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N° 43 - Novembre 2004
  SCIENCE ET SOCIéTé  -  Une science de proximité

Les science shops tiennent de la boutique et de l'ambassade. Ancrés dans la communauté locale et travaillant main dans la main avec les universités, ils mettent la recherche et la connaissance au service des besoins "du terrain". Des groupes de citoyens, des associations, des ONG forment leur "clientèle". On répond ici à leurs problèmes par des audits, des études, des enquêtes, des recherches et des solutions techniques qui peuvent être innovantes. Né aux Pays-Bas, ce lien "science-société" a gagné une grande partie de l'Europe. 

Etudiants du science shop de Wageningen (NL) analysant la qualité de l'eau du site de Beerendonck à la demande de l'Association néerlandaise des sports sous-marins. © Guy Ackermans
Etudiants du science shop de Wageningen (NL) analysant la qualité de l'eau du site de Beerendonck à la demande de l'Association néerlandaise des sports sous-marins.
© Guy Ackermans
L'idée s'inspire d'une initiative française née à la fin du XIXème siècle et toujours d'actualité : les boutiques de droits. Ces centres tenus par des juristes bénévoles, implantés en milieu ouvrier, offrent des informations et des conseils sociaux et juridiques. En 1908, une première "réplique" de ce modèle, version sciences, apparaît aux Pays-Bas, à l'université de Delft. Pionnière, elle inaugure l'idée selon laquelle des citoyens peuvent venir demander à des étudiants et des diplômés de s'intéresser aux questions qui les préoccupent dans le domaine de la santé, des conditions de travail ou de tout autre aspect sociétal.

Le vent de '68
C'est également en Hollande, dans les années soixante-dix, que le concept prendra un nouvel essor et commencera à essaimer dans de nombreux autres pays. Dans la foulée de mai 68, l'esprit est à la contestation, au besoin de justice et d'égalité. Il s'agit de donner à chacun l'accès à un savoir, de répondre à des besoins de recherche mis en avant par des collectivités ou des organismes qui ne peuvent en régler la facture, de s'insurger contre une recherche considérée comme trop tendue vers le profit. En 1974, le premier science shop est créé.

En vingt ans, l'idée gagne l'Europe entière. Les "boutiques" ont chacune leur spécificité, leur approche, leur clientèle mais elles partagent le même objectif de rapprochement science-société. Certaines d'entre elles sont à la base de recherches originales, d'autres agissent comme intermédiaires entre ceux qui posent des questions et ceux qui peuvent offrir une part de réponse. Leurs activités couvrent des disciplines très différentes – médecine, environnement, sciences sociales et humaines, ainsi que des demandes liées à la coopération au développement. Malgré leur appellation de "boutiques", elles n'ont rien de commercial et ne demandent pas de rétribution, ou seulement une facturation minimale pour les organisations qui peuvent se le permettre.

Pour le sociologue Alan Irwin, de l'université de Brunel (UK), leurs expériences montrent que la fracture entre sciences dures et sciences humaines est beaucoup moins nette que dans le travail scientifique traditionnel, ces deux approches se rejoignant souvent pour répondre à des questions citoyennes(1). Serait-ce une des raisons pour lesquelles la reconnaissance du sérieux de leur travail se heurte à la réticence de certains milieux scientifiques ? "Nous devons parfois nous battre pour montrer qu'une étude réalisée dans le cadre d'un science shop a sa valeur scientifique intrinsèque, même si elle n'est pas publiée dans les revues les plus prestigieuses", estime Caspar De Bok, coordinateur du science shop de biologie de l'université d'Utrecht et membre actif du réseau européen ISSNET (voir box).

A Zijpe, aux Pays-Bas, des pesticides sont utilisés en agriculture et floriculture. L'évaluation de leurs nuisances potentielles a été réalisée, à partir d'une collecte d'échantillons de poussières, par le science shop de biologie de l'université d'Utrecht.
A Zijpe, aux Pays-Bas, des pesticides sont utilisés en agriculture et floriculture. L'évaluation de leurs nuisances potentielles a été réalisée, à partir d'une collecte d'échantillons de poussières, par le science shop de biologie de l'université d'Utrecht.
A Zijpe, aux Pays-Bas, des pesticides sont utilisés en agriculture et floriculture. L'évaluation de leurs nuisances potentielles a été réalisée, à partir d'une collecte d'échantillons de poussières, par le science shop de biologie de l'université d'Utrecht.
Vitrine pour les universités
Les universités – et indirectement les scientifiques – sont néanmoins le creuset privilégié des boutiques de science. Même si certaines d'entre elles, comme c'est le cas en Allemagne et en Autriche, sont reliées à une ONG et financées par des organismes publics, la plupart s'insèrent dans des structures académiques. "Pour les universités, leurs science shops sont des vitrines intéressantes vis-à-vis du public, qui découvre la manière dont elles peuvent être utiles à la communauté  locale", explique Eileen Martin, une des responsables du Queen's University Science Shop de Belfast.

Créé en 1988, celui-ci est un bel exemple de succès. "Nous avons plus de 200 demandes de recherche par an. Le plus difficile est de trouver suffisamment d'étudiants et d'équipes prêtes à y répondre. Nous pouvons donc en satisfaire un peu plus de la moitié, en menant ainsi des recherches dont nous assurons un bon degré de qualité. La majorité d'entre elles concernent la sociologie, les sciences politiques et l'environnement."

Dans la majorité des pays, les étudiants peuvent inscrire leurs travaux pour les boutiques de science dans leur cursus, en tant qu'"unité de valeur". "Cette expérience est souvent très positive », poursuit Eileen Martin. « Certains étudiants découvrent ainsi un domaine d'intérêt dans lequel ils voudront travailler par la suite. Ou, inversement, ils s'aperçoivent que telle ou telle direction ne leur convient pas – ce qui est aussi très utile en matière d'orientation."

Fondées sur une philosophie bottom up, les recherches réalisées par les boutiques de science peuvent également ouvrir de nouvelles pistes de connaissances qui ne sont pas sans intéresser les scientifiques eux-mêmes. Un exemple : à Zijpe, petite ville côtière du nord des Pays-Bas, une association locale d'habitants se posait des questions sur l'utilisation inquiétante des pesticides dans l'agriculture céréalière et la culture intensive de bulbes de fleurs. Le science shop de biologie de l'université d'Utrecht lança une étude d'impact, menée en coopération avec une de ses unités de recherche et conduite par un de ses doctorants. Pour évaluer les nuisances potentielles des pesticides, des échantillons de poussières furent collectés dans les habitations et les locaux agricoles. "Outre les résultats d'analyse qui confirmaient l'exposition des habitants – et en particulier des agriculteurs –, à la nocivité des produits utilisés, les protocoles appliqués pour le prélèvement des échantillons se sont avérés innovants et convaincants," explique Caspar De Bok. "La validité de la méthodologie est aujourd'hui utilisée dans des discussions avec une commission parlementaire néerlandaise. Ce qui nous permet de demander au ministère concerné de développer une étude à large échelle sur ce sujet, en coopération avec des habitants et des agriculteurs."

Le réseau InterMEDIU en Roumanie
Le réseau InterMEDIU en Roumanie
Des Pays-Bas à la Roumanie
Des chercheurs à l'écoute, un projet utile à la société civile et qui fait avancer des méthodes scientifiques, des conséquences sur le plan politique… Le cas est idéal. Il est vrai que la longue tradition des Pays-Bas en ce domaine en fait un pays pilote. Ses 13 universités comptent chacune jusqu'à une dizaine de boutiques spécialisées, qui reçoivent plusieurs milliers de demandes par an dans les domaines les plus divers. Ce dynamisme n'est pas seulement le résultat de la volonté d'étudiants ou de chercheurs, mais également d'un pouvoir politique attentif à ses universités et à ses citoyens.

C'est d'ailleurs avec l'appui logistique des science shops de chimie et de biologie de l'université de Groningen qu'un parrainage pour le lancement de cette formule a pu se développer en Roumanie, avec le soutien du gouvernement néerlandais. Huit boutiques, réunies sous le label InterMEDIU – mediu signifie environnement en roumain – existent désormais au sein des universités de Bacau, Bucarest, Brasov, Iasi, Galati, Oradea et Ploeisti. Les premiers travaux réalisés par InterMEDIU concernaient la qualité des eaux (eaux potables et eaux de baignade) et l'éducation à l'environnement. Les chercheurs et les étudiants roumains espèrent développer d'autres initiatives de ce type dans le domaine de la santé.

Conférence Europe of Knowledge 2010, Liège (BE) - 2004
Conférence Europe of Knowledge 2010, Liège (BE) - 2004
Des "clients" tous azimuts
Si l'environnement et la santé font partie des "grands thèmes" de préoccupation de la population, des questions plus particulières surgissent également dans certains science shops. Ainsi, en Espagne, un concours ouvert par la boutique Arquitectura y Compromiso Social de l'école d'architecture de Séville a débouché sur un concept de logements "sur mesure" destinés à des Tziganes. Une concertation entre des représentants de leur communauté, des ONG, des architectes et des sociologues a permis d'imaginer des projets d'habitat sédentarisé tenant compte de leur manière de vivre "extériorisée" et de leurs activités souvent centrées sur le recyclage des vieux matériaux.

En France, c'est à un questionnement sur les pratiques agricoles et la gestion de l'eau, en particulier face au problème des inondations, qu'est attelée la toute jeune boutique de l'Ecole Nationale Supérieure de Cachan, près de Paris. "Le recul de la prairie, la baisse de la teneur en matière organique des sols, le   tassement sous l'effet du gros matériel ont lentement réduit la porosité des sols et donc réduit leur perméabilité, explique Fabien Amiot. Le rôle de la boutique consiste à mettre en place une collaboration entre un groupement d'agriculteurs et un groupe d'étudiants en génie civil, pour réaliser une étude orientée par les intérêts de ces usagers – assez peu habitués aux dispositifs de production scientifique."

Quant aux deux récentes initiatives belges, conduites par la Vrije Universiteit Brussel (VUB) et l'université d'Anvers, elles ont démarré après une reconnaissance de terrain auprès de diverses ONG et associations. Il s'agissait d'évaluer les domaines pour lesquels celles-ci pourraient s'adresser à une boutique de science. Ancrées dans les deux universités, ces boutiques agissent comme des "intermédiaires" et orientent les demandeurs vers les pôles facultaires. "Les travaux sont pris en charge par des étudiants, sous la supervision de scientifiques", résume Sofie Van Den Bossche du Wetenschapwinkel de Bruxelles. "Actuellement, beaucoup de demandes concernent des questions socio-économiques. De cette manière, les étudiants se rendent compte des besoins de la société dans laquelle ils vivent et peuvent se poser la question de savoir comment leur pratique scientifique peut les rencontrer. Et, inversement, notre travail permet de sensibiliser le public aux apports de la recherche scientifique."

(1) Irwin, A. Citizen Science – A Study of people, expertise and sustainable development. London and New York, 1995.


  Des boutiques soutenues par l'Union  
  Dans son plan d'action Science et Société, la Commission considère les boutiques de science comme un instrument de grand intérêt pour réduire la fracture entre les citoyens et la communauté scientifique. L'Union a tout d'abord soutenu le projet SCIPAS (Study and Conference on Improving Public Access to Science through science shops), qui s'est déroulé de 1999 à 2001. Il s'agissait d'évaluer les opportunités, les conditions et l'impact social potentiel d'un réseau de science shops. Différentes études ont été réalisées par SCIPAS sur l'optimisation de l'organisation et du travail d'une boutique de science, sur la création d'un magazine international et d'une banque de données gratuite et publique. Le rôle et le bénéfice des boutiques pour la recherche, l'éducation, la communication, ont été analysés également. En janvier 2001, une première conférence Living knowledge a rassemblé plus de cent participants de 19 pays, de tous les continents.

En 2003, c'est le réseau ISSNET (Improving Science Shop Networking) qui a été lancé, avec le soutien de la Commission. Coordonné par l'université d'Utrecht, il a pour objectif de permettre aux boutiques de science de débattre, partager leurs expériences, se rencontrer. Living Knowledge est désormais le nom donné au bulletin de liaison d'ISSNET, qui gère également une banque de données interactive donnant des informations sur les boutiques, leurs projets, l'actualité des priorités, et permettant en outre l'échange de savoir-faire.

 


  POUR EN SAVOIR PLUS  
  ISSNET Les boutiques de science - la connaissance au service de la communauté Agenda