Science et art

Subjectivité de l'objectif

Ce ne sont que de "banales" images satellite en HD, produites pour les besoins de la science, sans aucune intention artistique. Pourtant le titre de l'exposition, La Terre, une œuvre d'art , n'étonne en rien. Quel regard porterions-nous sur ces "œuvres" si elles étaient signées par un plasticien? Ralph Dekoninck, historien de l'art au Fonds national de la recherche scientifique (BE), livre une brève réflexion sur l'interpellation esthétique des nouvelles images du réel offertes par la science.

Folk Toy Object (1969) - © SABAM Belgium 2007 Victor Vasarely
Folk Toy Object (1969)
© SABAM Belgium 2007
Victor Vasarely est le père incontesté du «Op art», art cinétique ou art optique, un mouvement artistique qui explore la faillibilité de l’œil à travers des illusions optiques. Ici, c’ est un nouveau rapport qui s’installe entre le spectateur et l’œuvre en provoquant la participation active de celui qui regarde. Stimuler l’acuité visuelle pour mieux comprendre, il n’y a peut-être qu’un pas entre l’art et la science…
Image satellite de l’agriculture dans le Kansas, États-Unis. Image satellite de l’agriculture dans le Kansas, États-Unis.

En tant que historien de l'art, quelle est votre première réaction face à ces photos satellite?

En tant que simple spectateur, on ne peut qu'être fasciné par la beauté de ces images, ou plus précisément par leur côté fantastique, qui nous fait oublier qu'il s'agit bien de photos. Le premier réflexe est de penser à des toiles abstraites. Le spectateur averti peut toutefois s'interroger sur les effets d'un tel déplacement d'images provenant d'un contexte scientifique vers un contexte artistique. En effet, ces images n'ont pas été composées avec une intention esthétique. Pourtant, ne peut-on pas les approcher en oubliant leur référent pour ne porter son attention qu'au jeu des formes et des couleurs? Quoi qu'il en soit, le fait qu'elles changent de contexte d'exposition modifie immanquablement le regard qu'on leur porte. Un même objet placé dans un cadre qui n'est pas le sien transforme la perception que l'on en a. Les surréalistes l'avaient particulièrement bien compris.

Dans quelle mesure peut-on parler ici de ″Terre comme œuvre d'art″ ?

Une telle appréhension esthétique provient directement de notre culture visuelle occidentale, désormais accoutumée à l'abstraction. Des images comme celles-ci n'auraient certainement pas retenu l'attention de spectateurs du XVIIIe siècle. La manière d'approcher ainsi la réalité qui nous entoure n'est pas aussi ancienne qu'on le croit habituellement. Certes, il était d'usage depuis le début de notre ère de reconnaître dans la nature la trace du Créateur divin, d'ailleurs souvent assimilé à un peintre dont l'œuvre serait le monde visible.

En revanche, le regard porté sur la nature pour en contempler de manière désintéressée toute la beauté est le fruit de la peinture de paysage telle qu'elle s'épanouit au XIXe siècle. à cette époque, les peintres commencent à planter leur chevalet en plein air, cessant ainsi de réinventer la nature en atelier. Depuis les impressionnistes, qui s'intéressèrent aux seuls effets lumineux, notre rapport au monde perçu s'est considérablement modifié. Nous percevons et apprécions souvent la nature comme on le ferait avec une peinture.

Les sciences exactes peuvent-elles être "abstraites" ?

Le XXe siècle nous a ouvert des mondes qui étaient jusque-là restés hors de portée de notre regard. L'infiniment grand et l'infiniment petit, imperceptibles à l'œil nu, nous ont été dévoilés par des techniques d'observation scientifique. Faute de repère, ce monde nous apparaît abstrait, car non ressemblant à la réalité habituellement perçue. En nous faisant de la sorte accéder à l' "invisible", les sciences ont gagné en pouvoir de fascination, pouvoir quasi magique qui a pour résultat de réenchanter le monde qui nous entoure et qu'on croyait si bien connaître.

Comment l'art et la science peuvent-ils s'inspirer mutuellement ?

Science et art modernes sont presque nés main dans la main, puisque leur avènement date de la Renaissance et que la plupart des artistes d'alors se définissaient à la fois comme savants et créateurs. L'exemple emblématique est celui de Léonard de Vinci. La science, comme l'art, relevait, à ce moment, de l'invention, au sens premier du terme, c'est-à-dire la découverte d'une vérité préexistante. Etant donné cet enracinement commun, il est normal que ces deux domaines n'aient cessé de communiquer.

Pourtant, dans l´imaginaire collectif, science et art sont aussi séparés puisque l'un incarne l'objectivité, tandis que l'autre se présente comme le royaume de la subjectivité. Les découvertes scientifiques les plus récentes, notamment en matière d'astrophysique, nous font accéder à des univers inconnus tout en contribuant à créer un nouvel imaginaire, assimilé par certains artistes contemporains. En revanche, les hommes de science peuvent s'inspirer de l'imaginaire artistique pour penser l'impensable. On pourrait à ce titre parler d'une inspiration mutuelle…


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