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RDT info logoMagazine de la recherche européenne N° 51 - Décembre 2006
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Portrait
Title  Rebelle aux causes multiples

À cinquante-quatre ans, le physicien belge Jean Bricmont place volontiers l’accent sur les aspects humains de la recherche – "les hasards et les rencontres, les amitiés et les conflits, les illusions et les surprises". Le pamphlétaire, avec Alain Sokal, du best-seller Impostures intellectuelles porte un regard sceptique sur l'évolution de la science et de la recherche – un monde où il se fait quelque peu l'effet "d'appartenir à une espèce en voie de disparition".

Jean Bricmont
Jean Bricmont
© Frédéric Deleuze
Jean Bricmont ne sait plus très bien ce qui l’a conduit à entamer des études de physique. Tout au plus se souvient-il d’une biographie d’Albert Einstein qui l'avait fait vibrer, adolescent, encore que ces théories lui aient paru difficiles à "croire". Le jeune homme avait appris à douter. Que demander de plus à un futur chercheur?

A l’UCL (Université catholique de Louvain - B E), l’étudiant s’intéresse à nombre de philosophes ainsi qu'au bourbakisme, cette vision des mathématiques qui privilégie l’abstraction, la généralité et la rigueur par rapport à l’intuition et aux applications. Au moment de choisir une direction de recherche, il s’oriente vers la physique mathématique. "Saisir le monde qui nous entoure – les fleuves, les plantes – dans ses fondements microscopiques, à l’échelle des atomes et des particules, constitue une quête prodigieuse. L’eau bout, certes, mais encore? Notre défi, en physique mathématique, consiste dans ce cas à formuler rigoureusement le passage de l’état liquide à l’état gazeux, en s’appliquant à passer d’une échelle de grandeur à l’autre. Cette branche interdisciplinaire étudie les mêmes sujets que la physique théorique, mais en s’imposant de mener des raisonnements avec la rigueur des mathématiques. Cela permet, parfois, de trancher entre plusieurs raisonnements contradictoires."

Controverses scientifiques
Le jeune physicien réalise une thèse dans un domaine alors en pleine ébullition, la théorie des transitions de phase, en lien avec la théorie quantique des champs. S'intéressant aux "inégalités de corrélation", il explore les relations rigoureuses et démontrables entre certaines quantités fondamentales de cette théorie. Un sujet qui lui permet de poursuivre ses recherches aux Etats-Unis.

Invité en 1978 par le physicien statisticien Joël Lebowitz à l’université de Rutgers, Jean Bricmont éprouve immédiatement un "changement radical de niveau" au sein d'une recherche cosmopolite et compétitive. Il rejoint ensuite "La Mecque" de la physique mathématique de l’époque, l’université de Princeton où il côtoie d’autres passionnés, notamment des étudiants exceptionnels qui marqueront la suite de sa propre carrière. Bricmont participe ainsi au jury de thèse d’un Américain "connu pour poser des questions à tout le monde et discuter jusqu’au moment où il était satisfait de la réponse". Alan Sokal – car c'est lui – montre alors que certaines théories des champs ne peuvent être construites, du moins pas comme on pouvait l’espérer. Les idées sous-jacentes à ces travaux sont connues sous le nom de "groupe de renormalisation". "La théorie quantique des champs n'y est plus envisagée en un seul bloc, mais comme une suite de théories, chacune décrivant le monde à une certaine échelle. Il s’agit alors de comprendre comment passer d’une échelle à l’autre."

Après son retour en Belgique, où il poursuit une carrière d’enseignant et de chercheur à l’UCL, Jean Bricmont collabore avec une autre connaissance de Princeton, le Finlandais Antti Kupiainen. Ils trancheront ensemble plusieurs controverses entre physiciens et mathématiciens, notamment concernant les systèmes statistiques dont les paramètres sont eux-mêmes aléatoires, et exploreront les liens entre la mécanique statistique et les systèmes dynamiques ou, plus récemment, les états stationnaires en dehors des situations d’équilibre. "Savez-vous, par exemple, qu’il n’existe actuellement pas de théorie satisfaisante pour la transmission de chaleur d’une barre de métal chauffée à des températures différentes à chacune de ses extrémités? La solution à ce type de problèmes, en tout cas d’un point de vue mathématique, n’en est qu’à ses débuts."

Couverture du livre: Impostures Intellectuelles
Jean Bricmont & Alan Sokal, Impostures Intellectuelles, Odile Jacob, Paris, 1997
Impostures et engagements
En 1994, les échanges poursuivis avec Alan Sokal prennent une autre tournure. Désormais professeur de physique à l’université de New York, celui-ci lui adresse un article intitulé pompeusement Transgresser les frontières: vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique. Ce texte suggère une relation entre les théories quantiques de la gravitation et le courant philosophique postmoderne. Recourant à une terminologie scientifique pour le moins confuse, Sokal cite allègrement nombre d’intellectuels des sciences humaines, français et américains. Si Bricmont trouve la plaisanterie à son goût, la revue américaine Social Text n’y voit pas malice et publie le texte au printemps 1996. L'affaire fera grand bruit dès lors que le New York Times, suivi par la presse mondiale, relaie ce canular qui, en réalité, est une parodie dirigée contre certains aspects des cultural studies et de la philosophie postmoderne.

Jean Bricmont et Alan Sokal préciseront leur pensée dans Impostures intellectuelles, démontant les "mystifications physico-mathématiques" d’intellectuels aussi éminents que Jacques Lacan, Bruno Latour, Jean Baudrillard ou Paul Virilio. Bricmont s’insurge contre l’usage abusif d’un "jargon incompréhensible, qui consiste à invoquer des résultats de physique ou de mathématique pour tirer des conclusions philosophiques ou politiques." Car "lorsqu’elle s’adresse à un auditoire non scientifique, peu susceptible de comprendre le raisonnement (et encore moins de le critiquer), cette invocation constitue un abus typique de l’argument d’autorité."

Hautement médiatisée, cette affaire ouvre le débat sur le clivage entre les sciences "dures" et les sciences humaines, le contenu et la qualité de l’enseignement, le statut de l’objectivité et la méthodologie scientifique, les dérives relativistes en épistémologie, la possibilité de tracer une ligne de démarcation entre les sciences et les pseudosciences. Jean Bricmont, devenu depuis lors président d'honneur de l’Association française pour l’information scientifique, en est manifestement sorti renforcé dans son goût du débat public "Je me suis toujours intéressé à la politique, au moins de façon passive. Le début de mon engagement remonte à 1999 et il a été suscité par la guerre en ex-Yougoslavie. Les motifs humanitaires invoqués par les Etats-Unis pour justifier cette agression m'ont laissé sceptique." Il participe à de nombreux débats, donne des conférences dans divers milieux (églises protestantes, mouvements musulmans, cercles altermondialistes, etc.) et son dernier livre est consacré à "l'’impérialisme humanitaire". Il s'y attache à "démêler un certain nombre de confusions idéologiques fort répandues, surtout dans les milieux progressistes, sur les thèmes des droits de l'homme et des rapports entre l'Occident et le reste du monde".

Une vision scientifique du monde
Pour Jean Bricmont, la science s’inscrit dans la société, mais la société oublie rapidement les progrès qu'elle permet, retenant surtout les catastrophes, la pollution ou le dérèglement climatique. "Je défends une vision scientifique du monde. Je ne m’oppose pas a priori aux OGM ou à l’énergie nucléaire. Il faut voir ce qu’on en fait – à savoir l’utilisation sociale de la science et de la technologie. Prise dans toute sa rigueur, la science a un impact essentiel dans la vision que l’homme se fait du monde."

En novembre 2005, le physicien de l'UCL reçoit le prix quinquennal du Fonds national belge de la recherche scientifique (FNRS) dans le domaine des sciences exactes fondamentales. Cette récompense est accordée pour ses "contributions à la physique mathématique (qui) ont permis, à plusieurs reprises, de donner des réponses définitives à des questions ouvertes ou en débat". "Je me sentais heureux, mais plus encore surpris. Je me fais l’effet d’appartenir à une espèce en voie de disparition. Car dans tous les domaines, des sciences pures aux lettres, l’avenir me paraît réservé à l’adoption du modèle qui domine en recherche industrielle: grosses équipes, écriture incessante de rapports, recherche permanente de fonds, nécessité de publications dans des revues… Ce modèle fonctionne sans doute très bien dans une série de secteurs, mais son application tous azimuts privilégie la quantité au détriment de la qualité."


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  PLUS DE PRÉCISIONS  
  "Dans Impostures intellectuelles, Sokal et moi ne critiquons pas les sciences humaines dans leur ensemble. Nous relevons seulement des abus flagrants de terminologie scientifique ou pseudo-scientifique ...  

  POUR EN SAVOIR PLUS  
 
  • Site de l’Association française pour l’information scientifique


  • Quelques livres

    Jean Bricmont & Alan Sokal, Fashionable Nonsense: Postmodern Intellectuals' Abuse of Science, Picador (USA), 1998

    Jean Bricmont & Alan Sokal, Impostures Intellectuelles, Odile Jacob, Paris, 1997 (Le livre de poche, 1999). En anglais : Intellectual Impostures, Profile Books, 2003.

    Jean Bricmont & Régis Debray, A l'ombre des Lumières, Odile Jacob, Paris, 2003.

    Jean Bricmont, Impérialisme humanitaire. Droits de l'Homme, droit d'ingérence, droit du plus fort?, Aden, Bruxelles, 2005
     


       
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    "Dans Impostures intellectuelles, Sokal et moi ne critiquons pas les sciences humaines dans leur ensemble. Nous relevons seulement des abus flagrants de terminologie scientifique ou pseudo-scientifique par certains intellectuels – principalement philosophes ou psychanalystes –, et nous critiquons le relativisme cognitif qui présente la science moderne comme un récit qui ne produit pas une connaissance du monde plus objective que ne le font les religions ou les superstitions. Ce faisant, nous nous attaquons effectivement à un certain réductionnisme sociologique qui veut voir dans les structures sociales la source unique de nos représentations du monde, y compris de nos théories scientifiques."