À cinquante-quatre ans, le physicien belge Jean Bricmont
place volontiers l’accent sur les aspects humains de la recherche – "les
hasards et les rencontres, les amitiés et les conflits, les illusions
et les surprises". Le pamphlétaire, avec Alain Sokal, du
best-seller Impostures intellectuelles porte un regard sceptique
sur l'évolution de la science et de la recherche – un monde
où il se fait quelque peu l'effet "d'appartenir à une
espèce en voie de disparition".
Jean Bricmont ne sait plus très bien ce qui l’a conduit à entamer
des études de physique. Tout au plus se souvient-il d’une biographie
d’Albert Einstein qui l'avait fait vibrer, adolescent, encore que ces
théories lui aient paru difficiles à "croire". Le jeune
homme avait appris à douter. Que demander de plus à un futur
chercheur?
A l’UCL (Université catholique de Louvain - B E), l’étudiant
s’intéresse à nombre de philosophes ainsi qu'au bourbakisme,
cette vision des mathématiques qui privilégie l’abstraction,
la généralité et la rigueur par rapport à l’intuition
et aux applications. Au moment de choisir une direction de recherche, il s’oriente
vers la physique mathématique. "Saisir le monde qui nous entoure – les
fleuves, les plantes – dans ses fondements microscopiques, à l’échelle
des atomes et des particules, constitue une quête prodigieuse. L’eau
bout, certes, mais encore? Notre défi, en physique mathématique,
consiste dans ce cas à formuler rigoureusement le passage de l’état
liquide à l’état gazeux, en s’appliquant à passer
d’une échelle de grandeur à l’autre. Cette branche
interdisciplinaire étudie les mêmes sujets que la physique théorique,
mais en s’imposant de mener des raisonnements avec la rigueur des mathématiques.
Cela permet, parfois, de trancher entre plusieurs raisonnements contradictoires."
Controverses scientifiques
Le jeune physicien réalise une thèse dans un domaine alors
en pleine ébullition, la théorie des transitions de phase, en
lien avec la théorie quantique des champs. S'intéressant aux "inégalités
de corrélation", il explore les relations rigoureuses et démontrables
entre certaines quantités fondamentales de cette théorie. Un
sujet qui lui permet de poursuivre ses recherches aux Etats-Unis.
Invité en 1978 par le physicien statisticien Joël Lebowitz à l’université de
Rutgers, Jean Bricmont éprouve immédiatement un "changement
radical de niveau" au sein d'une recherche cosmopolite et compétitive.
Il rejoint ensuite "La Mecque" de la physique mathématique
de l’époque, l’université de Princeton où il
côtoie d’autres passionnés, notamment des étudiants
exceptionnels qui marqueront la suite de sa propre carrière. Bricmont
participe ainsi au jury de thèse d’un Américain "connu
pour poser des questions à tout le monde et discuter jusqu’au
moment où il était satisfait de la réponse". Alan
Sokal – car c'est lui – montre alors que certaines théories
des champs ne peuvent être construites, du moins pas comme on pouvait
l’espérer. Les idées sous-jacentes à ces travaux
sont connues sous le nom de "groupe de renormalisation". "La
théorie quantique des champs n'y est plus envisagée en un seul
bloc, mais comme une suite de théories, chacune décrivant le
monde à une certaine échelle. Il s’agit alors de comprendre
comment passer d’une échelle à l’autre."
Après son retour en Belgique, où il poursuit une carrière
d’enseignant et de chercheur à l’UCL, Jean Bricmont collabore
avec une autre connaissance de Princeton, le Finlandais Antti Kupiainen. Ils
trancheront ensemble plusieurs controverses entre physiciens et mathématiciens,
notamment concernant les systèmes statistiques dont les paramètres
sont eux-mêmes aléatoires, et exploreront les liens entre la mécanique
statistique et les systèmes dynamiques ou, plus récemment, les états
stationnaires en dehors des situations d’équilibre. "Savez-vous,
par exemple, qu’il n’existe actuellement pas de théorie
satisfaisante pour la transmission de chaleur d’une barre de métal
chauffée à des températures différentes à chacune
de ses extrémités? La solution à ce type de problèmes,
en tout cas d’un point de vue mathématique, n’en est qu’à ses
débuts."
Jean Bricmont & Alan
Sokal, Impostures Intellectuelles, Odile Jacob, Paris, 1997
Impostures et engagements
En 1994, les échanges poursuivis avec Alan Sokal prennent une autre
tournure. Désormais professeur de physique à l’université de
New York, celui-ci lui adresse un article intitulé pompeusement Transgresser
les frontières: vers une herméneutique transformative de la gravitation
quantique. Ce texte suggère une relation entre les théories
quantiques de la gravitation et le courant philosophique postmoderne. Recourant à une
terminologie scientifique pour le moins confuse, Sokal cite allègrement
nombre d’intellectuels des sciences humaines, français et américains.
Si Bricmont trouve la plaisanterie à son goût, la revue américaine Social
Text n’y voit pas malice et publie le texte au printemps 1996. L'affaire
fera grand bruit dès lors que le New York Times, suivi par
la presse mondiale, relaie ce canular qui, en réalité, est une
parodie dirigée contre certains aspects des cultural studies et
de la philosophie postmoderne.
Jean Bricmont et Alan Sokal préciseront leur pensée dans Impostures
intellectuelles, démontant les "mystifications physico-mathématiques" d’intellectuels
aussi éminents que Jacques Lacan, Bruno Latour, Jean Baudrillard ou
Paul Virilio. Bricmont s’insurge contre l’usage abusif d’un "jargon
incompréhensible, qui consiste à invoquer des résultats
de physique ou de mathématique pour tirer des conclusions philosophiques
ou politiques." Car "lorsqu’elle s’adresse à un
auditoire non scientifique, peu susceptible de comprendre le raisonnement
(et encore moins de le critiquer), cette invocation constitue un abus typique
de l’argument d’autorité."
Hautement médiatisée, cette affaire ouvre le débat sur
le clivage entre les sciences "dures" et les sciences humaines, le
contenu et la qualité de l’enseignement, le statut de l’objectivité et
la méthodologie scientifique, les dérives relativistes en épistémologie,
la possibilité de tracer une ligne de démarcation entre les sciences
et les pseudosciences. Jean Bricmont, devenu depuis lors président d'honneur
de l’Association française pour l’information scientifique,
en est manifestement sorti renforcé dans son goût du débat
public "Je me suis toujours intéressé à la politique,
au moins de façon passive. Le début de mon engagement remonte à 1999
et il a été suscité par la guerre en ex-Yougoslavie. Les
motifs humanitaires invoqués par les Etats-Unis pour justifier cette
agression m'ont laissé sceptique." Il participe à de nombreux
débats, donne des conférences dans divers milieux (églises
protestantes, mouvements musulmans, cercles altermondialistes, etc.) et son
dernier livre est consacré à "l'’impérialisme
humanitaire". Il s'y attache à "démêler un certain
nombre de confusions idéologiques fort répandues, surtout dans
les milieux progressistes, sur les thèmes des droits de l'homme et des
rapports entre l'Occident et le reste du monde".
Une vision scientifique du monde
Pour Jean Bricmont, la science s’inscrit dans la société,
mais la société oublie rapidement les progrès qu'elle
permet, retenant surtout les catastrophes, la pollution ou le dérèglement
climatique. "Je défends une vision scientifique du monde. Je ne
m’oppose pas a priori aux OGM ou à l’énergie nucléaire.
Il faut voir ce qu’on en fait – à savoir l’utilisation
sociale de la science et de la technologie. Prise dans toute sa rigueur, la
science a un impact essentiel dans la vision que l’homme se fait du monde."
En novembre 2005, le physicien de l'UCL reçoit le prix quinquennal
du Fonds national belge de la recherche scientifique (FNRS) dans le domaine
des sciences exactes fondamentales. Cette récompense est accordée
pour ses "contributions à la physique mathématique (qui)
ont permis, à plusieurs reprises, de donner des réponses définitives à des
questions ouvertes ou en débat". "Je me sentais heureux, mais
plus encore surpris. Je me fais l’effet d’appartenir à une
espèce en voie de disparition. Car dans tous les domaines, des sciences
pures aux lettres, l’avenir me paraît réservé à l’adoption
du modèle qui domine en recherche industrielle: grosses équipes, écriture
incessante de rapports, recherche permanente de fonds, nécessité de
publications dans des revues… Ce modèle fonctionne sans doute
très bien dans une série de secteurs, mais son application tous
azimuts privilégie la quantité au détriment de la qualité."
PLUS DE PRÉCISIONS
"Dans Impostures intellectuelles,
Sokal et moi ne critiquons pas les sciences humaines dans leur ensemble. Nous
relevons seulement des abus flagrants de terminologie scientifique ou pseudo-scientifique
...
Jean Bricmont & Alan Sokal, Fashionable Nonsense: Postmodern Intellectuals'
Abuse of Science, Picador (USA), 1998
Jean Bricmont & Alan Sokal, Impostures Intellectuelles, Odile
Jacob, Paris, 1997 (Le livre de poche, 1999). En anglais : Intellectual
Impostures, Profile Books, 2003.
Jean Bricmont & Régis Debray, A l'ombre des Lumières,
Odile Jacob, Paris, 2003.
Jean Bricmont, Impérialisme humanitaire. Droits de l'Homme, droit
d'ingérence, droit du plus fort?, Aden, Bruxelles, 2005
"Dans Impostures intellectuelles,
Sokal et moi ne critiquons pas les sciences humaines dans leur ensemble. Nous
relevons seulement des abus flagrants de terminologie scientifique ou pseudo-scientifique
par certains intellectuels – principalement philosophes ou psychanalystes –,
et nous critiquons le relativisme cognitif qui présente la science moderne
comme un récit qui ne produit pas une connaissance du monde plus objective
que ne le font les religions ou les superstitions. Ce faisant, nous nous attaquons
effectivement à un certain réductionnisme sociologique qui veut
voir dans les structures sociales la source unique de nos représentations
du monde, y compris de nos théories scientifiques."