Pollution

Le renfort marin

L’océan se porte mal et son système immunitaire ne peut plus suivre. La lutte contre la pollution, un des principaux maux qui ronge la santé de nos mers, devient une des priorités de la recherche européenne, qui se découvre au passage quelques alliés de choix: les organismes marins eux-mêmes.

Surveillance du phytoplancton toxique au  laboratoire du Centre Ifremer de Nantes. ©Ifremer/Olivier Barbaroux Surveillance du phytoplancton toxique au laboratoire du Centre Ifremer de Nantes.
©Ifremer/Olivier Barbaroux

Le biomonitoring réalisé par les chercheurs du  projet Mytilos. ©IEO & Ifremer Le biomonitoring réalisé par les chercheurs du projet Mytilos.
©IEO & Ifremer


Aux Philippines, des équipes de l'entreprise  Dekonta (CZ) travaillent sur des solutions de bioremédiation après la marée  noire qui a atteint les côtes voisines du détroit de Guimaras en 2006. © Jakub Kanta Aux Philippines, des équipes de l'entreprise Dekonta (CZ) travaillent sur des solutions de bioremédiation après la marée noire qui a atteint les côtes voisines du détroit de Guimaras en 2006.
© Jakub Kanta

Pollution du bateau Prestige: nappe de pétrole  atteignant Punta Rocundo, en Galice (ES), en 2002 et Erika, en  France, en 1999. © Cedre Pollution du bateau Prestige: nappe de pétrole atteignant Punta Rocundo, en Galice (ES), en 2002 et Erika, en France, en 1999.
© Cedre

Tôt ou tard, la quasi-totalité des pollutions terrestres se retrouve déversée dans ses profondeurs. Et même si l'océan, dans son immensité, possède des propriétés auto-épuratrices, il ne  pourrait absorber l'entièreté de cet apport hétéroclite incessant provoqué par l'action de l'homme. Comme l'explique Christophe Rousseau, directeur-adjoint du Cèdre(1), «la pollution marine est si vaste qu'il est impossible d'y répondre de manière uniforme. Au Cèdre, nous nous occupons uniquement de pollutions accidentelles, dont la source principale est le transport maritime. Une problématique qui à elle seule implique déjà une multitude de contraintes techniques. Le travail est toutefois moins vaste que pour les pollutions chroniques causées par les activités humaines terrestres. Ces dernières sont infiniment plus nombreuses et hétérogènes que celles causées par les navires». De ce bref aperçu découle une évidence: à chaque pollution, sa solution et à chaque source de contamination, son action spécifique ! Un enchevêtrement d'objectifs de recherche pour la réalisation desquels un petit coup de pouce de la nature tombe parfois bien à point. 

Des moules sentinelles…

Une cage, quelques moules, un système de mouillage… Le tour est joué, vous voici muni d'une station de surveillance des pollutions des eaux côtières. Les solutions les plus simples sont parfois les plus efficaces, ce que les concepteurs du projet Mytilos, lancé en 2004, ont bien compris en choisissant le biomonitoring actif pour l'élaboration d'un réseau de contrôle des contaminants chimiques. Ce projet bénéficie d’un budget de plus de 1,5 million € dont 800 000 € ont été obtenus via le programme Interreg III B Medocc, financé par le FEDER(2). L'objectif de Mytilos est précisément de mettre à profit le biomonitoring actif, une technique simple et peu coûteuse pour surveiller les pollutions en Méditerranée occidentale. «Nous manquions cruellement d'information homogène sur l'état de contamination de cette mer fragile, dont les eaux se renouvellent de manière très limitée du fait de sa structure semi-fermée», explique Charlotte Blottière, coordinatrice du projet au sein de Toulon Var Technologies, la structure d'animation du réseau Mytilos avec la coordination scientifique de l'Ifremer. «Les Etats responsables effectuaient bien un contrôle régulier des eaux, mais chacun appliquait sa propre méthodologie de surveillance, définie au niveau national, ce qui rendait impossible la comparaison des résultats au niveau transrégional.»
Le biomonitoring consiste à utiliser des organismes vivants, dans ce cas-ci des moules, pour évaluer le niveau de contamination chimique d'un environnement. Les moules ont été choisies comme témoin car elles filtrent constamment l'eau de mer en quête de plancton dont elles se nourrissent. Leur physiologie en fait de parfaits bio-accumulateurs car elles concentrent les différentes substances contenues dans les océans. De remarquables outils de mesure de la contamination chimique en somme ! «L'utilisation des moules comme biocapteurs des pollutions a été suggérée dès les années '70, mais les premiers essais utilisaient des espèces directement prélevées dans l'environnement. De nombreux problèmes se posaient avec cette approche, comme l'évaluation de la contamination d'origine, la comparaison de résultats obtenus à partir de différentes espèces ou encore la disponibilité des moules au sein des parties du littoral qui n’en contiennent pas», explique Charlotte Blottière. "Pour pallier ces lacunes, Mytilos favorise le biomonitoring actif. Après repérage GPS, les experts placent donc les stations artificielles de moules eux-mêmes, grâce au caging, un système de paniers et de mouillage. Tous les spécimens sont de la même espèce (Mytilus galloprovincialis) et proviennent du même lot de référence, ce qui permet d'évaluer précisément la contamination d'origine». Fin juin 2007, une première photographie du niveau de contamination du bassin méditerranéen occidental a été présentée par les initiateurs du réseau Mytilos. Bien que les résultats ne divergent pas fondamentalement de ceux obtenus précédemment par les études nationales, ce dispositif initie enfin une collaboration et une uniformisation des méthodes de surveillance des pollutions au niveau transrégional. Mytimed, un projet du même type, a d'ailleurs été lancé en 2006 en vue d'étendre le réseau existant vers la partie orientale du bassin.

… aux bactéries «pétrolivores»

Pollution marine rime souvent avec marées noires. Mais si le déversement d'hydrocarbures en mer constitue un grave danger pour l'environnement, ces contaminants détiennent l'avantage d'être biodégradable, car certaines souches de bactéries, naturellement présentes dans l'environnement marin, utilisent le pétrole comme source de carbone et donc d'énergie. Un processus plus ou moins rapide selon le type d'hydrocarbure, de bactérie ou d'écosystème. Toutefois, les communautés dépendantes de la mer ne peuvent se contenter d'attendre que la nature agisse. Un petit coup de pouce est donc parfois nécessaire afin d'accélérer la biodégradation. «Ces organismes existent naturellement dans la plupart des environnements pollués par hydrocarbures. En optimisant, par exemple, la température, la concentration en oxygène ou la teneur en nutriments, nous pouvons créer des conditions idéales pour la prolifération des bactéries, ce qui a pour effet d'accélérer la biodégradation», précise Petra Zackova, laborantine en chef du département Remédiation et environnement au sein de Dekonta, une compagnie tchèque spécialisée dans la prévention et la résorption des pollutions. Cette experte a été déléguée au Philippines via le Mécanisme européen pour la protection civile afin de conseiller les autorités locales sur les différentes bioremédiations envisageables pour la marée noire qui souille les côtes voisines du détroit de Guimaras depuis août 2006.  Avec ses nombreuses mangroves et récifs de coraux, cette région recèle une biodiversité unique au monde et fait vivre toute une communauté de pêcheurs artisanaux.
«Dans un premier temps, nous avons prélevé des échantillons de sol et d'eau sur différents sites en vue de confirmer l'existence de bactéries autochtones et de déterminer leur potentiel de dégradation du pétrole. Les résultats des tests en laboratoire ont montré que, moyennant l'addition de catalyseurs appropriés, l'utilisation de la microflore locale était réalisable. Par exemple, en un mois, les bactéries aquatiques stimulées avaient dégradé environ 90% des hydrocarbures», poursuit Petra Zackova. «Nous travaillons désormais à isoler ces souches bactériennes, afin de nous assurer que leur utilisation n'induit aucun risque pour l'environnement. En effet, certains de ces organismes pourraient, par exemple, libérer des toxines nuisibles à l'ensemble de l'écosystème visé.» La bioremédiation n’est pas une solution miracle, car son utilisation n’est envisagée qu’en complément des méthodes mécaniques et chimiques existantes pour combattre les marées noires. Mais elle permet de rappeler l’incroyable potentiel des océans, dont à peine 1% de la biodiversité est recensée à ce jour.

Julie Van Rossom

  1. Centre de documentation de recherche et d'expérimentation sur les pollutions accidentelles des eaux, un organisme français de référence mondiale
  2. Interreg III B Méditerranée occidentale (Medocc) est un programme de promotion pour la coopération transfrontalière européenne soutenu par le Fond Européen de Développement Régional

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