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L’approche par compétences : un outil parmi d’autres

24/04/2017
by Sébastien Pesce
Langue: FR
Document available also in: EN

L’agence Erasmus+ France et le CNAM  organisaient le 16 février 2017, en partenariat avec l’université François-Rabelais  de Tours, une journée d’étude intitulée « Mobilités et Compétences : validation et reconnaissance », à l’occasion de la publication du quatrième numéro du Journal of International Mobility . Ayant eu le plaisir de participer à l’organisation de cette journée, et l’honneur de prendre la parole pour en proposer une synthèse, j’ai été invité à rédiger le présent texte. Je profite de cette occasion pour résumer les remarques que m’ont inspirées les prises de parole des intervenants et les nombreux et riches échanges avec la salle, sur ces deux thèmes, la mobilité et la compétence, dont je ne suis pas spécialiste, mais que j’ai eu l’occasion de rencontrer au fil de ma pratique d’enseignant, puis de formateur.

 

L’approche par compétences : un outil parmi d’autres

 

Ce que nous a rappelé cette journée, tout d’abord, c’est que les compétences sont un outil, comme l’a souligné Mariela de Ferrari, que l’on « fait des choses » avec, des choses qui ont des conséquences dans la formation, la carrière, l’expérience de celles et ceux avec qui nous travaillons, comme le soulignait Anne-Lise Ulmann. Un outil, ajouterai-je, parmi d’autres, et qui ne s’impose pas nécessairement à nous sous prétexte que tout le monde en parle. Un outil, c’est-à-dire quelque chose qui n’est ni essentiellement bon ni essentiellement mauvais, et dont les effets dépendront essentiellement de la manière dont on choisit de l’utiliser : il faut savoir y recourir quand il sert nos fins, s’en passer lorsqu’il menace de provoquer les effets indésirables qu’évoquait Anne-Lise Ulmann en ouverture de la journée.

Les diverses interventions ont permis de relever que la mobilité permettait de reconnaître et de valider les compétences acquises, et que les référentiels de compétences offraient un moyen d’organiser la mobilité en offrant un langage commun, à la fois entre pays, mais aussi entre des mondes différents, celui de l’entreprise et celui de l’école avant toute chose. Si la compétence est un outil, c’est d’abord un outil de communication entre des acteurs qui, sur le plan économique notamment, sont complémentaires. Cette fonction de l’approche par compétences était notamment visible dans les effets de mise en relation entre acteurs évoqués par Thierry Joseph. Par ailleurs si la compétence est un outil, elle l’est en tant que notion, ou concept, comme moyen d’observer la réalité (des pratiques, des gestes, des savoirs, des relations tissées par le sujet en formation ou au travail avec son environnement). Gaston Pineau rappelle souvent que le concept est à la chose ce que la pince est à la braise : il agit ainsi, pour reprendre les termes de Vermersch, comme une « poignée conceptuelle » qui permet d’appréhender la réalité quotidienne de l’activité.

Sur le versant des effets indésirables de la compétence, on peut rappeler avec Anne-Lise Ulmann la dimension très idéologique de la notion. L’approche par compétences peut amener à survaloriser les enjeux économiques, et à reléguer au second plan les enjeux existentiels de la mobilité qu’évoquait Pierre Courbebaisse, à ignorer des phénomènes comme ceux qu’évoquait Cécilia Brassier-Rodrigues : des étudiants qui reviennent différents, pas simplement parce qu’ils ont acquis de nouvelles compétences techniques, mais aussi parce que, au fil des rencontres et d’expériences riches, ils ont développé ce que d’aucuns nommeraient des « compétences transversales ».

La compétence est un outil, un outil qui tend parfois à faire passer au premier plan des préoccupations économiques, et parfois à techniciser à outrance tout ce qu’elle touche : la formation, la mobilité, l’interaction entre les acteurs, les carrières… un outil dont je me permets de suggérer qu’il n’est pas toujours très poétique… ou pour le dire autrement qu’il écrase parfois les dimensions humaines, sociales, existentielles de l’expérience des sujets en formation. Mais c’est de cette dérive que nous ont préservée tous les intervenants : par exemple Florent Teyras en évoquant les dimensions symboliques en jeu dans l’initiation des Compagnons, ou encore Mariela de Ferrari en évoquant des dispositifs redonnant leur dignité à des personnes emprisonnées en reconnaissant leurs compétences.

 

Il y a donc ce que l’on cherche à faire en recourant au modèle de la compétence, et il y a ce qu’on fait effectivement et qui, si l’on n’y prend garde, peut placer notre action bien loin des visées louables que nous affirmons d’abord. Ce que l’on cherche à faire avant tout, probablement, c’est rendre visible le savoir-faire, développer notre capacité à en parler, et simplement d’abord à le percevoir, et à en rendre compte. Ce que l’on cherche à faire par ailleurs, c’est s’exprimer du point de vue de celle ou de celui qui apprend, ou qui exerce une activité : la compétence se dit depuis la perspective du sujet engagé dans l’activité (« celui ou celle qui est capable de… »), tandis que le Savoir, avec une majuscule initiale, est toujours du côté de celui ou de celle qui enseigne, transmet, dirige.

Mais tout en visant ces nobles objectifs, les référentiels ont un autre effet : ils amènent à organiser le savoir-faire, à le thématiser, à le classer, à l’inscrire dans des progressivités préétablies, et au bout du compte, bien souvent, à programmer, à planifier, et à contrôler (les apprentissages, la reconnaissance des acquis, la mobilité, etc.). Les référentiels sont par définition un outil dont la visée est normative, et qui en « prévoyant » empêchent parfois que les choses adviennent, simplement. Et la dérive la plus évidente, résumant tous ces dangers, se fait jour quand la compétence cesse d’être un outil, lorsque l’expérience devient le moyen de la compétence, là où l’approche par compétences devrait servir l’expérience.

 

Si l’on recourt à la compétence, c’est d’abord pour servir un projet, par exemple celui de la mobilité, mobilité qui décrit de manière relativement technique, matérielle, un mouvement, un simple déplacement physique, qui s’inscrit dans quelque chose de plus vaste : le voyage, un voyage que l’on ne doit pas réduire à la mobilité. C’est bien en ce sens qu’on a pris (car je fais l’hypothèse que cela a été partagé par le public et l’ensemble des intervenants) beaucoup de plaisir durant cette journée à voir la mobilité décrite comme mise en mouvement de la pensée, comme accélérateur d’expérience et de compétences, comme moyen pour des jeunes en formation de revenir « différent(e)s ». C’est bien parce qu’on a le souci de laisser une place à ces dimensions essentielles de la mobilité que l’on a besoin de penser des formes de rapport à la compétence qui lui interdisent d’écraser l’expérience du voyage, de la soumettre au discours techniciste, de la réduire et d’en dissimuler les visées humaines, sociales, citoyennes.

 

Si la compétence est un outil, alors il nous faut, comme c’est le cas avec n’importe quel autre outil, le faire à notre main. La richesse de la journée réside précisément dans le témoignage d’expériences au fil desquelles acteurs institutionnels, formateurs, certificateurs, choisissent de penser des référentiels « maison », en cherchant précisément à échapper à certaines dérives (des référentiels trop complets ou trop complexes, par exemple). C’était le cas dans le témoignage de Pierre Courbebaisse sur les certifications de la FPP, dans celui de Mariela de Ferrari sur les compétences transversales, dans les deux cas des outils faits sur mesure, pensés pour n’être ni trop généraux ou vagues, ni trop précis, ce qui les rendrait inutilisables. Un autre enjeu, pour les mêmes raisons, et comme cela nous a été rappelé, est de penser l’articulation de cet outil de reconnaissance et de certification que constitue l’approche par compétences à des dimensions organisationnelles, institutionnelles, mais aussi symboliques et intersubjectives.

 

Cette belle journée d’échanges et de réflexion s’inscrit dans un ensemble d’évènements et de projets, certains prenant la forme de collaborations de recherche, dans lesquels sont engagés ensemble l’agence Erasmus+ France – éducation et formation, le CNAM et l’université François-Rabelais de Tours. D’autres évènements, dans un horizon proche, permettront de poursuivre les réflexions sur la mobilité… et sur le voyage. Je me permets d’inviter le lecteur désireux de poursuivre son exploration de ces thématiques à se plonger dans le numéro 211 de la revue Éducation Permanente, dont le thème est « Voyage, Mobilité et Formation de Soi », et qui sera publié début juin 2017 ; peut-être à nous rejoindre à Rennes, du 15 au 17 juin 2017, pour le colloque Voyage et Formation de Soi ; mais surtout à se ruer dès sa sortie sur le numéro 5 du Journal of International Mobility dont le titre sera « Mobilités internationales : brain drain, brain gain ? Évolution des situations et des conceptions ».

Voir aussi l'article publié sur EPALE, décrivant les différents moments et interventions de la journée.

Article signé Sébastien Pesce, maître de conférences en sciences de l’éducation

Équipe « Éducation, Éthique, Santé », Université François-Rabelais de Tours

 

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Commentaires

  • Portrait de Roseline Le Squère

    Bonjour,

    Merci pour cet article. Je comprends mal cette notion d'outil.

    Les procédés de gestion de compétences, les référentiels de compétences, les bilans de compétences, etc. sont effectivement bien des outils au service du développement des personnes, de leurs activités, des structures. Mais comment considérer la compétence comme un outil en tant que tel en la déssaisissant d'un support au travers duquel elle peut être travaillée, analysée, accompagnée?

    Liée à la mobilité, la compétence peut, en effet, être un outil de réflexion. Mais à nouveau, la compétence en tant que tel n'est pas un outil. C'est la réflexion qu'elle permet qui va servir à penser les actions de mobilité comme des actions dans lesquelles les compétences se développent, se mobilisent, etc.

    Merci de votre retour.