L’Union européenne demeure par essence une construction politique fondée autour d’une communauté d’intérêts, souvent technologiques : le charbon, l’acier et l’atome il y a 60 ans, Airbus et Galileo ensuite, aujourd’hui l’hydrogène, les batteries ou bien entendu les vaccins...

Une construction qu’il faut sans cesse revisiter à l’aune des grands bouleversements qui jalonnent notre histoire. Et la pandémie que nous traversons figure au rang de ces grands bouleversements.

Il nous appartient d’en tirer les premiers enseignements. Car il ne s’agit pas seulement d’une crise sanitaire, économique et sociétale : la pandémie est aussi un point de rupture dans notre manière de concevoir notre place dans le monde.

Elle annonce une nouvelle géopolitique, à tout le moins une prise de conscience aigüe des équilibres géostratégiques actuels. Ceux-ci vont déterminer, dans un avenir très proche, nos capacités de résilience et de leadership.

Une géopolitique où l’Europe, plus stratège que marché, doit demeurer ouverte, mais à ses propres conditions. Une Europe qui s’assume, et ne craint pas d’imposer à ses partenaires le respect de ses choix et des règles qui en découlent.

C’est donc une course qui se joue, où la maîtrise des technologies est centrale, car c’est en grande partie grâce à elles que l’Europe va pouvoir s’engager de plain-pied dans sa double transition écologique et numérique, tout en garantissant sa résilience et son autonomie.

 

Investir dans les technologies de pointe, c’est investir dans notre avenir

 

La géopolitique de la technologie se joue au cœur de nos chaînes d’approvisionnement, comme dans notre capacité à monter en puissance sur le plan industriel et à conquérir les marchés d’avenir.

Prenons l’exemple des terres rares et autres matières premières critiques essentielles à bon nombre de nos technologies vertes et numériques.

Je pense notamment à la production d’aimants permanents pour l’automobile, pour les énergies renouvelables, pour la défense et l’aérospatial, où nous dépendons presqu’entièrement de la Chine. Il en va de même pour le lithium, les batteries et les semi-conducteurs, où nous avons un potentiel en Europe non-exploité.

C’est pourquoi notre Alliance européenne sur les matières premières, lancée l’an dernier, cherche à sécuriser notre accès aux matières premières critiques et stratégiques via de nouveaux partenariats extérieurs et à explorer les possibilités d'exploitation minière durable en Europe.

Nous avons déjà identifié des opportunités d'investissement à travers 17 pays européens pour une valeur de 10 milliards d'euros.

Il nous faut atteindre la même ambition dans le domaine de l’hydrogène. Indéniablement, l’Europe figure en tête de peloton sur la recherche et le développement dans ce domaine.

Mais les projets que nous avons portés jusqu’à présent n’ont pas encore permis d’atteindre un leadership industriel. Et soyons clairs : si nous perdons encore du temps, alors ce sont nos concurrents actuels – États-Unis, Chine, Corée, Japon – qui nous vendront leurs produits.

Mais je suis loin d’être pessimiste. Nous avons une chance unique de façonner l'avenir de l'économie de l'hydrogène. Mais pour cela, il nous faut aussi faire le meilleur usage de l’énergie décarbonée existante.

Le nucléaire, car c’est de cela dont on parle, doit permettre, en tant qu’énergie de transition, de faciliter le déploiement d’une filière hydrogène propre en Europe.

 

Concrètement, je pense à la possibilité d’utiliser, en respectant bien entendu toutes les normes de sécurité, des réacteurs nucléaires existants en fin d’exploitation programmée ou que l'on souhaite arrêter.  Il s’agirait de déconnecter les réacteurs du réseau et d’utiliser l’énergie qu’ils produisent exclusivement pour faire tourner des électrolyseurs et ainsi fabriquer de l’hydrogène propre, jusqu’à l’arrêt définitif de la centrale – avant son démantèlement. Cela permettrait l’émergence d’une nouvelle filière en attendant un déploiement d’énergie renouvelable suffisant.

 

Faire aboutir des projets de rupture dans les secteurs-clés

 

La promotion de l’hydrogène propre, c’est typiquement le genre de projets de rupture autour duquel les Européens peuvent se réunir. Mais il y a d’autres exemples, notamment dans le numérique. 

Voitures connectées, smartphones, 5G, cloud, Internet des objets… Les semi-conducteurs sont au cœur de la transformation numérique et verte de notre industrie et de notre économie. Et pourtant, l'Europe est passée de 40 % de parts de marché dans les années 90 à 10 % aujourd'hui.

Nous devons de toute urgence repositionner l'Europe sur cette technologie critique. C’est essentiel pour éviter d’exposer nos écosystèmes industriels, comme nous le voyons avec la pénurie actuelle de semi-conducteurs.

Je pense bien évidemment à l’automobile :  plusieurs de nos usines de production ont dû tout simplement se mettre à l’arrêt, faute de composants. Et c’est 10% de la demande de cette année qui risque de ne pouvoir être satisfaite. 

Nous mesurons ici tout le sens et l’importance de ce que nous appelons la souveraineté technologique. Sans elle, nous resterons trop exposés aux soubresauts de la planète dans ces domaines. 

Cela vaut également pour les données, qui marquent sans nul doute les prémices d’une nouvelle révolution industrielle.

La maîtrise des données – traitement, stockage, partage – et des technologies informatiques connexes, notamment le cloud et le edge, vont jouer un rôle déterminant dans la mise en œuvre de notre ambition pour notre industrie et notre marché intérieur.

Autant d’enjeux que les nouvelles Alliances sur les microprocesseurs et sur les données industrielles devront prendre à bras-le-corps, pour faire émerger des projets concrets.

Car les alliances industrielles sont un levier concret et opérationnel pour rassembler tous les acteurs de nos chaînes de valeur afin d’identifier, faire émerger et faire aboutir les projets les plus innovants et les plus structurants.

Elles permettent aussi de mobiliser les partenaires autour de Projets Importants d'Intérêt Européen Commun. Ce dispositif facilite l’émergence de projets de rupture, multi-pays, là où le marché ne peut y arriver seul, et qui peuvent bénéficier de financements publics. Ils permettent aussi aux PME, aux start-up innovantes de prendre part à des aventures qui vont au-delà de leur champ d’activité habituel.

 

Doter les technologies européennes d’un arsenal règlementaire

 

Vous l’aurez compris, la Commission européenne veut déployer toute sa boîte à outils industrielle, mais cela ne suffit pas. Nous devons aussi nous doter d’un arsenal réglementaire qui nous permette de mieux asseoir notre ambition industrielle.

 

Quelques exemples :

J’évoquais à l’instant les données.  Nous avons récemment proposé un règlement sur la gouvernance européenne des données qui définit un modèle alternatif à celui des plateformes intégrées, et plus à même d’instaurer un véritable lien de confiance.

Il sera complété, à la fin de cette année, par une initiative visant à promouvoir le partage de données entre les entreprises, ainsi qu’entre les entreprises et les pouvoirs publics.

Dans le domaine de l’intelligence artificielle, le paquet publié en avril dernier par la Commission renforcera la position de leadership de l'Europe pour une intelligence artificielle sûre, inclusive, digne de confiance et centrée sur l’humain.

Sur un plan plus transversal et qui reflète une approche encore plus affirmée, l’Union européenne s’est également dotée d’un mécanisme de vérification des investissements directs étrangers, opérationnel depuis la fin de l’année dernière.  Ce mécanisme a pour ambition de préserver les intérêts de l’Union dans les secteurs les plus stratégiques.

Dans le même esprit, la Commission a proposé de mieux contrôler les subventions étrangères dans les acquisitions et les marchés publics afin d’éviter les distorsions, comme cela se fait depuis des années au sein du marché intérieur.

Enfin, nous proposerons prochainement une nouvelle stratégie de normalisation. Vous connaissez peut-être l’adage : « qui fait la norme détient le marché ». C’est du reste ce que nous avons fait il y a plus de trente ans sur la norme GSM pour la téléphonie mobile.

 

Si nous voulons assurer la souveraineté technologique de l’Europe dans des secteurs de rupture aussi cruciaux que la 5G, les batteries, l’hydrogène ou la technologie quantique, nous devons occuper le terrain de la norme, nous ne devons pas être simplement preneurs mais faiseurs de normes.

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Je voudrais conclure en revenant sur la question qui nous est posée: « pour quelle équipe l’Europe joue-t-elle ? ».

Et je voudrais pour cela prendre l’exemple de ce que nous sommes en train de faire dans le domaine des vaccins.

En quelques mois, nous avons réussi – c’est une prouesse, n’ayons pas peur de le reconnaître –  à mettre les capacités industrielles de l’Europe en ordre de marche.

L’Europe est aujourd’hui le premier producteur de vaccins au monde, et nous exportons la moitié de notre production. Cela aussi il faut le rappeler.

Ceci pour vous dire que l’équipe « Europe » joue pour ses concitoyens, mais aussi pour l’équipe « Monde ».

Car si nous devons nous préoccuper de l’avenir de nos concitoyens européens, nous avons aussi des devoirs envers la communauté internationale, des devoirs de solidarité, de partage et d’équité. Et c’est particulièrement vrai pour la science et la technologie.

La géopolitique technologique constitue une ligne de crête où se rencontrent nos valeurs et nos intérêts ; où se côtoient le « soft power », qui nous caractérise, et ce « hard power » que nous voulons également instiller pour établir l’Union européenne comme un partenaire, mais un partenaire fier de ses forces et prêt à les défendre dans la concurrence mondiale.

Ma conviction est que l’Europe peut marcher sur cette ligne de crête d’un pas assuré, avec confiance.