Des journalistes immergés dans un laboratoire. Des chercheurs se lançant à l'assaut du "marbre" ou d'un studio TV ou radio. Depuis quatre ans, ces bourses d'échanges sont organisées par l'Association des journalistes scientifiques de la presse et de l'information (AJSPI) avec le soutien du Ministère français de la Recherche. Témoignages.
"Plus de la moitié des journalistes scientifiques ont un diplôme en sciences et leur métier les amène à rencontrer les chercheurs sur leur lieu de travail. Cet échange permet aux premiers de rester au courant de certaines évolutions et d’élargir leur champ de compétence, estime Jacques-Olivier Baruch, président de l'AJSPI. Et, en sens inverse, il permet de mieux faire comprendre aux scientifiques la différence entre information et communication."
Une dizaine de journalistes et de chercheurs vivent chaque année cette expérience. Les participants passent une semaine dans un environnement "étranger" pour en comprendre les pratiques. Les journalistes devront, si possible, mettre la main à la pâte et les chercheurs seront priés de contribuer au travail rédactionnel.
Le rythme d'une agence de presse C'est ainsi qu'Elisabeth Bacon, chercheur à l'INSERM (psychopathologie et pharmacologie de la cognition) de Strasbourg se retrouve à Paris, au cœur névralgique de l'information s'il en est, l'Agence France Presse (AFP), l'une des trois premières agences internationales avec l'américaine Associated Press et la britannique Reuters. "J'ai choisi l'AFP parce que c'est la rédaction dont le fonctionnement me paraissait le plus éloigné de la façon dont le savoir est produit, lentement, par des scientifiques dans un laboratoire. Ma visite a totalement confirmé cette intuition, mais la rigueur dans la transmission de l'information et la vérification des sources sont communes au journaliste et au chercheur. J'ai pu constater de visu qu'on peut transmettre, vite et bien, des résultats de recherches scientifiques complexes."
Le temps, en effet, est peut-être la plus grande "barrière" qui sépare médias et recherche. Les uns ont les yeux rivés sur l'horloge, les autres non, ou en tout cas différemment. Emmanuel Mounier, journaliste free-lance, physicien de formation, en fit inversement l'expérience au Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiale de Nouméa (Nouvelle-Calédonie). "Ce qui était intéressant, c'était ce principe d'immersion dans un laboratoire, durant plusieurs jours, sous forme d'entretiens suivis avec l'ensemble des chercheurs." Emmanuel n'a pas de contrainte, pas d'article à remettre. "Cela m'a permis d'être beaucoup plus décontracté et des liens sans doute moins intéressés ont pu se tisser de part et d'autre. Les scientifiques ont peut-être aussi profité de nos discussions pour constater que les journalistes sont des gens qui partagent une partie de leurs interrogations et qui sont plus là pour chercher des réponses que pour porter du tort à leur laboratoire ou à leur discipline. Peut-être répondront-ils ensuite avec moins d'appréhension à une demande d'interview."
Ecriture scientifique, écriture journalistique
Car cette appréhension des chercheurs (dénaturation de leurs propos, vulgarisation réductrice de leurs démarches complexes, absence de contrôle sur le contexte de publication, etc.) est fréquente. Ce type d'échanges entre les deux mondes peut apporter de salubres éclaircissements. Ainsi Alain Laraque, chercheur au Laboratoire d'hydrologie de l'INAMHI (programme Hybam) à Quito, fut accueilli en France par l'équipe de La Recherche. Un des objectifs de son séjour était d'écrire un article sur ses propres travaux, "publiable" dans ce magazine dont le lectorat est constitué de scientifiques et de non scientifiques. "L'exercice m'a été très difficile et j'ai eu un mal fou pour changer ma façon d'écrire. Je me suis rendu compte des grandes différences qu'il y a entre rédaction scientifique et rédaction grand public. La première me paraît bien évidemment plus facile. Pour la deuxième, si j'ai bien compris les notions d'angle, celles d'accroche pour conserver l'attention du lecteur, les limitations de caractères pour le texte et la nécessité de raconter une histoire, il y a un grand pas entre la théorie et la pratique. J'ai trouvé l'exercice très intéressant. Cette expérience m'a fait prendre conscience des multiples contraintes rédactionnelles de la presse."
Travail exploratoire A Quito, Alain Laraque a reçu à son tour Benoît Decout, reporter photographe. "Cette relation de proximité pendant une semaine nous a permis de mieux comprendre nos souhaits et craintes réciproques. L'antinomie de nos deux disciplines semble pourtant faire craindre le pire. L'échange a eu pour première vertu de nous éclairer mutuellement sur ces contradictions." Pourtant, la vie d'Alain Laraque peut faire penser à celle d'un grand reporter et la description qu'en fait Benoît Decout laisse rêveur : "Imaginez un oeil grand ouvert au milieu du monde, un regard émeraude fixé au front de la Cordillère des Andes. Les eaux du volcan Quilotoa accrochent le ciel équatorien de ses longs cils de pierre à plus de 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Poussière irritante dans l'orbite de ce cyclope tranquille, Alain Laraque, plonge et agite méthodiquement ses instruments dans l'eau vierge de toute donnée scientifique. Il prélève plusieurs échantillons d'eau, mesure le PH, note la salinité (élevée à 40%), effectue des filtrations, réalise une étude bathymétrique, interroge les Indiens Quechuas et enregistre aussitôt le tout à la fois sur son ordinateur et sur papier pour plus de sécurité. Avant de remonter sur sa mule pour regagner la crête du volcan, notre chercheur d'eau embrasse du regard ce site exceptionnel et se félicite de faire de la recherche exploratoire."
La biodiversité des chercheurs Si Alain Laraque tient de l'ethnologue et du journaliste, Cécile Klinger fut biologiste cellulaire, dans une "première vie", avant de travailler à La Recherche. Elle ne part pas très loin, simplement à Grignon, dans le Sud-Est de la France, sur un terrain qui lui est déjà familier : les organismes génétiquement modifiés. Mais elle va les découvrir sous un nouvel angle: l’analyse sociologique des pratiques dans le cadre d’une coexistence OGM/non OGM. Un nouvel univers, à facettes multiples. Impressionnée par la "biodiversité" des chercheurs (agronomes, économistes et sociologues), Cécile Klinger l'est aussi par celle de leurs interlocuteurs –agriculteurs, semenciers, entreprises de stockage, coopératives agricoles, instituts techniques agricoles, etc. "Toute une filière dont j’ai pleinement réalisé à quel point son fonctionnement, crucial dans une thématique de cogestion de différents types de cultures, m’était inconnu. Mes discussions m’ont permis de me familiariser avec les enquêtes menées par les techniciens d’enquête et les chercheurs. Il y a là une parenté certaine avec notre métier de journaliste, mais je rêverais de pouvoir, au moins pour certains sujets, travailler à une échelle de temps qui rejoigne celle des sociologues… "
Encore une fois, une question de temps, qui se multiplie, de même que les rencontres. Confirmation d'Yves Sciama, journaliste free-lance, accueilli à l’Observatoire de Haute Provence où il s'est tout particulièrement intéressé à la surveillance de l’ozone stratosphérique, notamment grâce au spectaculaire Lidar, un instrument de télédétection constitué d’un laser très puissant qui envoie un faisceau d’environ 50 km, associé à un télescope qui capte la lumière rétrodiffusée. "J’ai été très surpris de la beauté à couper le souffle de l’immense faisceau vertical du Lidar, qui se perd dans le ciel nocturne. On croirait l’épée de quelque Dark Vador colossal… Même éblouissement lorsqu’on m’a ouvert le capot du laser pour me permettre de regarder l’intérieur. Les différents organes optiques baignent dans une lumière verte fluorescente, constellée de poussières qui tournoient avec une lenteur irréelle." Au-delà des instruments, il y a les chercheurs venus d'un peu partout, des physiciens de la stratosphère, des astronomes, des stagiaires… "Les conversations avec les chercheurs et les techniciens, dans ce cadre informel, avaient une tonalité bien différente de celles qui se déroulent dans mon contexte professionnel habituel d’interview. Et j’ai beaucoup apprécié la liberté avec laquelle on m’a laissé aller et venir et écouter aux portes, très utile pour mieux comprendre comment les choses se font concrètement. Enfin, j’ose l’avouer, ce séjour m’a utilement rappelé, à moi qui m’intéressait surtout à la biologie, qu’il existe une science passionnante en dehors des boîtes de Petri, des microscopes et des souris blanches…"
Depuis 1987, le BA's Media Fellowship (UK) offre à des scientifiques et des ingénieurs la possibilité de se plonger, durant plusieurs semaines, dans l'univers des médias. Objectif : améliorer la compréhension entre les mondes de la presse et de la recherche ...
Depuis 1987, le BA's Media Fellowship (UK) offre à des scientifiques et des ingénieurs la possibilité de se plonger, durant plusieurs semaines, dans l'univers des médias. Objectif : améliorer la compréhension entre les mondes de la presse et de la recherche et permettre aux scientifiques de mieux maîtriser l'arme de la communication. Une enquête auprès des participants montre qu'une majorité (83%) en est ressortie avec une confiance accrue envers les médias, et plus des trois quarts une meilleure opinion des journalistes scientifiques. 43% d'entre eux ont gardé des contacts avec leur média "hôte".
Plus de la moitié disent avoir utilisé les connaissances acquises lors de ce stage dans la communication de leur recherche ou de celle de leur laboratoire. Près des trois quarts précisent qu'ils ont acquis une facilité et une rapidité d'écriture utiles à différents niveaux (articles scientifiques, documents administratifs, présentation de leurs recherches, etc.). 87% des boursiers estiment que ce stage a accru leur intérêt pour la communication de la science, qu'ils ont notamment pratiquée au cours de divers types d'activités (ateliers dans les écoles, organisation de festivals de science, écriture de livres de divulgation).
Une initiative semblable vient d'être lancée au Portugal par le quotidien Público. L'opération Scientists in the newsroom a pour objectif de pouvoir accroître la qualité de la communication de la science et de donner plus de visibilité à la recherche. Un jury composé de scientifiques et de journalistes sélectionne les bénéficiaires de cette bourse ouverte aux chercheurs et soutenue par la Fondation pour la Science et la Technologie portugaise.