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Le vieil homme et la mer, un changement de cap nécessaire

L’homme peut-il épuiser les océans ? Pour Boris Worm, spécialiste en biologie marine à l’université de Dalhousie à Halifax (Canada), les stocks de poissons aujourd’hui exploités pourraient s'effondrer d’ici le milieu du siècle(1). Il n’en garde pas moins la tête froide et cherche comment concilier l’homme et le milieu marin en recherchant d’autres modes de gestion des océans. D’une vision locale et parcellaire, il propose d’évoluer vers une approche globale par écosystèmes pour préserver une biodiversité essentielle à la survie des océans… et de l’homme.

Boris Worm – "Les signes de pollution  sont flagrants le long des littoraux et les 'zones mortes' sont de plus en plus nombreuses." Boris Worm – "Les signes de pollution sont flagrants le long des littoraux et les 'zones mortes' sont de plus en plus nombreuses."
Jusqu'à présent, la pêche était gérée  espèce par espèce. L'approche écosystémique veut appréhender un écosystème dans  sa globalité. © Shutterstock "Jusqu'à présent, la pêche était gérée espèce par espèce. L'approche écosystémique veut appréhender un écosystème dans sa globalité."
© Shutterstock

L’océan ne pourra absorber indéfiniment les impacts dus à l’homme. Quels en sont les signes apparents?

Ils sont nombreux et de différentes natures. Les populations de poissons s’appauvrissent, les prises globales déclinent lentement, et cela, malgré un effort de pêche accru et des techniques plus performantes. De nombreux experts s’accordent à reconnaître que la limite d’exploitation est atteinte, voire, dépassée. Dans le même temps, les signes de pollution sont flagrants le long des littoraux. Ces fameuses «zones mortes», où apparaissent de massives efflorescences d’algues planctoniques, sont de plus en plus nombreuses. En se décomposant sur le fond, elles épuisent l’oxygène de l’eau, asphyxiant l’ensemble des animaux marins dans la zone. Le réchauffement climatique, lui aussi, altère les communautés planctoniques à la base de la chaîne alimentaire et affecte les populations de poissons qui s’en nourrissent, déséquilibrant l’ensemble de l’écosystème côtier.

Selon la Banque Mondiale, 50% de la population mondiale vit à moins de 60 km de la mer et ce chiffre ne cesse d’augmenter…

Oui, c’est un véritable défi pour l’humanité. Les écosystèmes côtiers sont très importants pour la vie des océans. Ils filtrent et transforment les nombreux déchets et polluants que nous rejetons à la mer. Par exemple, une seule colonie d’huîtres va filtrer l’eau d’une baie en quelques jours. Ce sont aussi des lieux de reproduction, des nurseries et des zones d’alimentation pour de nombreuses espèces marines: poissons, mammifères, oiseaux… La pollution et la destruction de zones comme les mangroves ou les herbiers sous-marins entraînent une détérioration de la qualité des eaux et une augmentation des risques sanitaires liées à la consommation de produits de la mer. Ces efflorescences planctoniques évoquées précédemment tuent les poissons et contaminent les mollusques, les rendant dangereux pour la consommation. Ces phénomènes sont certes naturels, mais l’apport de nutriments, principalement dû aux écoulements en mer des engrais azotés utilisés par l’agriculture, les exacerbe. L'apparition fréquente de telles efflorescences indique probablement un déséquilibre et une altération d'importants processus écologiques.

Vos récents travaux vous font envisager un effondrement de la majorité des stocks de poissons d’ici le milieu du siècle(1). L’industrie de la pêche est-elle à ce point mal encadrée?

Rares sont les pêcheries bien administrées. Surcapacités des flottes, quotas de pêches surdimensionnés par rapport aux préconisations des scientifiques, ou pratiques d’une pêche illégale sont les principaux responsables de l’épuisement des ressources. Par exemple, pour la morue de la Mer du Nord, le Conseil International d’Exploitation de la Mer (CIEM) estime que les prélèvements déclarés n’atteindraient que 35 à 65% de ceux effectivement réalisés, et signale un défaut dans la gestion du contrôle des prises. Ces problèmes sont exacerbés dans des régions exploitées par plusieurs pays, comme la haute mer ou la Méditerranée, où le manque de réglementations, de contrôles, et les conflits d’intérêts sont monnaies courantes.

Certains pensent qu’il suffit d’attendre pour qu’un stock appauvri se reconstitue. Est-ce si simple?

Certainement pas. On constate que de nombreux stocks de poisson appauvris ne se rétablissent pas après un déclin prolongé. Par exemple, la morue de Terre-neuve n’a pas été pêchée depuis plus de 15 ans et son stock ne se reconstitue pas. Il faut des années, voir des dizaines d’années pour qu’un moratoire puisse éventuellement porter ses fruits. Mais il ne suffit pas d’arrêter les pêches pour qu’un stock se rétablisse, car souvent, l’ensemble de l’écosystème s’est altéré. Par exemple, quand une population de prédateurs est décimée, les espèces de petites tailles prolifèrent, se nourrissant alors des œufs et des larves des prédateurs qui ne peuvent se reconstituer. A l’est du Canada, les stocks de harengs ont augmenté suite à la raréfaction de la population de morues qui s’en nourrissent. On pourrait penser que les morues ont alors plus de nourriture et donc que l’effectif va se reconstituer plus vite. Mais c’est sans compter que le hareng se nourrit de larves de morues, empêchant ainsi le rétablissement du stock. D’autres espèces sont probablement à prendre en compte dans l’étude de ce type d’interaction, ce qui implique de considérer l’ensemble de l’écosystème lors de l’élaboration et de l’implantation de mesures de gestion. La biodiversité est capitale, tant entre les espèces qu’au sein d’une même espèce, car la diversité génétique est une richesse favorisant les possibilités d’adaptation d’une espèce déstabilisée.

En quoi consisterait une telle approche par écosystème?

Jusqu’à présent, la pêche était gérée espèce par espèce. L’approche écosystémique veut appréhender un écosystème dans sa globalité, comme une unité, en étudier ses composantes et leur interdépendance, pour en déduire un mode de gestion adapté. Elle prend en compte les interactions entre espèces, les changements climatiques et océanographiques, les variations de qualité des eaux, l’habitat, mais aussi l’ensemble des activités humaines qui agissent sur le milieu marin : pêche, tourisme, exploitation pétrolière, aménagement du littoral, activités polluantes… En intégrant ces multiples dimensions, on cherche à mettre en place une gestion capable de s’adapter aux changements. L’objectif étant d’optimiser l’ensemble des attentes sociétales. Certes, des recherches sont encore à mener pour mieux comprendre les écosystèmes marins, mais nos connaissances sont suffisantes pour mettre en place ces approches. Nous devons commencer aujourd’hui et compléter progressivement nos connaissances en étudiant les effets des mesures que nous prenons. Attendre d'acquérir une expertise approfondie des écosystèmes marins avant d’envisager ce mode de gestion n’est certainement pas la bonne solution.

Nombreux sont ceux qui parlent d’étendre et de multiplier les Aires Marines Protégées…

Les AMP(2) constituent, en effet, une pierre angulaire de la gestion par écosystème. Elles servent de refuge à de nombreuses espèces, préservent des habitats fragiles et permettent de limiter l’impact des erreurs de gestion faites en d’autres lieux, ce sont aussi des zones témoins utiles pour évaluer l’état des écosystèmes. Les AMP représentent 1% des océans, alors que nombre de scientifiques estiment que de 20 à 30% des océans devraient être protégés(3). Une piste intéressante est de combiner les AMP en réseaux, chaque aire étant séparée d’une autre par une distance permettant les échanges d’espèces et de fraies. Leur capacité à résister à des perturbations en serait augmentée. Le coût est estimé entre 5 et 19 milliards de dollars par an pour entretenir un tel réseau global. L’opération créerait environ un million d’emplois. Ce coût est moindre que celui aujourd’hui consacré à soutenir l’industrie de la pêche (de 15 à 20 milliards de dollars annuels). Pourquoi ne pas envisager une réallocation de ces subventions?

Finalement qu’auriez-vous envie de dire aux responsables qui gèrent les océans?

En tant que scientifique, je recommanderais qu’une gestion écosystémique soit largement instaurée pour restaurer les pêcheries appauvries, protéger les habitats d’importance, contrôler les pollutions et protéger les espèces menacées. Les subventions qui encouragent la surcapacité de la pêche devraient être redirigées pour soutenir une meilleure gestion des pêches et de la préservation des écosystèmes. Légiférer pour instaurer des incitants économiques serait un autre moyen d’encourager la communauté des pêcheurs à mener des pratiques plus respectueuses de l’environnement marin. De telles approches ont d’ailleurs engendré des effets positifs, tant pour les écosystèmes marins que pour les professionnels de la mer.

François Rebufat

  1. Science, 3 novembre 2006, vol 314
  2. Voir article, Dénouer les mailles du filet, p. 16
  3. Chiffres établis lors du 5ième World Parks Congress, Durban en 2003

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