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RDT info logoMagazine de la recherche européenne Numéro spécial - Mars 2004   
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 SOMMAIRE
 EDITORIAL
 Les énigmes des nœuds
 Les mathématiques en beauté
 Les arcanes d'un art mutant
 La recherche dans tous ses états
 Intuitions et fantasmes
 De la science dans la fiction
 Du côté du septième art
 Pensées croisées
 Les paradoxes de la perception
 Champ, contre-champ
 Les muses de l'ère digitale
 L'Europe, le chercheur et le patrimoine

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ENTRETIEN : JEAN-MARC LéVY-LEBLOND
Title  La science et le monde, l'art et le moi

"Je sais gré à certains artistes de m'aider à prendre l'indispensable recul critique qu'exige aujourd'hui le développement de la technoscience." Cette "petite phrase" de Jean-Marc Lévy-Leblond date de 1996. Elle n'a pas pris une ride. Physicien théoricien, "épistémologue expérimentateur", enseignant à l'Université de Nice, directeur des collections scientifiques des éditions du Seuil, le maître d'œuvre de la revue Alliage ne cesse de s'interroger sur la science. Une science qu'il se plaît à mettre "à l'épreuve de la pensée" et à confronter à d'autres activités humaines, telle la création artistique.

Jean-Marc Lévy-Leblond : "L'artiste emploie la première personne du singulier et le scientifique la première personne du pluriel. C'est une différence capitale qui conditionne leur possibilité de dialoguer."
Jean-Marc Lévy-Leblond : "L'artiste emploie la première personne du singulier et le scientifique la première personne du pluriel. C'est une différence capitale qui conditionne leur possibilité de dialoguer."
On parle traditionnellement d'esprit scientifique et de sensibilité artistique. Ces expressions vous semblent-elles avoir un sens ?

Je renverserais volontiers les choses. 0n pourrait parler d'esprit artistique et de sensibilité scientifique. Mais, traditionnellement, la science est plutôt identifiée à une démarche de type rationnel et l'art à une démarche qui serait plus affective. Je ne crois pas qu'il faille accorder beaucoup d'importance à des catégorisations si floues. Les véritables distinctions entre art et science ne se situent pas à un niveau terminologique aussi général.

Alors, par où commencer pour situer leurs différences ?

La réalité sociale de ces professions est, aujourd'hui, radicalement différente. Le scientifique appartient à une institution puissante – le plus souvent publique – qui le rémunère. Il est membre d'une équipe et s'insère dans un travail collectif. L'artiste mène un travail solitaire et beaucoup plus risqué. Sa personne et sa subjectivité sont véritablement engagées et il peut vivre très douloureusement la non-reconnaissance ou les échecs. Il arrive au scientifique de connaître des difficultés de carrière, mais il est protégé par le groupe auquel il appartient. Cette différence capitale doit être prise en compte si l'on veut favoriser un dialogue entre artistes et scientifiques. La plupart du temps, ceux-ci ne se rendent d'ailleurs pas compte de ce qui les sépare. Les artistes imaginent des chercheurs individuels, dans le secret de leur laboratoire, dans une posture de création semblable à la leur, tandis que les scientifiques – parce qu'ils connaissent le retentissement médiatique donné à certains artistes –, ignorent le caractère isolé et singulier de leur travail. Ce double malentendu ne favorise pas le véritable échange.

Au-delà de cette distinction, la recherche scientifique et la recherche artistique ont-elles des "moteurs" comparables ?

J'insisterai plutôt, là aussi, sur leurs différences. Un artiste ne cherche jamais l'exhaustivité. Quand Bach ou Modiano travaillent sur des variations, cela ne les intéresse pas d'en produire le maximum, mais bien celles qui leur semblent les plus pertinentes. Un ordinateur peut créer une xième Variation Goldberg , mais c'est un pastiche. La singularité de l'œuvre ne réside pas seulement dans ce que le créateur fait, mais aussi dans tout ce qu'il ne fait pas.

Toute différente, la science revendique la connaissance – utopique – de l'ensemble du monde. Pour le découvrir, elle ne peut jamais borner sa variation et se doit d'étendre son système de la façon la plus indéfinie qui soit. Un naturaliste ne vous dira pas, si je connais trente variétés de telle espèce, je sais comment cela fonctionne. Il voudra les connaître toutes.

Mais, par ailleurs, ce qui meut fondamentalement les chercheurs, c'est le fait d'apporter une petite pierre de plus à la science, pas très différente des autres découvertes, modeste, sans prix Nobel à la clé… Les artistes ne raisonnent pas ainsi. Ils n'apportent pas leur écot à l'édifice de l'art. Ils se disent, j'apporte ce que j'apporte, c'est-à-dire moi.

L'artiste emploie d'ailleurs la première personne du singulier et le scientifique la première personne du pluriel. C'est une différence capitale qui conditionne leur possibilité de dialoguer. L'artiste parle de sa position propre tandis que le scientifique a beaucoup de mal à mettre sa subjectivité en jeu et parle toujours, d'une certaine façon, au nom du groupe et sous le regard des autres en prenant, là encore, beaucoup moins de risques. Ainsi, souvent, lorsqu'il y a rencontre, le dialogue n'a pratiquement pas lieu. Il peut s'agir de juxtapositions de paroles très intéressantes, mais pas de réels échanges.

De telles rencontres, si elles aboutissaient, vous sembleraient constructives ? Autrement dit, les chercheurs – principalement en sciences exactes – ont quelque chose d'important à apprendre des autres ?

En tant que scientifique, j'ai l'impression qu'actuellement la science va mal. Elle se heurte à une série de difficultés et de contradictions. Il me semble qu'elle ne peut y faire face sans s'appuyer sur une très longue expérience culturelle, accumulée depuis des siècles par les écrivains, les artistes, les philosophes, et à laquelle elle est restée longtemps étrangère. La science telle que nous la concevons aujourd'hui, en tant qu'activité sociale, organisée, spécialisée, professionnalisée, a seulement quelque quatre cents ans.

Elle est, en outre, une des rares activités humaines qui n'intègre pas la dimension historique. Vous pouvez être physicien, biologiste, etc., sans absolument rien connaître au passé de votre discipline et être pris dans une contemporanéité extrêmement étroite. C'est, là encore, une différence radicale d'avec les artistes qui peuvent se situer vis-à-vis d'une trajectoire, se revendiquer de telle ou telle lignée, poser un geste de rupture et savoir par rapport à quoi ils "cassent".

Une autre particularité du monde des scientifiques est qu'ils se targuent d'esprit critique mais que, paradoxalement, leurs productions sont toujours soumises au crible de leurs collègues. Le système du peer review constitue une forme de critique purement interne. Ce n'est pas le cas des artistes qui exposent leur travail à une critique externe. Une critique dans le sens noble du terme, qui n'est pas tellement un jugement d'évaluation qu'une tentative d'analyse de la question du sens.

Mais, au-delà des avis des pairs, la vulgarisation scientifique est bien vivante…

On nous parle, en abondance, des dernières découvertes et de l'actualité des connaissances. Mais la question de la signification de ces travaux est rarement évoquée, ou elle vient très tard, lorsque des découvertes ont des effets politiques ou idéologiques. Si l'on prend l'exemple des manipulations génétiques, le vrai problème n'est pas tellement de savoir exactement à quel traitement sont soumises des cellules, mais bien de se demander le sens de ces travaux du point de vue du rapport de l'humanité à l'ensemble du monde vivant. Il faudrait, avec le recul suffisant pour que l'on échappe à une approche purement didactique ou à la critique politique immédiate, montrer la manière dont notre rapport au vivant est en train de changer dès lors que la technologie agit sur lui et plus seulement sur le monde matériel. Il me semble important de comprendre, non seulement les réponses apportées par les scientifiques, mais pourquoi ils se posent telle ou telle question.

La démarche artistique ne pourrai-elle, malgré tout, se comparer à celle des "fondamentalistes" ?

Claudio Parmiggiani, Deiscrizione."Je ne crois pas qu’il y ait d’autre message à transmettre que le signe, la trace de notre passage brûlant, de ce que nous sommes : des comètes. Nous n’avons à léguer que notre solitude. Nous avançons comme des aveugles." (Parmiggiani).
Claudio Parmiggiani, Deiscrizione ."Je ne crois pas qu’il y ait d’autre message à transmettre que le signe, la trace de notre passage brûlant, de ce que nous sommes : des comètes. Nous n’avons à léguer que notre solitude. Nous avançons comme des aveugles."
(Parmiggiani).
Le problème est que la recherche fondamentale devient de plus en plus ambiguë… Jusqu'il y a quelques décennies, on pouvait maintenir l'idée de rechercher par curiosité, indépendamment de toute application éventuelle. La séparation est devenue de plus en plus faible à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Elle s'est matérialisée autour d'un événement historique capital – concrètement et symboliquement –, à savoir les armes nucléaires. Ce sont les théoriciens physiciens les plus fondamentalistes, ceux qui étaient mus par la curiosité de savoir comment fonctionnait le noyau d'un atome, qui les ont mises au point. Les mêmes scientifiques. Il ne s'agit pas ici d'un transfert de compétence. A partir de ce moment-là s'amorce une fusion entre la science fondamentale et appliquée qui fait qu'aujourd'hui la démarcation paraît de plus en plus impossible.

L'astrophysique est sans doute un des rares domaines où la science peut se targuer de préserver une certaine pureté originelle. Mais les images impressionnantes qui l'ont fait connaître du grand public sont le fruit des technologies spatiales. On n'aurait jamais envoyé des sondes photographier Saturne s'il n'y avait des satellites de communication qui intéressent les industriels…

On a beaucoup parlé des différences entre les arts et les sciences. Mais, lorsqu'ils se situent dans un même contexte, ils doivent bien partager un certain nombre de questionnements comparables…

On a souvent donné l'exemple de la symétrie, dans les années dix-vingt, entre les physiciens qui ont inventé la théorie de la relativité – et qui ont bouleversé la conception du temps – et l'œuvre des cubistes, qui révolutionnaient la représentation de l'espace. Les artistes eux mêmes ne faisaient cependant pas la moindre référence à Einstein – mais bien à l'art nègre. On se trouve, en réalité, dans une situation historique où une série de structures de représentations vacillaient. La conception traditionnelle du temps et de l'espace sont mises en cause en raison de ce bouleversement historique – la mondialisation des marchés, les empires coloniaux, la circulation généralisée de la marchandise – qui ébranle les conceptions traditionnelles, figées et stables. Cet ébranlement généralisé a des effets dans tous les secteurs, à la fois dans la science et dans l'art. Il est très possible que des phénomènes comparables se passent actuellement. On peut déjà, en tout cas, relever la marchandisation accélérée de la science – de grandes firmes achètent et vendent du savoir et exigent la rentabilité de phénomènes de découvertes – et celle de l'art, où la prégnance du marché est particulièrement puissante.

On voit aujourd'hui des scientifiques ouvrir leurs laboratoires à des artistes qui travaillent sur le vivant, en modifiant par exemple le dessin d'ailes de papillons ou en utilisant des cellules souches de porc. Que pensez-vous de ce type de rencontre ?

Dans un monde où la technologie pose des problèmes – même si elle en résout –, je verrais plutôt une tendance des scientifiques à chercher une sorte de légitimation de leurs recherches dans leur utilisation par telle ou telle forme d'art. "Ca peut même faire de l'art". "Ce qu'on fait dans nos laboratoires ne relève pas seulement du vrai mais a à voir avec le beau." C'est une auto-justification qui peut être assez gratifiante et ce n'est pas par hasard que l'art biotech apparaisse au moment où l'impact de la génétique dans l'industrie est mis en cause, à tort ou à raison.

Quant aux artistes, dans une époque aussi technoscientifique que la nôtre, ils peuvent trouver dans ce rapport avec les techniques contemporaines comme une garantie de modernité – ce qui ne suffit évidemment pas pour rendre compte du monde contemporain. Cela fait longtemps que l'œuvre de certains artistes – par exemple Joseph Beuys – nous interpellent sur le développement de la technoscience et nous interrogent sur le rôle des sciences et des techniques dans notre vie.

En réalité, on pourrait se demander si cette tendance actuelle et volontariste à mettre en avant un prétendu syncrétisme entre l'art et la science n'est pas le reflet de la période d'incertitude que nous vivons. La science s'humanise et, à travers l'art, entre dans le monde du sensible et de la culture. L'art se rationalise et s'offre un label de modernité grâce à la science. Personnellement, l'art m'attire en raison de ses différences avec la science et je suis très sceptique sur une sorte de nouvelle alliance que l'on entendrait leur faire jouer sous prétexte que le beau ne serait pas l'apanage de l'art ni le vrai de la science. On parlerait de la splendeur d'une équation et d'une expérience et la beauté deviendrait, sous la plume de certains scientifiques, un gage de validité… Ne confondons pas.

On souhaiterait, en tout cas, éviter à la science le comique du geai se parant des plumes du paon, et à l'art le pathétique du paon qui emprunterait ses plumes au geai.

Dans vos propres livres, ou dans des publications que vous dirigez, vous "utilisez" depuis de nombreuses années des œuvres d'art. Quel est leur rôle?

Il ne s'agit certainement pas d'illustration… Une œuvre artistique ne peut être réduite au rang d'illustration d'un concept ou d'une théorie à laquelle elle est généralement très étrangère. Les contresens de ce genre foisonnent, par exemple en reliant les particules élémentaires et Kandinsky. Quand on utilise une œuvre d'art, c'est toujours avec une certaine prudence et un léger malaise, en essayant de trouver une œuvre qui peut résonner, dans une sorte d'accord momentané et fugitif, une sorte d'écho lointain et diffus. Cette distance est très importante. Pour un ouvrage sur Galilée, par exemple, nous avons placé en couverture une œuvre de Parmiggiani, un artiste italien qui possède une métaphysique profonde et se situe dans un tout autre contexte. Il ne s'agit pas d'une représentation figurative de la Terre mais plutôt d'un contrepoint poétique qui permet de s'écarter du strict schéma historique. On ne se trouve pas, dans ce cas, dans un face à face entre l'art et la science, mais dans un rapport transféré par cet arrière plan philosophique partagé, qui leur donne sens à tous deux et qui les fait communiquer.


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Alliage en est à son cinquantième deuxième numéro, centré sur le thème de la science et de la guerre. Cette revue hors du commun tend à approfondir la réflexion sur la place de la science dans la culture et les rapports de la technoscience et de la société. Le "décodage" des arts contemporains et de leurs relations avec leur environnement traverse également l'ensemble des publications. Une des plus grandes qualités d'Alliage est peut-être son aversion pour la banalité. Tous les textes sont téléchargeables .

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