gestion côtiere

89 000 km de littoral européen

Trois fois moins vaste que l’Afrique, l’Europe déroule pourtant un littoral trois fois plus long. L’homme y met en péril les ressources hydriques, la stabilité des sols, l’écologie marine et, inquiétude majeure, la qualité des eaux. L’Union œuvre à appliquer une Gestion Intégrée des Zones Côtières (GIZC), pour cohabiter durablement avec ces systèmes naturels complexes et variés. Mais face à la lenteur des processus de rétablissement des équilibres naturels, le nouveau projet Spicosa(1) devrait permettre d’anticiper les dégradations avant d’avoir à y remédier.

©Shutterstock ©Shutterstock

Les fjords de Norvège, les lochs d’écosse ou les rias de Galice mettent brillamment en scène les contrastes des côtes européennes et la géographie bigarrée du continent. Leurs propriétés naturelles et socio-économiques hétérogènes engendrent des conditions environnementales spécifiques et des formes de vie adaptées. Lieux d’habitat pour la faune des marécages et pour les oiseaux sauvages – le littoral recense 30% de leurs zones de protection –, les humains s’y sont aussi établis. Avec eux, des paysages ruraux et urbains uniques apparaissent, reflets de cultures centrées sur le commerce et tournées vers l’extérieur.
Mais aujourd’hui, le littoral est en mutation. Les lumières des phares séduisent et les côtes s’engorgent. Près de la moitié de la population européenne vit à moins de 50 km de la mer et exploite ses richesses: tourisme, pêche, aquaculture et industrie. Ces activités, parfois concurrentes, menacent les équilibres naturels, la biodiversité et les traits culturels des côtes. Le changement climatique les guette, lui aussi. La montée du niveau des mers, combinée à l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des tempêtes côtières, laisse entrevoir de graves répercussions. D’autant que ces problématiques mettent souvent en cause plusieurs domaines et que les politiques sectorielles parviennent rarement à enrayer les processus de dégradation.

Une gestion intégrée, mais pas assez proactive

«La conscience des problématiques côtières ne date pas d’hier», relate Denis Bailly, coordinateur scientifique de Spicosa et directeur adjoint du CEDEM/UBO(2). «Dans les années '70, l’idée émerge d’aménager les côtes de manière intégrée, en réunissant tous les acteurs d’une zone pour comprendre ses problématiques et y remédier. Face aux conflits entre urbanisation, tourisme et préservation de la nature, l’Europe s’intéresse à ce nouveau concept et signe en 1992 la déclaration de Rio officialisant la GIZC.» Pour concilier durablement l’activité humaine et les systèmes naturels, la gestion intégrée doit mieux appréhender les enjeux physico-naturels, socio-économiques et juridico-administratifs du territoire côtier.
Mais les applications de cette gestion connaissent un départ européen difficile, car les problématiques rencontrées et les structures locales sont trop variées. Plus souvent palliative que réparatrice, l’action ne vient qu’après les constats avérés des modifications de l’environnement.

Anticiper avec Spicosa

Pour empêcher à temps les mutations irréversibles, l’Union expérimente une nouvelle méthodologie avec le projet Spicosa - 10 millions € entre 2007 et 2011. «Face aux dégradations imminentes et aux pertes vitales, on doit accélérer les processus de décision dans la perspective d’une politique côtière préventive plutôt que réparatrice». La boucle de rétroaction envisagée par Spicosa se fonde sur des scénarios prospectifs, qui seront construits grâce à une concertation plus ouverte, une méthode de collecte d’informations suffisamment fiable pour soutenir l’action politique, et des outils de croisement efficaces – multimédia et virtuels – des données scientifiques et socio-économiques, encore trop segmentées.
Cette approche transversale intègre aussi les effets collatéraux, comme ceux de la Politique agricole commune (PAC). «Cinquante trois partenaires, universités, PME et ONG de 21 pays de l’Union développent des outils pour intégrer les connaissances et accompagner la concertation.» Mais Spicosa devra aussi prendre en compte les spécificités de chaque zone côtière, afin que son cadre méthodologique puisse s’appliquer tant aux cordons dunaires du Danemark qu’au banc d’Arguin français ou encore aux plages infinies du Portugal.

Delphine d’Hoop

  1. Science and Policy Integration for COastal System Assessment
  2. Centre de droit et d’économie de la mer à l’Université de Bretagne Occidentale (FR)

Haut de page

Spicosa - de la Baltique à la Mer Noire

©Shutterstock ©Shutterstock

Le cadre méthodologique de Spicosa sera testé dès septembre 2007 sur 18 sites aux caractéristiques très variées. Six d’entre eux illustrent les défis qui attendent les chercheurs.

18 sites étudiés par les chercheurs de Spicosa.

  1. Golfe de Riga
  2. Golfe de Gdansk
  3. Estuaire de l’Oder
  4. Himmerfjarden
  5. Limfjord
  6. Sonderled
  7. Mer de Clyde
  8. Port de Cork
  9. Delta de l’Escaut
  10. Pertuis Charentais
  11. Estuaire de Guadiana
  12. Côte de Barcelone
  13. Lagune de Thau
  14. Taranto Mare Piccolo
  15. Lagune de Venise
  16. Golfe de Thermaikos
  17. Baie de Kocaeli
  18. Delta du Danube

Haut de page

Le golfe de Riga, Mer baltique – Pollution chimique et eutrophisation

©Shutterstock Golfe de Riga
©Shutterstock

A Riga, plus grande ville balte et capitale de la Lettonie, 720 000 citadins longent le golfe du Daugava et sa baie très productive, à la population dense et aux activités agricoles, touristiques et industrielles intenses. Mais ce bouillonnement, sans une infrastructure adéquate de gestion des déchets, pollue la nappe phréatique et l’eutrophisation se développe avec l’afflux des déchets industriels de Riga et d’autres villes – dont Pärnu.
Le concept d’eutrophisation désigne à l’origine la richesse en nutriments dans un milieu aquatique. Il traduit aujourd’hui leur excès, que le système ne peut absorber assez vite, transformant alors lentement le plan d’eau en marais. Les végétaux aquatiques, suralimentés, captent les rayons lumineux et épuisent le stock d’oxygène dans l’eau, déjà 30 fois moindre à celui de l’air. Le milieu devient alors hypoxique, puis anoxique et réunit les conditions d’apparition de gaz délétères, comme le méthane.
Conséquence, les organismes aérobies – insectes, crustacés, poissons, végétaux marins – disparaissent. Le biotope du sous-système de la baie, comme de tout l’écosystème du golfe se transforme, modifiant la chaine alimentaire. Pour les riverains, il y a urgence: 30% de l’eau potable lettone ne correspond pas aux normes chimiques du pays.


Haut de page

Barcelone, Mer méditerranée – L’urbanisation et le déversement des eaux polluées

©Shutterstock Côte de Barcelone
©Shutterstock

En 2006, l’Espagne signe le record de l’urbanisation côtière la plus rapide d’Europe. Barcelone, deuxième zone démographique d’Espagne avec ses 4 millions d’habitants, abrite des centres récréatifs, touristiques, commerciaux et quelques pêcheries, activités qui contrastent avec l’agriculture et l’industrie lourde en amont des fleuves Besòs et Llobregat.
Ceux-ci traversent les zones industrielles, urbaines et rurales, rejoignent les égouts et se déversent sur le plateau continental de la ville. En Espagne, 13% des eaux usées sont déversées directement dans la mer. En 1979, Barcelone installe une usine de traitement aux embouchures des deux fleuves. Mais les débits importants d’eau et de particules continuent d’affecter les interactions entre la terre et la mer. Les bactéries et l’eutrophisation envahissent les plages, le transport et la ré-suspension des sédiments provoquent l’érosion.
Et l’urbanisation intégrale de 30 km de littoral rectiligne repose sur un sol fragile de boue et de sable, dont les grains de différentes tailles peuvent déclencher un éboulement. Même l’effondrement des terrains de golf, notamment, aurait un lourd impact socio-économique sur les ressources de l’immobilier environnant.


Haut de page

Venise, Mer adriatique – L’exploitation des stocks biologiques

©Shutterstock Lagune de Venise
©Shutterstock

La cité des Doges et ses gondoles séduisent chaque année 14 millions de touristes qui côtoient les activités portuaires, récréatives, industrielles, agricoles ou de pêche, influençant les dynamiques naturelles et la résilience du lagon au nord de l’adriatique, et dégradant son environnement.
Depuis toujours, les activités halieutiques bordent la Sérénissime. 60% des palourdes italiennes proviennent de ses eaux. Aujourd’hui, on pêche les caparozzoli, bivalves à grande valeur commerciale. Mais les bateaux à moteur et la mécanisation fractionnent et déportent les sédiments, qui restent plus longtemps en suspension, suivent les courants marins et charrient avec eux nutriments et polluants. Le phénomène aggrave l’érosion et dévie les masses vers les voies navigables peu profondes, qui nécessitent des dragages coûteux. De plus, ce labourage continu appauvrit la faune et la flore. Conséquence que l’écosystème renvoie aux pêcheurs, qui ont perdu, entre 1997 et 2001, 40% de la production des coquillages.


Haut de page

Le delta du Danube, Mer noire – Les touristes défigurent les paysages

©Shutterstock Delta du Danube
©Shutterstock

Le Danube traverse 17 pays européens et forme un delta sur la côte roumaine et ukrainienne. Paradis de la vie sauvage classé par l’UNESCO - refuge de millions d’oiseaux migrateurs venant de Sibérie -, cette zone de marécages et de roseaux abrite un écosystème fragile et complexe que les hommes préservent depuis l’antiquité.
Aujourd’hui, 15 000 personnes vivent en symbiose avec cet environnement. Beaucoup de pêcheurs traditionnels semblent écartés de la modernité. Mais plus loin, la ville de Tulcea (RO) gonfle. Les nouveaux venus entendent profiter du trésor touristique local, et malgré les avertissements, les constructions illégales changent le paysage. Et les futures routes, usines de traitement des eaux et services liés au tourisme amèneront leur lot de travailleurs à héberger.
L'arrivée d'investisseurs étrangers, en quête de profits rapides, rend urgente une stratégie globale pour conserver l’écosystème et son attrait.


Haut de page

Estuaire de l’Oder, Mer baltique – La coopération germano-polonaise

©Shutterstock Estuaire de l’Oder
©Shutterstock

Avant d’atteindre la mer, le plus grand fleuve des pays baltiques, l’Oder, forme une lagune en deux parties: le Kleines Haff (DE) et Wielki Zalew (PL). Cette région estuarienne protégée de grande valeur écologique et culturelle abrite la faune de la forêt, des dunes ou des marécages dans des paysages exceptionnels.
Mais les jeunes délaissent ces panoramas sur le déclin économique. Le chômage élevé – presque 25% – et les disparités de niveaux de vie entre l’Allemagne et la Pologne font du tourisme le principal espoir, reposant sur une nature protégée. Une coopération germano-polonaise s’organise pour gérer les littoraux de l’Oder.
En 2002, les deux ministres de l’Environnement signent l’«Agenda 21 – Lagune de l’Oder – Région de deux nations», aux objectifs identiques à ceux de la GIZC. 10 champs d’action placent le développement durable et la gestion côtière au centre de la collaboration. Un Forum 21 fixe et met en œuvre les priorités – la coopération scientifique, l’éducation et le tourisme durable – et permet aux citoyens et représentants allemands et polonais de coopérer activement, en partageant leurs résultats et en soutenant leurs applications.


Haut de page

Le port de Cork, Mer du nord – La biodiversité face à la montée des eaux

©Shutterstock Port de Cork
©Shutterstock

En contrebas des fortifications du 17ème siècle, le port naturel de Cork jouxte une grande zone industrielle irlandaise. Deuxième port du pays, il abrite une raffinerie et une centaine d’industries pharmaceutiques dont les géants Pfizer, Novartis et Janssen Pharmaceutica.
Les richesses biologiques de l’écosystème côtier bénéficient aussi au tourisme et à la pêche. Les lignes accrochent truites, saumons ou cabillauds à côté des grandes nurseries, de la conchyliculture et de l’ostréiculture.
Mais la culture des terres adjacentes et le fonctionnement du port surmènent l’environnement. L’agriculture, par exemple, augmente les concentrations de phosphore et d’azote dans l’eau, ce qui est désastreux pour l’aquiculture.
Plus globales, les menaces du changement climatique devraient toucher sévèrement la région. La montée du niveau d’eau, associée aux tempêtes plus fortes et plus fréquentes, menace directement le port. D’autant que cinq cours d’eau y débouchent et que l’on prévoit une augmentation de 15% des pluies en hiver. Ces facteurs éroderont le littoral de Cork, fait de sédiments non consolidés. Des modèles de simulation et des scénarios potentiels deviennent pressants pour établir une stratégie à long terme.


Haut de page

En savoir plus