, renforce, stimule. Il n’y a paradoxalement quasiment pas d’absentéisme ici, alors qu’il est en progression régulière dans la société. Le travail est un moteur de vie essentiel, avec une valeur. C’est encore un point qui renforce la considération à avoir pour les « Turbulents ».  


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Turbulences ! Atelier professionnel Couture (oct 2015)

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Turbulences ! Atelier professionnel Couture (oct 2015)

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Couture (oct 2015)

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Turbulences ! Atelier professionnel Couture (oct 2015)

 

Se poser des questions urgentes

Il faut quitter certains registres et s’interroger sur la place de chacun dans la société, sur le fonctionnement de cette dernière, sur les préjugés. L’expression « prise en charge » par exemple, qui comprend une dimension de « charge », de « fardeau », ne convient pas.

L’accompagnement doit donner des outils pour mieux vivre. Et la société doit avant tout permettre une socialisation avant même les acquisitions.

Avoir un enfant autiste ou avec des troubles associés est une situation terrible, avec de grandes souffrances pour les individus, les fratries. Tout est bousculé. C’est pourquoi il est urgent de travailler sur l’intégration sociale car elle est possible, pourvu qu’on la rende possible, avec des personnes formées, avec humanité. Même s’il y a eu des progrès ces 25 dernières années, les dispositifs existants sont très en deçà de ce qui est nécessaire. Cela commence à l’école dont les rythmes sont très denses, les classes surpeuplées. L’éducation est et doit rester la base prioritaire de tout investissement. Elle doit permettre à chacun d’y avoir sa place, d’être avec les autres, dans le même monde et non à l’écart. À partir de cette étape, on peut ensuite penser à la transmission des savoirs.

Il faut aussi arrêter les « querelles » et « guerres » de chapelles entre spécialistes, sur les méthodes, les approches et réfléchir de façon globale pour proposer des lieux humains, des lieux d’accueil comme celui que nous avons conçu avec Howard Buten. Il faut se poser la question de l’intégration professionnelle car des vies entières en dépendent. Ici tout est sur mesure, porté par une équipe exceptionnelle de formateurs, de soins mais aussi par des élus notamment. Il faut créer d’autres structures d’accompagnement et d’éveil.

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Turbulences ! Atelier professionnel Maison des écrivains, avec l’écrivain Joël Kerouanton (photo, nov 2015)

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Maison des écrivains (nov 2015)

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Maison des écrivains (nov 2015)

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Maison des écrivains. (nov 2015)

 

Le sens de Turbulences ! : un esprit de troupe

Nous sommes là pour donner des outils pour mieux vivre. Mais il ne s’agit pas là de « dévotion » ou de « charité ». C’est très ancré. Les « Turbulents » donnent un sens à ma vie, à mon quotidien. Ils m’apportent quelque chose d’authentique et m’ont appris à remettre en question mes préjugés.

 

La transversalité est permanente ici ; s’il n’y a que du vertical, je ne vis plus. Nous travaillons en open space, et je maintiens un lien quotidien avec eux, sans confusion de genre. Je suis directeur général : en ce sens j’incarne la hiérarchie au sens d’endosser des responsabilités et non au sens d’avoir du pouvoir sur les autres. Ils le savent. Tout le monde participe à tout à un moment ou à un autre, avec plusieurs compétences. Dans cette transversalité, on a des moments où l’on est face au public, lors de représentations par exemple. On est alors solidaires ensemble à défendre ce que nous défendons ici, à faire face : la prise de responsabilité est collective. Cela présuppose une acceptation d’une forme de prise de risque, de mise en danger. C’est cela l’esprit de troupe. Et j’en ai autant envie que besoin.

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Trapèze. Répétitions du spectacle Éclat de vie, mise en scène Laetitia Rancelli (à droite, nov 2015)

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Trapèze. Répétitions du spectacle Éclat de vie (nov 2015)


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Turbulences ! Atelier professionnel Trapèze. Répétitions du spectacle Éclat de vie, musique Gilles Wolf (nov 2015)



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Turbulences ! Atelier professionnel Trapèze. Répétitions du spectacle Éclat de vie, joué depuis au théâtre Le vent se lève (nov 2015)

 

L’entreprise sociale et solidaire : un choix ‘politique’

Quand les personnes arrivent ici, elles ont déjà une appétence artistique. Et parfois, on découvre des compétences et des talents surprenants. Cela demande du temps et des moyens. Je souhaite de plus en plus nous positionner comme une entreprise sociale et solidaire et quitter cette peau, cette étiquette d’ESAT qui est une réalité mais une réalité réductrice.

Il est important que les gens sachent que notre existence est complexe, faite de nombreuses responsabilités vis à vis des bénéficiaires mais aussi de nombreuses obligations. Un ESAT emploie les personnes qu’il accompagne à vie, ce qui est un engagement humain, professionnel, moral et matériel considérable. Nous sommes par ailleurs tenus, tant pour vivre que pour maintenir nos partenariats et soutiens, d’avoir des résultats et de générer un chiffre d’affaires. Les activités artistiques et métiers des chapiteaux (spectacles, communication visuelle et multimédia, restauration) sont des compétences et des services reconnus qui nous permettent de continuer à exister, de participer à la rémunération des personnes qui travaillent ici ou de façon ponctuelle, d’entretenir le matériel, notre outil de travail…

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Turbulences ! Atelier professionnel Communication et Multimédia (nov 2015)

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Turbulences ! Atelier professionnel Communication et Multimédia. Commande d’interview filmée (nov 2015)

 

C’est important de sensibiliser nos clients au fait qu’en faisant appel à nous, ils s’engagent d’une certaine façon à nos côtés dans une amélioration du fonctionnement de la société : emploi, respect des différences, égalité des droits, valeurs humaines. Ce n’est plus une utopie, c’est une économie nécessaire.

J’ai fait des choix politique de vie, comme beaucoup ici même si je ne me sens pas le droit de m’exprimer en leur nom. Quand j’étais plus jeune, je voulais dire « Non » à un certains nombre de réalités, mais de façon constructive. Je voulais vivre quelque chose que j’ai réussi à construire à plusieurs, je le crois, avec les années. J’ai l’impression d’être un peu plus en phase avec moi-même. C’est le « trouble » qui me conduit. »

 

 

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Turbulences ! Atelier professionnel Clown (oct 2015)

LE SITE DE TURBULENCES ! : www.turbulences.eu

À VOIR : Les Turbulents Piaf(fent) ! samedi 19 décembre 2015, 19h30. Chapiteaux Turbulents : 12, boulevard de Reims, Paris 17e. Réservations : resa@turbulences.net

Tarifs : 10 €. Réduit : 8€ (pass 17/adhérent), 5€. Repas sur réservation : 10 €.

 

 

 

 

 

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