Communication de la science "Un scientifique parlant vrai peut faire des dégâts"
Professeur au Québec, parcourant l'Asie, l'Europe et l'Amérique
du Nord, Bernard Schiele y analyse et confronte la "publicisation" – et
non la vulgarisation – de la science. L'implication des chercheurs, le
discours des médias et le travail des musées sont les grands
thèmes qui sous-tendent sa réflexion.
Communiquer la science résonne parfois comme une sorte de mot
d'ordre un peu volontariste. Il s'agirait, par exemple, de "faire accepter
la science". Est-ce vraiment là que se situe la question?
En réalité, la science est très bien implantée
dans nos sociétés où la dynamique économique repose
de plus en plus sur une intense activité de recherche. Cette relation
entre le savoir et l'économie n'est pas nouvelle, mais elle a considérablement
changé de sens au cours des temps. Au XIXème siècle, l'application
des connaissances scientifiques a favorisé l'émergence de la
grande industrie et ce fut un élan caractérisé par l'affirmation
de la nécessité sociale de la science.
De nos jours, les technologies découlant de la science transforment
l'ensemble de nos façons de penser, d'être, d'agir, d'anticiper… Cette
omniprésence s’accompagne de réticences. Elle a pour effet "naturel" de
susciter des incertitudes, voire des"contre-discours". Comment pourrait-il
en être autrement quand la science redéfinit notre conception
de ce que l'on croyait acquis: "être humain".
Comment est apparu cet esprit critique?
Le public a progressivement pris conscience que le progrès se double
de nuisances et de risques – accident à la centrale nucléaire
de Three Miles Island en 1979, explosion d'une usine de pesticides à Bhopal
en 1984, Tchernobyl en 1986, etc. La science n'est plus acceptée de
facto, mais comme une possible contribution au progrès. Ce glissement
représente une étape importante dans les rapports entre science
et société.
Le public se pose également de nombreuses questions en raison de l'imbrication – de
l'harnachement – de la science à l'économie. Autrefois,
la recherche était vue comme une sphère de probité et
d'autonomie relatives. Jusqu’après la seconde guerre mondiale,
pour dire les choses rapidement, on croyait à un monde idéalisé des
sciences productrices de connaissances fondamentales, dont les retombées,
appropriées par les acteurs sociaux, contribueraient à un mieux-être
individuel et collectif. La science, où la recherche fondamentale jouait
un rôle important, était un moteur indirect de l'économie.
On a rompu depuis avec l’utopie d'une société transformée
par la raison des Lumières. Les sciences contemporaines sont repensées
dans le contexte de la globalisation, dont on commence à mesurer les
effets négatifs. Aujourd'hui, la volonté de progrès économique
pousse une recherche, de plus en plus instrumentalisée, sur les chemins
de l'innovation. L'objet technique est conçu pour une durée de
quelques mois, ensuite un autre produit rend le premier obsolète. L'innovation
est asservie à l'économie et la recherche fondamentale à l'innovation.
Les scientifiques, dont une des grandes qualités est de douter,
devraient peut-être se réjouir du scepticisme des citoyens…
Ce doute est, en effet, nécessaire et sain. Si vous parlez en tant
qu'expert, on veut savoir qui vous êtes, avec qui vous travaillez – une
série d'éléments qui peuvent sembler contingents mais
sont, en réalité, importants. Cette "curiosité" est
la preuve d'un partage certain du savoir et d’une conscience des enjeux,
dans une société dès lors responsabilisée. Un
nombre croissant de citoyens demandent des explications, veulent rentrer dans
le débat, partageant les enjeux de ceux qui vivent sur une même
planète. Regardez le débat sur l'environnement. C'est une question
vitale et beaucoup de tentatives on été faites pour restaurer
la confiance entre les instances politiques, économiques et scientifiques
et la société. Ce sont d'ailleurs les scientifiques, dans ce
cas, qui ont été les premiers à tirer la sonnette d'alarme.
L'académie britannique - The Royal Society - vient de réaliser
une enquête auprès d'environ 1500 scientifiques pour connaître
leur point de vue sur la communication de la science. Si ceux-ci estiment
l'importance du phénomène, nombreux pensent néanmoins
que le principal de leur temps doit être consacré à la
recherche et qu'ils sont déjà obligés d'en passer beaucoup à tenter
de trouver des crédits…
Inauguré en
1937, le Palais de la découverte est consacré depuis
toujours à la "publicisation" de la recherche fondamentale à travers
les expériences des scientifiques. Des expositions, des ateliers,
des rencontres scientifiques, des équipes de chercheurs réalisant
des "manips" ont modernisé une démarche qui
a pour enjeu de rendre l'expérience scientifique accessible à tous.
On remarque que les "vulgarisateurs" sont le plus souvent des chercheurs
en début de carrière, ou des scientifiques en fin de parcours – ce
qui leur confère une forme de légitimité et l'assentiment
de leurs pairs. Les chercheurs "dans le vif" de leur vie professionnelle
s'y investissent totalement, expliquant qu'ils n'ont pas d'autre choix. Je
pense pourtant que les scientifiques ne peuvent faire l'économie de
cette implication dans la société.
Ceci dit, les décideurs – politiques, économiques et
scientifiques – n'apprécient pas trop que les chercheurs s'impliquent
ouvertement dans le débat science-société. Ils préfèrent
les reléguer dans un rôle d'experts techniques. Un scientifique
parlant vrai peut faire des dégâts et nos instances dirigeantes
n'ont pas tellement envie que trop de savoir circule. D’où le
malaise inhérent à l’idée même d’une
société dite "du savoir" (knowledge society).
Dans ce cas, ce serait aux journalistes d'aller frapper à la porte
des chercheurs?
Oui, et ils se doivent de le faire. Mais en gardant à l’esprit
que les médias se trouvent dans une position parfois difficile. Les
journalistes scientifiques sont un peu comme les intermédiaires naturels
entre les chercheurs et le public. Ils déplorent souvent que ceux-ci
manquent de talent dans l'art de communiquer, mais c'est également une
manière de justifier leur propre rôle. Toutefois, lorsqu'un scientifique
possède de l'aisance et une certaine aura, les médias ont tendance à l'appeler
pour intervenir sur tout car ce chercheur rencontre les attentes du champ médiatique
(par exemple pour sa capacité à résumer une situation
en une image, à rapprocher deux situations, à utiliser des métaphores,
etc.) plutôt qu'en fonction de sa propre expertise. Ce chercheur est
donc appelé en raison de critères médiatiques plutôt
que scientifiques, augmentant ainsi le risque de déborder sa propre
sphère de compétence et de glisser vers l’opinion. Ce à quoi
un public averti est sensible, et le conduit à s’interroger sur
les médias, leur mise en scène des scientifiques, et celle de
la science elle-même. C’est pourquoi, le métier de journaliste
est aussi crucial que difficile.
Un autre espace de communication de la science sur lequel vous travaillez
est celui des musées. Comment traduisent-ils, à leur manière,
l'évolution des relations entre la recherche et le public?
De manière générale les musées reflètent
le rôle des sciences dans la société. A Paris, le Palais
de la Découverte, inauguré en 1937 glorifiait la recherche fondamentale
et la Cité des sciences et de l'industrie, en 1986, était conçue
pour présenter et valoriser les applications techniques, caractérisant
chacun deux moments de l’évolution du rapport science/société.
Le Palais de la Découverte avait pour objectif (et le poursuit aujourd'hui)
de recréer le moment clé de la recherche en reproduisant les expériences
significatives qui jalonnent la connaissance. La découverte, c'est ce
moment rare qui récompense des années de travaux menés dans
le souci de faire progresser la science et l'humanité, sans aucune contrainte
de rentabilisation. Cette vision a longtemps prévalu. A partir des années
70 la donne change: le développement économique soutenu par une
pression implacable sur l’innovation s’impose comme enjeux sociétal.
L’éclosion des centres de science et la montée en parallèle
de la communication scientifique vont prendre acte de ce changement de perspective.
La muséologie des sciences entreprend sa "révolution culturelle".
Les nouveaux centres mettent l'accent sur la relation de communication, imaginent
des dispositifs interactifs, à la fois ludiques et didactiques, afin de
capter l'attention des visiteurs et de la fixer sur les réalisations techniques
et industrielles. C’était sans compter sur le doute d'un public
qui n'attend pas nécessairement des réponses, mais souhaite des éléments
de réflexion. Les responsables des musées sont donc tiraillés
entre un nouveau rapport science/société, qui leur suggère
une forme de mise en scène des sciences allant de soi, un public plus
critique, et une pression des industries culturelles poussant à la consommation.
Mais ils savent, fort heureusement, qu'ils ne concurrenceront jamais Disneyland
et ne reviendront plus à une image d’Epinal du progrès. C'est
peut-être cet état d'esprit qui nous indique que les efforts de
communication scientifique portent leurs fruits…
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DE PRÉCISIONS
PCST – l'efficacité informelle Non conventionnel, intercontinental, multidisciplinaire, le réseau
PCST regroupe divers acteurs de la communication de la science (chercheurs,
journalistes, personnel des musées scientifiques, etc.). Objectif: créer...
PCST – l'efficacité informelle
Non conventionnel, intercontinental, multidisciplinaire, le réseau
PCST regroupe divers acteurs de la communication de la science (chercheurs,
journalistes, personnel des musées scientifiques, etc.). Objectif: créer
des liens en initiant des conférences internationales, des discussions électroniques,
des échanges de bonnes pratiques. Le PCST a édité différentes
publications reprenant le thème de ses rencontres. La plus récente, At
the human scale – International practices in science communication, synthétise
les sujets abordés à Pékin en 2005.