Intervention du Commissaire Thierry Breton au Parlement européen le 21 avril

Commission parlementaire des transports et du tourisme (TRAN)

 

[Seul le prononcé fait foi]

 

Madame la Présidente, chère Karima

Mesdames et Messieurs les Députés,

Merci pour votre invitation à cette première audition au sein de votre Commission, qui se tient dans des conditions particulières que nous connaissons tous.

Le monde est confronté à une menace sans précédent pour la santé publique, celle du Coronavirus. Aujourd’hui, l’Europe est l’épicentre de cette crise.

Cette pandémie ne connaît ni frontière ni nationalité. Sa propagation rapide ne peut être arrêtée que si nous agissons ensemble.

Nous avons dès lors la responsabilité collective de mobiliser tous les outils à notre disposition pour répondre à cette épidémie.

Nous devons agir avec urgence et audace, avec responsabilité, mais surtout dans un esprit de solidarité européenne indéfectible.

Je le dis très clairement, l’Europe dans cette crise doit prouver que la solidarité n’est pas un vain mot, mais une réalité tangible, une boussole – la seule possible –  de notre action.

Au-delà de l’urgence sanitaire qui doit mobiliser nos efforts, nous vivons un choc économique d’une ampleur inédite, sans précédent depuis 1929. Je le dis clairement – parce qu’il faut être tout à fait réaliste face à ce qui nous attend, la crise est et sera très importante.

La première réponse européenne a été rapide et forte, avec l’injection de liquidité par la BCE, la relaxation des règles du pacte de stabilité, l’ouverture aux aides d’états, l’augmentation du capital de la BEI pour les PME et la proposition de soutien aux mécanismes de chômage partiel (SURE).

Nous devrons cependant aller plus loin, j’y reviendrai.

Tous les secteurs de l’économie sont touchés, mais il y en a un en particulier sur lequel se concentre toute notre attention. Et je sais qu’il vous est cher au sein de la Commission TRAN, c’est celui du tourisme. Aussi je concentrerai mon propos d’introduction principalement aux défis auxquels fait face cet écosystème, en particulier toutes ces PME, ces entreprises familiales, ces commerçants, ces agences de voyages, mais aussi ces plus grands acteurs comme les compagnies aériennes ou de croisières.

Concernant l’impact du Coronavirus sur le Tourisme, si nous prenons l’écosystème touristique dans son ensemble – et c’est l’esprit dans lequel je travaille - nous savons qu’il :

  •  contribue à entre 10 et 11% du PIB de l’Union ;
  •  représente 12% de l’emploi dans l’Union soit 27million d’emplois direct et indirect ;
  •  est composé de près de 3 million d’entreprises dont 90% sont des PME, parfois très petites.

L’Europe représente 50% du marché mondial du tourisme en termes d’arrivées. Il ne fait donc aucun doute que c’est un secteur économique européen très important.

C’est aussi l’un des plus durement touché, si ce n’est le plus durement touché par les mesures – par ailleurs indispensables -  de restrictions de mobilité.

Au niveau mondial, le covid-19 devrait entraîner en 2020 une réduction du trafic touristique international de 20% à 30%, selon l'Organisation mondiale du tourisme. L’OCDE quant à elle anticipe une baisse de 45-70% de l’économie du tourisme, en fonction de la durée de la crise sanitaire et le rythme de reprise des activités de voyage et touristiques. Cela représente des pertes de 275 à 400 milliards d’Euros pour l'industrie du voyage dans le monde.

Au niveau européen, je suis en contact permanent avec l’ensemble des acteurs. J’ai en particulier échangé plusieurs fois directement avec les différentes composantes du tourisme. Et je continuerai à le faire sur une base régulière.

La situation est sérieuse. Et je le dis avec d’autant plus de gravité que nous ne savons pas combien de temps cette situation perdurera.

Nous estimons que les pertes en revenu au niveau européen sont de 50% pour les hôtels/restaurants, 70% pour les « tours opérateurs » et les agences de voyages, et 90% pour les croisières et les compagnies aériennes.

Mais ces chiffres agrégés cachent des disparités géographiques importantes. Et je n’oublie pas ces zones géographiques, ces régions, ces iles en Europe, qui dépendent pour certaines quasi exclusivement du tourisme et qui se retrouvent dans des situations très compliquées, en Espagne, Grèce, Italie, France et ailleurs.

Je n’oublie pas non plus que derrière ces chiffres, il y a une réalité sociale, des hommes et des femmes, ces entrepreneurs qui ont une relation quasi-familiale avec leur hôtel, leur restaurant, leurs employés dont l’activité ou l’emploi est menacé. Car nous sommes en risque clair de disparition d’entreprises et de pertes d’emplois.

Notre réponse doit s’inscrire en deux temps : d’abord à très court terme, nous devons aider ces entreprises à passer ce cap difficile, ensuite à moyen terme, mais rapidement, nous devrons engager la réforme du secteur touristique européen.

Je souhaiterais développer ces deux aspects :

1. Les mesures d’urgence

En réponse aux besoins immédiats, nous nous employons à fournir un filet de sécurité à l’ensemble du secteur.

Assurer la liquidité est la première priorité. Mais il faut aussi rapidement fournir un financement permettant de passer cette période jusqu’à ce que les flots touristiques reprennent.

Le secteur touristique doit donc profiter dans les semaines à venir, des mesures annoncées, que ce soit le programme de liquidité de la BCE, des aides d’états nationales spécifiques et ciblées, un soutien au chômage partiel, et des investissements de la BEI/FEI. En particulier, avec la garantie du budget de l'Union, le Fonds européen d'investissement, conjointement avec des banques de toute l'Europe, nous mobiliserons environ 8 milliards d'euros de financement pour aider près de 100 000 PME européennes touchées, y compris dans le secteur du tourisme.

Par ailleurs, l'initiative d'investissement en réponse aux coronavirus (CRII) de 37 milliards d’euros, permettra aux États membres de mobiliser les budgets non utilisés des Fonds structurels, sur différents objectifs par exemple, celui du tourisme. Avec le soutien du Parlement européen reçu le 26 mars dernier, cette initiative est déjà entrée en vigueur dès le 1er avril.

Mais nous devrons aller plus loin, autour d’un plan de relance industriel européen pour l’ensemble des écosystèmes industriels européens, le fameux 4ème pilier du dernier Eurogroupe, un plan Marshall comme l’a exprimé la Présidente Ursula von der Leyen.

Le tourisme d’après nos estimations serait le premier bénéficiaire d’un tel plan, et ce largement. Il est donc primordial qu’il voie le jour, rapidement.

Nous regardons également notre arsenal réglementaire afin de l’adapter en conséquence si nécessaire:

  • Ensemble nous avons adopté une mesure forte pour éviter les vols fantômes et permettre d’alléger la pression sur les compagnies aériennes dans la conservation de leurs créneaux de vols ;
  • Nous avons aussi présenté des lignes directrices sur les droits des passagers, qui établissent le caractère exceptionnel de la situation. Les compagnies aériennes n’ont ainsi pas à compenser les voyageurs, cependant - et nous sommes clairs là-dessus - elles doivent leur offrir, à leur discrétion, un remboursement ou un voucher pour un vol plus tard. Il en va de la protection des voyageurs ;
  • Enfin, et même s’il est trop tôt pour en parler maintenant, il s’agira de préparer au mieux les stratégies de sortie des mesures de confinement, et ce que cela signifie pour la reprise progressive de l’activité touristique et de la mobilité au sein de l’espace Schengen et en dehors de l’Union. Il s’agira d’établir des conditions claires et des mesures de prévention, coordonnées au niveau européen.

2. Inventer le tourisme de demain

Mais au-delà de l’immédiateté de la situation et de la gestion des conséquences à court terme de la crise, nous devons d’ores et déjà nous projeter vers l’avenir, vers le monde de demain qui sera forcément différent, pour l’ensemble de nos sociétés et l’ensemble de nos économies.

Et ne nous y trompons pas : le tourisme ne fera pas exception. Nous devrons ensemble le réinventer, le repenser, pour un tourisme européen durable, numérique et résilient.

Tout plan de relance et tout soutien public vers le tourisme doit s’accompagner d’une refonte de celui-ci, afin d’embrasser, comme dans tous les autres secteurs, les réalités environnementales, digitales et stratégiques.

C’était une nécessité avant cette crise, cela devient un impératif de sortie de crise. Car mon ambition, que je sais partagée par votre Commission, est de maintenir l’Europe comme la première destination touristique dans le monde en terme de valeur, de qualité et d’innovation.

Mais c’est aussi de créer, ensemble, une nouvelle référence mondiale en terme de tourisme responsable, durable et innovant en réponse aux excès du tourisme de masse, à la réalité de la transition écologie et à l’émergence de nouvelles plateformes qui bouleversent les équilibres de l’écosystème.

Je vois trois composantes d'une telle stratégie.

D’abord, le tourisme doit être au cœur du Green deal, et promouvoir un tourisme durable face à « l’over-tourisme » que l’on peut observer dans certaines villes ou régions. Il s’agira de trouver l’équilibre entre la préservation des écosystèmes touristiques et les réalités économiques. J’ai bien conscience de la difficulté d’un tel changement. Il ne s’agit pas d’empêcher les gens de voyager, mais de promouvoir par exemple le tourisme de proximité. Un tel changement devra aussi s’accompagner d’une nouvelle politique européenne de mobilité touristique et d’en engagement fort au niveau local.

Ensuite le tourisme devra faire sa mue numérique et  trouver un point d’équilibre entre les acteurs dits traditionnels et les grandes plateformes digitales. Il ne s’agit pas d’opposer les uns aux autres. Chacun devra s’adapter, les uns en devenant plus numériques, les autres en devenant plus responsables dans leur rôle au sein des écosystèmes. La responsabilité des plateformes de manière générale, et dans le secteur du tourisme, est un élément sur lequel je crois qu’il y aura un avant et un après cette crise. Le Digital Service Act sur lequel nous travaillons déjà sera le moment de trouver ce point d’équilibre.

Enfin, le tourisme doit devenir stratégique : de par son poids économique et social, et parce qu’il se fonde sur une histoire européenne riche, une diversité culturelle européenne qui n’a pas de prix, il doit aussi se protéger. Se protéger notamment de stratégies d’investissement agressives de pays non Européens qui pourraient voir dans la crise actuelle une opportunité pour acquérir des joyaux européens à moindre prix. J’y serai attentif avec les Etats Membres, afin que nos outils de surveillance des investissements étrangers soient en alerte.

Face à de tels enjeux, nous aurons besoin d’une réponse coordonnée au niveau européen. Nous devons travailler ensemble : Conseil, Commission, Parlement, avec l’ensemble de l’écosystème, sans oublier les régions et les localités qui sont pour moi un niveau primordial de la nouvelle gouvernance que nous devons mettre sur pied pour définir la stratégie du tourisme européen de demain.

C’est aussi cela la nouvelle approche que je prône autour des écosystèmes, afin de rassembler tous les acteurs autour d’un même objectif. Nous devons mutualiser nos efforts, au sein d’un mode de gouvernance ad-hoc qui pourrait s’appuyer sur le travail de la Task Force Tourisme du Parlement, mais aussi sur celui des ministres européens en charge du tourisme que je rencontrerai la semaine prochaine, et d’autres plateformes plus régionales.

Je propose l’organisation dans les meilleurs délais – dès que la situation sanitaire le permettra - d’un sommet européen du tourisme, afin de réfléchir ensemble à l’après et de construire une feuille de route vers un tourisme européen durable, innovant et résilient.

Mesdames et Messieurs les Députés,

Au-delà de l’urgence sanitaire qui reste notre priorité actuelle, cette crise est un accélérateur des mutations du monde, de notre manière de vivre, de produire, à l’ère de la numérisation et de la conscientisation de notre impact sur les ressources de la planète.

Elle nous incite donc à repenser l’organisation de nos économies, de nos écosystèmes industriels, et de la place de l’Europe au niveau mondial.

Face à cette crise sans précédent, il n’y a plus de temps à perdre, notamment pour le tourisme. Nous devons d’abord – et c’est normal - sauver les acteurs de l’écosystème, et très vite transformer ce secteur pour qu’il prenne sa part entière dans les transitions profondes de notre économie et de nos sociétés.

Vous pouvez compter sur moi sur ces deux aspects. Je compte sur votre soutien dans cet exercice.

Je vous remercie.