CHIRALTEM – un tournant dans la microscopie
En 2003, à Vienne, deux physiciens manipulent des électrons par équations interposées. Et leurs résultats suggèrent que l’impossible – du moins considéré jusqu’ici comme tel – pourrait bien être possible, en fin de compte.
En bref, il semblait être possible d’utiliser un microscope électronique
en transmission (MET), comme ceux que l’on trouve dans les laboratoires
un peu partout dans le monde, pour analyser en détail les
propriétés magnétiques des matériaux. Jusqu’alors, ce genre d’analyse
s’effectuait à l’aide d’un synchrotron, un instrument de grande taille,
coûteux et plutôt rare.
Afin de vérifier si leur théorie pouvait être mise en pratique, les scientifiques
autrichiens ont formé une équipe pluridisciplinaire avec des
collègues d’Allemagne, d’Italie et de la République tchèque, dans le
cadre du projet CHIRALTEM (Chiral Dichroism in the Transmission
Electron Microscope), seule équipe au monde à étudier cette idée.
Les chercheurs ont démontré que les microscopes MET pouvaient
effectivement donner des informations sur les propriétés magnétiques
des matériaux. Et qui plus est, avec un niveau de détails bien
supérieur à celui d’autres techniques, comme le XMCD (acronyme
anglais désignant le dichroïsme magnétique circulaire des rayons X).
Cette découverte peut s’avérer utile dans de nombreux domaines
et notamment dans les calculateurs quantiques, qui stockent les
données en utilisant le spin des électrons.
EN SAVOIR PLUS
Analyser la matière grâce aux électrons
Depuis les années 1930, les chercheurs utilisent des MET pour étudier
les matériaux sur d’infimes échelles. Par exemple, les MET permettent
d’explorer l’intérieur des cellules et la structure des cristaux.
Les microscopes MET fonctionnent sur le même principe que les
microscopes optiques classiques, à la seule différence que les photons
sont remplacés par un faisceau d’électrons, focalisé par des lentilles
magnétiques. La longueur d’onde des électrons étant bien inférieure
à celle de la lumière visible, le MET autorise un grossissement bien plus
important qu’un microscope optique, et avec une résolution largement
supérieure.
L’une des limitations du MET est son insensibilité aux caractéristiques
magnétiques de certains atomes dans un échantillon. En théorie, le
MET pourrait les détecter s’il pouvait produire un faisceau polarisé où
tous les électrons tourneraient dans le même sens. Mais comme le
faisceau d’électrons produit par un MET n’est pas polarisé, les physiciens
ont conclu qu’il était impossible de l’utiliser pour observer les
propriétés magnétiques d’un échantillon.
Une technique délicate
Jusqu’alors, la seule méthode connue pour étudier les propriétés
magnétiques des matériaux était le «XMCD», le dichroïsme circulaire
à rayons X. L’analyse «XMCD» exploite un phénomène appelé polarisation
circulaire, dans lequel une onde électromagnétique (par
exemple la lumière visible), semble tourner autour de l’axe de la trajectoire
du rayon lumineux, comme une flèche tournoyant en vol.
Dans le cas du XMCD, l’échantillon est étudié par un faisceau polarisé de
rayons X. L’absorption des rayons X par la matière dépend de la direction
du champ magnétique: c’est le dichroïsme. Le XMCD présente toutefois
des inconvénients, la résolution étant en effet inférieure à celle d’un
microscope MET, et une technique principalement utilisée (la XPEEM,
ou spectromicroscope de photoélectrons) ne permet d’observer que
la surface d’un matériau. Mais le principal problème du XMCD est qu’il
faut un synchrotron pour produire les rayons X, et que les synchrotrons
sont extrêmement coûteux et relativement rares.
Soutenir la gageure
Sur le papier, l’équation obtenue semblait aller à l’encontre de l’idée
selon laquelle un microscope MET ne pouvait pas étudier les propriétés
magnétiques d’un échantillon. Mais dans la pratique? L’objectif de
CHIRALTEM était de vérifier cette hypothèse et, si possible, de comparer
la nouvelle technique avec le XMCD. Personne n’avait jamais tenté
la comparaison et le succès n’était aucunement garanti.
Pour savoir s’il était possible de détecter l’effet dichroïque, les partenaires
du projet ont étudié des matériaux magnétiques dans un MET.
Il leur a d’abord fallu définir le meilleur mode de préparation des
échantillons et de contrôle des champs magnétiques dans le MET.
L’équipe a rapidement démontré qu’il était possible de détecter des
effets magnétiques en utilisant le faisceau d’électrons ordinaire, que
l’on trouve dans un MET classique. Les chercheurs de CHIRALTEM ont
nommé leur technique EMCD (dichroïsme magnétique chiral à perte
d’énergie des électrons). Leurs résultats ont été publiés dans le numéro
du mois de mai 2006 de la prestigieuse revue scientifique Nature.
L’EMCD présente de nombreux avantages par rapport aux autres techniques.
La haute résolution du MET permet de détecter des structures
magnétiques dix fois plus petites que celles identifiées par les techniques
aux rayons X.
Avec l’EMCD, le MET peut désormais étudier d’un seul coup la cristallographie,
la morphologie, la chimie et les propriétés magnétiques
d’un même échantillon.
Une foule de possibilités
Le résultat positif du projet ouvre une multitude de possibilités, et
l’EMCD pourrait devenir une nouvelle méthode pour analyser et caractériser
les propriétés magnétiques des matériaux à l’échelle
nanométrique. Elle pourrait aussi servir à améliorer notre compréhension
des phénomènes magnétiques de certains éléments chimiques
et serait idéale pour l’étude des films magnétiques minces.
En biologie, l’EMCD serait un outil précieux pour étudier les très nombreuses
formes de vie capables de détecter le champ magnétique
terrestre et de s’en servir pour s’orienter. Beaucoup d’êtres vivants ont
une boussole interne, comme les oiseaux, les bactéries et les reptiles.
Par exemple, les pigeons possèdent un matériau magnétique dans
leur bec. En étudiant la façon dont ces êtres vivants utilisent le champ
magnétique terrestre, nous pourrions par exemple comprendre comment
certains d’entre eux se dirigent pendant leurs migrations.
Dans le secteur industriel, l’EMCD serait d’un grand intérêt pour analyser
les matériaux utilisés dans les enregistreurs miniaturisés ou dans
les ordinateurs qui stockent les données grâce au spin des électrons.
Les partenaires du projet CHIRALTEM cherchent maintenant à favoriser
les contacts entre les utilisateurs de microscopes électroniques et
de synchrotrons, car ces deux disciplines n’avaient jusqu’à présent que
peu de points communs. Des relations de travail plus étroites seront
très avantageuses pour les futures recherches dans ce domaine.
En prouvant que ce que l’on croyait impossible peut être possible,
CHIRALTEM a souligné la capacité d’innovation de la recherche européenne.
En surmontant l’impossible, ils ont ouvert la voie vers un
nouveau domaine de recherche, particulièrement passionnant, dont
on commence seulement à exploiter le potentiel.