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RDT info logoMagazine de la recherche européenne N° 51 - Décembre 2006
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Communication de la science
Title  "Un scientifique parlant vrai peut faire des dégâts"

Professeur au Québec, parcourant l'Asie, l'Europe et l'Amérique du Nord, Bernard Schiele y analyse et confronte la "publicisation" – et non la vulgarisation – de la science. L'implication des chercheurs, le discours des médias et le travail des musées sont les grands thèmes qui sous-tendent sa réflexion.

Bernard Schiele
Membre du comité scientifique du PCST (Public communication of science and technology), chercheur au CIRST (Centre interuniversitaire sur la science et la technologie), Bernard Schiele est professeur à la Faculté des communications de l'université du Québec à Montréal (UQAM). Ses recherches portent sur la "publicisation" de la science, notamment à travers les médias et les musées. Il dirige des recherches comparatives au Canada, aux Etats-Unis, en France et préside le comité scientifique international intervenant dans le projet de musée des sciences de Pékin.
©  Nathalie St-Pierre - UQAM
Communiquer la science résonne parfois comme une sorte de mot d'ordre un peu volontariste. Il s'agirait, par exemple, de "faire accepter la science". Est-ce vraiment là que se situe la question?
En réalité, la science est très bien implantée dans nos sociétés où la dynamique économique repose de plus en plus sur une intense activité de recherche. Cette relation entre le savoir et l'économie n'est pas nouvelle, mais elle a considérablement changé de sens au cours des temps. Au XIXème siècle, l'application des connaissances scientifiques a favorisé l'émergence de la grande industrie et ce fut un élan caractérisé par l'affirmation de la nécessité sociale de la science.

De nos jours, les technologies découlant de la science transforment l'ensemble de nos façons de penser, d'être, d'agir, d'anticiper… Cette omniprésence s’accompagne de réticences. Elle a pour effet "naturel" de susciter des incertitudes, voire des"contre-discours". Comment pourrait-il en être autrement quand la science redéfinit notre conception de ce que l'on croyait acquis: "être humain".

Comment est apparu cet esprit critique?
Le public a progressivement pris conscience que le progrès se double de nuisances et de risques – accident à la centrale nucléaire de Three Miles Island en 1979, explosion d'une usine de pesticides à Bhopal en 1984, Tchernobyl en 1986, etc. La science n'est plus acceptée de facto, mais comme une possible contribution au progrès. Ce glissement représente une étape importante dans les rapports entre science et société.

Le public se pose également de nombreuses questions en raison de l'imbrication – de l'harnachement – de la science à l'économie. Autrefois, la recherche était vue comme une sphère de probité et d'autonomie relatives. Jusqu’après la seconde guerre mondiale, pour dire les choses rapidement, on croyait à un monde idéalisé des sciences productrices de connaissances fondamentales, dont les retombées, appropriées par les acteurs sociaux, contribueraient à un mieux-être individuel et collectif. La science, où la recherche fondamentale jouait un rôle important, était un moteur indirect de l'économie. On a rompu depuis avec l’utopie d'une société transformée par la raison des Lumières. Les sciences contemporaines sont repensées dans le contexte de la globalisation, dont on commence à mesurer les effets négatifs. Aujourd'hui, la volonté de progrès économique pousse une recherche, de plus en plus instrumentalisée, sur les chemins de l'innovation. L'objet technique est conçu pour une durée de quelques mois, ensuite un autre produit rend le premier obsolète. L'innovation est asservie à l'économie et la recherche fondamentale à l'innovation.

Les scientifiques, dont une des grandes qualités est de douter, devraient peut-être se réjouir du scepticisme des citoyens…
Ce doute est, en effet, nécessaire et sain. Si vous parlez en tant qu'expert, on veut savoir qui vous êtes, avec qui vous travaillez – une série d'éléments qui peuvent sembler contingents mais sont, en réalité, importants. Cette "curiosité" est la preuve d'un partage certain du savoir et d’une conscience des enjeux, dans une société dès lors responsabilisée. Un nombre croissant de citoyens demandent des explications, veulent rentrer dans le débat, partageant les enjeux de ceux qui vivent sur une même planète. Regardez le débat sur l'environnement. C'est une question vitale et beaucoup de tentatives on été faites pour restaurer la confiance entre les instances politiques, économiques et scientifiques et la société. Ce sont d'ailleurs les scientifiques, dans ce cas, qui ont été les premiers à tirer la sonnette d'alarme.

L'académie britannique - The Royal Society - vient de réaliser une enquête auprès d'environ 1500 scientifiques pour connaître leur point de vue sur la communication de la science. Si ceux-ci estiment l'importance du phénomène, nombreux pensent néanmoins que le principal de leur temps doit être consacré à la recherche et qu'ils sont déjà obligés d'en passer beaucoup à tenter de trouver des crédits…

Palais de la Découverte de Paris

Inauguré en 1937, le Palais de la découverte est consacré depuis toujours à la "publicisation" de la recherche fondamentale à travers les expériences des scientifiques. Des expositions, des ateliers, des rencontres scientifiques, des équipes de chercheurs réalisant des "manips" ont modernisé une démarche qui a pour enjeu de rendre l'expérience scientifique accessible à tous.

© Chantal Rousselin
On remarque que les "vulgarisateurs" sont le plus souvent des chercheurs en début de carrière, ou des scientifiques en fin de parcours – ce qui leur confère une forme de légitimité et l'assentiment de leurs pairs. Les chercheurs "dans le vif" de leur vie professionnelle s'y investissent totalement, expliquant qu'ils n'ont pas d'autre choix. Je pense pourtant que les scientifiques ne peuvent faire l'économie de cette implication dans la société.

Ceci dit, les décideurs – politiques, économiques et scientifiques – n'apprécient pas trop que les chercheurs s'impliquent ouvertement dans le débat science-société. Ils préfèrent les reléguer dans un rôle d'experts techniques. Un scientifique parlant vrai peut faire des dégâts et nos instances dirigeantes n'ont pas tellement envie que trop de savoir circule. D’où le malaise inhérent à l’idée même d’une société dite "du savoir" (knowledge society).

Dans ce cas, ce serait aux journalistes d'aller frapper à la porte des chercheurs?
Oui, et ils se doivent de le faire. Mais en gardant à l’esprit que les médias se trouvent dans une position parfois difficile. Les journalistes scientifiques sont un peu comme les intermédiaires naturels entre les chercheurs et le public. Ils déplorent souvent que ceux-ci manquent de talent dans l'art de communiquer, mais c'est également une manière de justifier leur propre rôle. Toutefois, lorsqu'un scientifique possède de l'aisance et une certaine aura, les médias ont tendance à l'appeler pour intervenir sur tout car ce chercheur rencontre les attentes du champ médiatique (par exemple pour sa capacité à résumer une situation en une image, à rapprocher deux situations, à utiliser des métaphores, etc.) plutôt qu'en fonction de sa propre expertise. Ce chercheur est donc appelé en raison de critères médiatiques plutôt que scientifiques, augmentant ainsi le risque de déborder sa propre sphère de compétence et de glisser vers l’opinion. Ce à quoi un public averti est sensible, et le conduit à s’interroger sur les médias, leur mise en scène des scientifiques, et celle de la science elle-même. C’est pourquoi, le métier de journaliste est aussi crucial que difficile.

Un autre espace de communication de la science sur lequel vous travaillez est celui des musées. Comment traduisent-ils, à leur manière, l'évolution des relations entre la recherche et le public?
De manière générale les musées reflètent le rôle des sciences dans la société. A Paris, le Palais de la Découverte, inauguré en 1937 glorifiait la recherche fondamentale et la Cité des sciences et de l'industrie, en 1986, était conçue pour présenter et valoriser les applications techniques, caractérisant chacun deux moments de l’évolution du rapport science/société.

Le Palais de la Découverte avait pour objectif (et le poursuit aujourd'hui) de recréer le moment clé de la recherche en reproduisant les expériences significatives qui jalonnent la connaissance. La découverte, c'est ce moment rare qui récompense des années de travaux menés dans le souci de faire progresser la science et l'humanité, sans aucune contrainte de rentabilisation. Cette vision a longtemps prévalu. A partir des années 70 la donne change: le développement économique soutenu par une pression implacable sur l’innovation s’impose comme enjeux sociétal. L’éclosion des centres de science et la montée en parallèle de la communication scientifique vont prendre acte de ce changement de perspective. La muséologie des sciences entreprend sa "révolution culturelle". Les nouveaux centres mettent l'accent sur la relation de communication, imaginent des dispositifs interactifs, à la fois ludiques et didactiques, afin de capter l'attention des visiteurs et de la fixer sur les réalisations techniques et industrielles. C’était sans compter sur le doute d'un public qui n'attend pas nécessairement des réponses, mais souhaite des éléments de réflexion. Les responsables des musées sont donc tiraillés entre un nouveau rapport science/société, qui leur suggère une forme de mise en scène des sciences allant de soi, un public plus critique, et une pression des industries culturelles poussant à la consommation. Mais ils savent, fort heureusement, qu'ils ne concurrenceront jamais Disneyland et ne reviendront plus à une image d’Epinal du progrès. C'est peut-être cet état d'esprit qui nous indique que les efforts de communication scientifique portent leurs fruits…

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Non conventionnel, intercontinental, multidisciplinaire, le réseau PCST regroupe divers acteurs de la communication de la science (chercheurs, journalistes, personnel des musées scientifiques, etc.). Objectif: créer des liens en initiant des conférences internationales, des discussions électroniques, des échanges de bonnes pratiques. Le PCST a édité différentes publications reprenant le thème de ses rencontres. La plus récente, At the human scale – International practices in science communication, synthétise les sujets abordés à Pékin en 2005.

Pour en savoir plus www.pcstnetwork.org