DISCOURS DEVANT LA COMMISSION IMCO DU PARLEMENT EUROPEEN

Commissaire Breton – vidéoconférence - 18 mai 2020

Madame la Présidente, Chère Petra

Mesdames et Messieurs les Députés,

Merci pour votre invitation au sein de votre Commission que je suis heureux de retrouver après ma dernière intervention il y a un mois.

Nous entrons dans une nouvelle phase de cette crise : celle du déconfinement et celle de la relance de l’économie européenne, que l’on souhaite verte, digitale, résiliente et autonome.

Cette crise nous a fait prendre conscience de plusieurs éléments sur lesquels je souhaiterais revenir.

Le marché intérieur

Le premier élément est que nous devons tout faire pour conserver un marché intérieur qui fonctionne.

Comme j’ai pu le dire auparavant, il n’y a pas de place, dans notre marché intérieur, pour des interdictions d’exportation intra-UE ou des restrictions à la libre circulation de bien et de services. C’est vrai en temps normal, cela l’est d’autant plus en temps de crise.

Le Marché intérieur est un des instruments de la solidarité Européenne. Le virus ne connait pas de frontière.

Aussi notre réponse doit s’inscrire dans un esprit de solidarité européenne sans faille. Il est donc essentiel d’assurer l’accès aux médicaments et aux équipements de protection, mais aussi de préserver au maximum les chaînes industrielles d’approvisionnement.

Et force est de reconnaitre que le reflexe premier des Etats Membres au début de la crise a été un repli sur les frontières nationales, tout à fait contre-productif.

J’ai agi pour lever ces barrières : sur les deux derniers mois, j’ai ainsi engagé avec 18 Etats Membres, souvent au niveau ministériel, sur environ 30 mesures de restriction. Les restrictions les plus problématiques notamment sur les matériels de protection individuelle sont aujourd’hui levées.

Cependant, je suis encore inquiet concernant des mesures plus récentes introduites par certains Etats membres sur les produits alimentaires ou les médicaments. Je l’ai redit aux Etats Membres au Conseil compétitivité de vendredi : ceci n’est pas acceptable, et la Commission n’hésitera pas à agir.

Nous avons d’ailleurs lancé la semaine dernière une procédure et nous maintiendrons une politique de tolérance zéro sur ce type de mesures protectionnistes qui n’ont pas de place au sein du marché intérieur.

Résilience & autonomie

Le deuxième élément de cette crise, c’est que nous devons devenir plus résilient et plus autonome.

Nous le savions déjà, mais cette crise l’a révélé au grand jour : certaines de nos chaines de valeurs sont largement dépendantes de sources d’approvisionnement extérieures à l’Union.

La globalisation a certes amené de nombreux avantages économiques, mais elle s’est aussi révélée être un facteur de risque dans notre capacité à répondre à des situations d’urgence. Nous l’avons vécu dans les premiers jours de la crise avec le risque de pénurie sur les masques, les blouses ou les respirateurs.

Nous devons donc identifier ces domaines stratégiques pour lesquels nous devons avoir la capacité de produire en Europe : les infrastructures et technologies critiques, les approvisionnements critiques (comme les matières premières critiques ou les principes actifs pharmaceutiques). Cela s’applique aussi aux technologies vertes sur lesquels l’Europe doit prendre un leadership mondial.

Faire de l’Europe une puissance plus résiliente, c’est une condition des transitions digitales et vertes que nous traversons.  

Cela ne veut pas dire que nous allons nous enfermer et nous couper du monde.

Cela signifie simplement que nous devons nous donner les moyens de préserver les intérêts de l’Union. L’autonomie stratégique, c’est d’abord la capacité d’avoir le choix.

Cela pourra sans doute conduire nos industries à faire des choix de relocalisation. Il ne s’agit pas de tout relocaliser en Europe, ce serait irréaliste et contre-productif.

Avant la crise, ce phénomène était déjà en cours, du fait de l’internalisation, par les industries, des couts environnementaux et de l’intégration des services digitaux. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, la crise est en fait un accélérateur de tendances que nous avions anticipées dans la stratégie industrielle.

Très concrètement, dans le cadre du plan de relance, je souhaite pouvoir disposer d’un mécanisme d’intervention spécifique – un fonds stratégique- afin d’accompagner cette transition, de protéger nos chaines de valeurs contre des prises de contrôle hostiles, et de réindustrialiser l’Europe sur des segments où nous avons perdu nos capacités industrielles et technologiques.   

Digital

Le troisième élément que révèle cette crise, c’est le rôle prépondérant des technologies numériques.

A un moment où nous avons tous pu apprécier l’importance des services numériques à distance, et que les Etats Membres développent des applications de suivis de contacts, je considère que quatre conditions sont nécessaires pour accélérer la reprise et poser les bases d'une croissance économique stable : une connectivité accrue, une économie des données renforcée, une forte présence industrielle et technologique et un cadre de cyber-sécurité adapté.

Je souhaite donc, dès cette année :

  • accélérer le déploiement des réseaux 5G
  • présenter rapidement un cadre législatif sur la gouvernance des données qui facilitera le partage des données et permettra la création des espaces communs de données européens – par exemple dans la santé –annoncés dans la stratégie des données
  • travailler sur un ensemble de technologies clés (quantum, blockchain, HPC, microprocesseurs, semi-conducteurs) pour assurer notre autonomie technologique.
  • Et présenter une révision du cadre législatif de cybersécurité (Révision de la directive NIS)

Solidarité & écosystèmes

Le dernier élément que je souhaitais aborder concerne la solidarité européenne qui n’est pas une option, mais une nécessité.

Nous devons désormais présenter un plan de relance à l’échelle européenne qui soit à la hauteur des enjeux, comme la résolution du PE de la semaine dernière, et le conseil européen le rappellent.

Il en va de l’intégrité du marché intérieur et du projet européen lui même

Il s’agit d’assurer des conditions de relance équitables, à la fois au sein du marché intérieur, et vis-à-vis de la concurrence mondiale.

A l’échelle mondiale, nous ne pouvons pas nous permettre de sortir de la crise avec des entreprises européennes largement désavantagées face à leurs concurrents américains ou chinois qui ont, elles, bénéficié de plans de soutien massifs. Le déclassement technologique, industriel et de compétitivité pour l’Europe serait difficilement rattrapable.

Au sein de marché intérieur, nous ne pouvons pas nous satisfaire d’une situation où, au travers des aides états, - nécessaires par ailleurs – certains pays de l’Union sont capables de soutenir massivement leur économie et leurs industries, alors que d’autres pays, plus contraints budgétairement, n’ont pas cette force de frappe.

Face à un choc symétrique, la réponse doit être symétrique. Sinon, nous courons le risque d’une fragmentation du marché intérieur, d’un déséquilibre des chaines industrielles et d’un renforcement des disparités internes.

Une nouvelle méthode est nécessaire pour surmonter les divisions nationales et adopter une approche réellement européenne.  

Cette méthode s’articule autour des écosystèmes industriels européens, couvrant l’ensemble des chaines de valeurs industrielles, allant des grands groupes aux petites PME et start-ups, des centres de formation aux centres de recherches, des services associés aux fournisseurs. Ils opèrent de façon transnationale.  

Nous avons identifié 14 écosystèmes couvrant l’ensemble de l’économie européenne, dont celui du Tourisme, de la mobilité ou des industries culturelles et créatives.

Il est de mon point de vue, important d’aborder la relance en prenant cette perspective, car pour le dire simplement :  nous sommes tous dans le même bateau.

La Commission sera en mesure de répondre à la demande du Conseil Européen de conduire une analyse des besoins par écosystèmes et secteurs les plus affectés et ce en vue d’une réponse ciblée. Cette analyse est terminée. Elle  permettra de batir un plan de relance européen ambitieux, en rappelant que la plupart de nos partenaires ont mis en place des plans de soutien direct aux entreprises les plus touchées. de l’ordre de 10% de PIB.

Mesdames et messieurs les députés,

Au-delà de l’urgence sanitaire qui reste notre priorité, cette crise est un accélérateur des mutations du monde, de notre manière de vivre, de produire, à l’ère de la numérisation et de la conscientisation de notre impact sur les ressources de la planète.

Les défis sont immenses.

Mais comme le disait Jean Monnet : « nous n’acceptons le changement que dans la nécessité, et nous ne voyons la nécessité que dans la crise ».

Il en va de notre responsabilité collective. Je vous remercie.