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RDT info logoMagazine de la recherche européenne N° 51 - Décembre 2006
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Sciences humaines
Title  Sur les traces des sixties

Des mouvements pacifistes des années cinquante aux ONG actuelles, en passant par Mai 68 et l'écologie politique, les fractures et les refus sociétaux présentent différentes formes. C'est pour approcher cette composante incontournable de la vie démocratique, de manière internationale et multidisciplinaire, qu'a été lancé le réseau thématique European Protest Movements since the Cold War.

European protest Movement
European protest Movement
En rupture avec les modes d'opposition de type politique ou syndical rodés depuis le XIXème siècle, de nouvelles formes d'opposition s'affirment à l'époque de la guerre du Viêt-nam. Désapprouvant massivement un conflit où leurs troupes s'engluent, succombent, commettent des exactions criantes, les Américains manifestent de plus en plus visiblement leur écoeurement. Des rassemblements pacifistes sont également organisés dans de nombreuses villes européennes. Le point culminant concentrera 500 000 personnes (un grand mélange de population comptant son lot de hippies et de vétérans), en mai 71, lors d'un gigantesque sit in à Washington. Entre-temps, Mai 68, précédé tout juste du printemps de Prague, aura commencé à laisser ses traces en Amérique du Nord, en Europe, au Japon. Rien ne sera plus tout à fait pareil.

Tous ces mouvements de protestations émergents sont-ils comparables, d'un continent à l'autre ou d'un pays à l'autre? Comment ont-ils évolué? Quels changements réels ont-ils apporté au niveau politique, social et culturel? Ces thèmes, abordés par les chercheurs du réseau IFK Protest (1) depuis 2004, font aujourd'hui l'objet d'une action Marie Curie (voir encadré). Lancé par l'historien Martin Klimke, chercheur au HCA (Heidelberg Center for American Studies) de l'université de Heidelberg (DE), Joachim Scharloth, linguiste de l'université de Zürich (CH) et Kathrin Fahlenbrach, qui mène des recherches dans le domaine des médias à l'université de Halle (DE), le réseau compte une quarantaine de chercheurs, en Europe et aux Etats-Unis. Leur objectif est d'élargir le champ des analyses et des recherches conduites sur les mouvements de contestation nés dans l'après Seconde guerre mondiale. En règle générale, tous les travaux sur ce phénomène ont été menés à l'aune de l'histoire. Pour les chercheurs d'IFK, des disciplines comme les sciences politiques, la sociologie, la littérature ou la linguistique peuvent apporter de nouveaux éclairages sur cette incontournable culture de protestation et les formes qu'elle prend aujourd'hui.

Terrain national, ancrage international
Ces coups de projecteurs semblent d'autant plus nécessaires que les mouvements contre-culturels évoluent en terrain complexe. "Un des phénomènes que nous étudions est la façon dont les modes de protestation – par exemple la désobéissance civile, manifestée aux Etats-Unis pour les questions raciales, héritée notamment de grandes figures pacifistes comme l'Indien Gandhi ou l'Américain Henry-David Thoreau – se sont traduits dans différentes parties de l'Europe. Il existe, en effet, une différence cruciale entre la manifestation de ce refus en Irlande du Nord, en ex-Allemagne de l'Est, ou encore aujourd'hui en Ukraine", explique Martin Klimke. "En Espagne et en Grèce, par exemple, qui étaient des dictatures dans les années '70, la protestation vis-à-vis du pouvoir ne pouvait prendre les mêmes chemins que ceux empruntés dans des démocraties. Dans le même ordre d'idée, les réactions n'étaient pas identiques en Europe de l'Est ou de l'Ouest, notamment vis-à-vis des Etats- Unis. En Europe occidentale, une partie de la jeunesse (et de la population) dénonçait férocement l'impérialisme américain tandis qu'au même moment les dissidents des pays ex-communistes utilisaient la culture d'Outre-Atlantique (ses jeans, ses sodas, sa musique) pour affirmer visiblement leur refus."

Et pourtant, tous ces mouvements contestataires des années soixante et soixante-dix ont des liens et des points communs. "Une de leurs spécificités tient au fait qu'ils étaient à la fois nationaux et internationaux. Les thèmes internationaux étaient utilisés pour combattre les politiques nationales. Les codes internationaux de protestation (par exemple le look hippie) étaient utilisés pour montrer le rejet des codes culturels de l'establishment de son propre pays, spécialement les valeurs de la génération précédente" (2).

Audiovisuel et Internet
Ces années sont d'ailleurs marquées par une autre forme d'internationalisation: la montée en puissance des moyens audiovisuels. Les responsables des télévisions ont rapidement compris l'effet "image" de ces mouvements – et les protestataires n'ont pas tardé à saisir l'impact de leur passage dans les médias de masse et à les utiliser pour s'affirmer sur la scène internationale. C'est donc à la fois les "fabricants" d'actualités, et les sujets de celles-ci, qui ont contribué à renforcer une vision d'un mouvement global, traversant de nombreux pays et continents. A partir des années '80, certains mouvements (tel Greenpeace ou Attac) passeront maîtres dans l'art de valoriser le côté spectaculaire et télégénique de leurs actions.

Un pas de plus sera franchi avec Internet. La Toile permet d'informer, rassembler, organiser, mobiliser. Les grandes assemblées du refus sont impressionnantes. "Autrefois, les protestataires de tous les coins d'Europe étaient réunis par la solidarité. Ils se rendaient visite, avaient des échanges personnels, s'échangeaient de la littérature et des journaux… Aujourd'hui, l'essentiel de leur communication passe par le web et atteint les coins les plus reculés. Les protestations déployées pendant les sommets du G8 ou les rencontres de l'OMC témoignent de l'efficacité de cette stratégie globale."

De la contestation au lobbying
A quel besoin répond cette effervescence planétaire des mouvements de protestation, sous toutes leurs formes – par exemple via des ONG, de plus en plus nombreuses et de plus en plus internationalisées? La mondialisation concerne, en réalité, tous les leviers de commande et entraîne une perte des souverainetés nationales. Celles-ci sont transférées à des entités supranationales – telles l'Union européenne ou, plus globalement, l'OMC. Le contrôle démocratique, au niveau des Etats, s'en trouve érodé. Paradoxalement, c'est souvent l'action de mouvements contestataires internationaux qui catalyse une sensibilisation de l'opinion sur les grandes questions planétaires (la pauvreté, les changements climatiques, etc.) et contribue à un regain du débat démocratique à un niveau international. "Devant des systèmes trop vastes, dans lesquels la population se trouve frustrée d'une quelconque participation, les citoyens articulent leurs revendications sur des protestations transnationales. C'est pourquoi ces mouvements de contestation se trouvent actuellement à un moment pivot. De telles mobilisations, à une échelle globale, n'avaient jamais été possibles".

Porteuses d'une représentativité indiscutable, certaines organisations deviennent des interlocuteurs reconnus par les sphères dirigeantes. Les grandes ONG ont donc besoin de changer de structure et d'organisation, autrement dit de s'institutionnaliser. Vont-elles devenir de purs lobbies? Quel effet ce glissement aura-t-il sur les mouvements de protestation? Il est vrai qu'une quarantaine d'années après Mai 68, le contexte social, politique, économique, a singulièrement changé.

Pour Martin Klimke, les mouvements protestataires des années soixante "n'ont pas seulement joué un rôle significatif en traçant la voie d'une mutation substantielle au niveau social et culturel, mais ils ont construit la base nécessaire à la création d'une sphère publique transnationale". Les ONG portant sur les droits de l'homme, l'environnement, la paix, etc. sont autant de rebonds des grandes contestations qui les ont précédées.

La frontière de la violence
Et la violence, notamment à travers diverses formes de terrorisme, quelle place trouve-t-elle dans cette réflexion? "Les mouvements de protestation incluent des violences, mais ce qui nous intéresse est la médiatisation de ces violences et la perception qu'en a le public, en analysant les réactions et les interactions à ce phénomène. Nous voulons voir les deux faces de cet aspect, à la fois du côté du pouvoir et de la société, et de l'autre des mouvements protestataires. Dans certains cas, lorsque la force de l'Etat s'exerce contre les citoyens, la violence semble l'unique manière de contrer ces excès."

L'utilisation de la violence semble d'ailleurs très controversée dans les groupes activistes, et souvent fortement contestée. "L'acceptation ou non de la violence marque réellement une frontière entre les mouvements de protestation, tout spécialement à l'heure actuelle. De nombreux activistes respectent une non violence totale, d'autres acceptent une violence limitée, et la principale fracture se marque vis-à-vis d'autres mouvements, comme le terrorisme."

(1) IFK: Interdisziplinäres Forschungskolloquium Protestbewegungen – Interdisciplinary Research Forum on Protest Movements, Activism and Social Dissent.

(2) Toutes les citations sont de Martin Klimke.


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Rassembler des chercheurs intéressés par le même thème, ouvrir des débats multidisciplinaires, imaginer de nouveaux projets et de nouvelles méthodes… Tels sont les grands objectifs du réseau thématique European Protest Movements since the Cold War, soutenu par l'UE dans le cadre des actions Marie Curie...
 

   
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Rassembler des chercheurs intéressés par le même thème, ouvrir des débats multidisciplinaires, imaginer de nouveaux projets et de nouvelles méthodes… Tels sont les grands objectifs du réseau thématique European Protest Movements since the Cold War, soutenu par l'UE dans le cadre des actions Marie Curie. Plus précisément, il s'agit d'analyser la part européenne dans l'émergence d'une société civile transnationale et la transformation de l'espace public, élargi à l'échelle mondiale depuis quelques années. Les forums de réflexion organisés dans le cadre du réseau rassemblent de jeunes chercheurs et des experts de différentes disciplines. Leurs travaux dépassent le simple cadre historique pour étudier les composantes sociales et culturelles de ces mouvements. Après un premier séminaire qui a, notamment, analysé les aspects médiatiques des mouvements de contestation, la prochaine rencontre (mars 2007) sera intitulée Designing a New Life: Aesthetics and Lifestyles of Political and Social Protest. D'autre part, les partenaires lancent une série de publications dont le premier ouvrage s'intitule Protest, Culture and Society in the 20th Century (Berghahn Books, Oxford/New York –

( Berghahn Books, Oxford/New York – )