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EDUCATION SCIENTIFIQUE
Comprendre le désenchantement
"Les jeunes ont sans doute de bonnes raisons de douter et d’être déçus par la science. Ce désintérêt pour les matières scientifiques s’explique peut-être plus par ce qu’ils savent plutôt que par ce qu’ils ne savent pas. Leur perception des valeurs, des idéaux et des idéologies scientifiques les dissuade peut-être de poursuivre ce type d’études, au lieu de les y inciter." Ce questionnement est celui de Svein Sjøberg, spécialiste des sciences de l'éducation. L'International Physics Education award a récompensé récemment les travaux de ce Norvégien qui, sans crainte des tabous, analyse depuis des années les relations entre la science et l'éthique, la société et sa jeunesse, les facteurs socio-culturels – notamment les différences de genres – qui interfèrent dans l'intérêt pour les connaissances. Réflexions sur quelques thèmes proposés par RDT info.
S&T: savoir théorique et savoir-faire
 | | Svein Sjøberg recevant l'International Physics Education award des mains d'Abdul Kalam, président de l'Inde, à Dehli (août 2005). | Jusqu’à ces dernières décades, la science et la technologie étaient deux disciplines assez distinctes et, lorsque nous les rassemblons sous la même rubrique, comme dans l’abréviation S&T, nous suscitons des malentendus. Alors que la science se concentrait sur la recherche de la vérité et la formulation d’explications, de lois et de théories générales, la technologie s’intéressait aux réalisations concrètes et au bon fonctionnement des choses. La science s’apparente donc au savoir pourquoi et la technologie au savoir-faire. La révolution industrielle est due à des inventeurs et des entrepreneurs qui n’ont suivi aucune formation scientifique véritable, mais certains de ces pionniers avaient un sens pratique très développé. La science restait en revanche un passe-temps pour les nantis et les "indépendants", qui n’avaient nullement l’intention de produire des découvertes exploitables. Certains scientifiques détestaient d’ailleurs de se salir les mains. A leurs yeux, le fait que leur savoir ou, par exemple, les mathématiques ne débouchent sur aucune utilisation pratique était même un point positif. La technologie, par contre, était commandée par les besoins matériels.
Cette relation entre la science et la technologie s’est modifiée au cours du siècle dernier et de nouveaux liens se tissent entre elles. De nombreux auteurs se sont intéressés à ce phénomène. John Ziman(1) a ainsi montré comment la science était passée d’une "science académique" à une "science post-académique". Il a notamment décrit l’évolution de la philosophie et des normes éthiques traditionnelles qui tendent à disparaître avec cette nouvelle relation entre la science et la technologie.
Les S&T font partie de la culture de l'humanité, mais elles n’ont pas le même point de départ. La technologie a été utilisée pour améliorer la vie des gens, les protéger de la nature et des catastrophes qu'elle provoque, et pour répondre à des besoins matériels. La science s’apparentait à la recherche, plus gratifiante de vérité et de sens, et s’employait à comprendre notre monde. L’esprit a fini par s’affranchir de l’autorité et des superstitions – et de la religion, du moins de certaines de ses formes. La science a cherché des explications rationnelles, au lieu de croire au destin ou aux miracles.
Science et économie : le défi de l’indépendance La science semble trouver souvent sa légitimité dans le fait qu’elle sert les besoins de l’économie, et les arguments en sa faveur sont souvent trop étroitement associés à l’accroissement de la compétitivité industrielle dans une économie de marché mondiale. L'objectif pourrait être ici de lui fournir des armes politiquement acceptables pour son soutien. John Ziman, ainsi que des historiens comme Eric Hobsbawm, décrivent comment, au cours de ces dernières décennies, les scientifiques ont cessé d’être ces penseurs radicaux et anti-autoritaristes d'autrefois. De nombreux chercheurs sont devenus confiants et loyaux envers leurs bailleurs de fonds, qu’il s’agisse du secteur industriel, militaire ou public.
Ainsi, le regard critique que jettent certains sur les scientifiques est-il parfois justifié. Ceux-ci ont perdu de leur neutralité et de leur indépendance. Les recherches que nous avons nous-mêmes réalisées nous ont appris que les élèves veulent savoir : "Qui sont ces chercheurs ? Qui les paie ? Pour qui travaillent-ils ?" Je pense qu’ils font preuve d’une attitude saine et critique. Une attitude que je qualifierais même de "scientifique"…

| | Professeur à l'université d'Oslo et de Tromsø (NO), ainsi qu'au Centre for Science Education de Copenhague (DK), Svein Sjøberg a également été président de l'International Organization for Science and Technology Education (IOSTE) et membre de l'African Forum for Children's Literacy in Science in Technology (Afclist). Il est le coordinateur de deux importantes études comparatives sur les attitudes envers la science, les projets SAS (Science and scientists) et ROSE (Relevance Of Science Education). | Il n'empêche, comme l’a montré la dernière enquête Eurobaromètre, que les chercheurs universitaires comptent parmi les personnes en qui le public a le plus confiance pour leur expliquer les implications de la science et de la technologie. C'est encourageant – et cela vaut vraiment la peine de protéger cette indépendance scientifique et, par là-même, cette confiance en la science.
Moins, c’est plus Dans la plupart des pays, les programmes scolaires sont de plus en plus surchargés. Je suis tout à fait d’accord avec le slogan américain Less is more en ce qui concerne la science à l’école. Mais je pense aussi que nous devons comprendre les courants plus profonds de la culture des jeunes pour identifier les raisons de leur désintérêt pour les études et les carrières scientifiques.
Autrefois, les héros étaient des ingénieurs et des physiciens et les enfants brillants embrassaient souvent de telles carrières. Aujourd’hui, cette image a changé et les jeunes ont d’autres modèles. Ils se soucient souvent de leur épanouissement personnel et sont plus profondément à la recherche de sens. Ils ne se contentent plus d’une situation stable. Leur travail doit être conforme à leurs valeurs et à leur identité. Les chercheurs ont montré, notamment à travers le projet Rose(2), que les jeunes filles attachent davantage d’importance à ces aspects plus personnels. Ces tendances culturelles et sociales sont également plus marquées dans les pays riches et développés que dans les pays pauvres. On se trouve ainsi devant le paradoxe suivant : plus la société dépend des technologies modernes, plus la jeune génération se désintéresse de ces disciplines.
Les jeunes d’aujourd’hui sont tout aussi brillants qu’avant. Je les sens également prêts à travailler durement, à condition qu’ils sachent pourquoi. Lorsqu’ils sont vraiment intéressés par quelque chose qui a du sens et correspond à leur identité, ils sont prêts à "bosser". Mais s’ils ne trouvent pas cette signification dans l’enseignement de la science, ils le rejetteront. Il y a plusieurs décennies, les jeunes faisaient habituellement ce que leurs parents, leurs enseignants et les d'autres autorités leur indiquaient. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Une fois encore, cette émancipation est nettement plus marquée dans les pays riches et les plus développés, comme les pays nordiques.
La sous-représentation des femmes Lorsque nous parlons de la sous-représentation des femmes dans la science, il convient de faire une distinction entre différentes disciplines. Lorsqu’on examine attentivement les statistiques de l’éducation, on remarque clairement dans certains pays une distribution des tendances selon le sexe. Toutefois, lorsqu’on totalise ces données pour couvrir l'ensemble de la S&T, ces écarts diminuent parfois. La nette prépondérance des étudiants masculins en physique, en informatique et dans certains secteurs technologiques est parfois annulée par une plus grande représentation des jeunes femmes dans les études de médecine, de pharmacie, dans certains domaines de la biologie, etc. Les diverses disciplines attirent des catégories de jeunes très différents.
Le fait que les choix soient davantage "sexués" dans les pays scandinaves montre aussi que ceux-ci sont les plus "post-modernes". Les jeunes y vivent vraiment une quête identitaire. Ils cherchent un sens à leur vie et leur épanouissement personnel. Ils souhaitent ainsi montrer qui ils sont et s’emploient à se construire. Les garçons et les filles ont, bien entendu, une vision différente de la façon dont ils souhaitent exprimer leur identité.
Réflexion critique Nous devons convaincre la jeune génération que la science peut offrir davantage que des solutions concrètes à des problèmes pratiques plus ou moins futiles. Il faut leur présenter comme un élément de notre patrimoine culturel et de notre vision philosophique du monde. Les modes élémentaires de réflexion, d’expérimentation et d’argumentation que nous appelons méthodes scientifiques (au pluriel…) peuvent également avoir pour eux un certain attrait. Jamais la réflexion critique n’aura été aussi importante.
Il existe des problèmes de communication entre la science et la société, mais les scientifiques doivent garder à l’esprit que la communication n’est pas un processus à sens unique. Ils doivent aussi écouter ce que le public a à leur dire, et prendre au sérieux l’actuelle désaffection pour les sciences à l’école. La crise de recrutement que traverse la science et la technologie dans de nombreux pays devrait peut-être être une occasion de réaliser une autocritique constructive et de lancer une réflexion éthique au sein des communautés scientifiques. Ce serait formidable…
(1) John Ziman est décédé au début de l’année 2005. Il était membre du Groupe de haut niveau sur les ressources humaines pour la science et la technologie en Europe (Le ‘Groupe Gago’) qui a conduit à la rédaction du rapport intitulé L’Europe a besoin de plus de scientifiques. (2) The ROSE (Relevance of Science Education) est un projet comparatif sur les attitudes, les intérêts et les perceptions de la S&T chez les jeunes de 15 ans, auquel 40 pays ont participé.
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