BIODIVERSITÉ

Les oiseaux parlent à l'Europe

Si le changement climatique risque de nuire à près de trois quarts des oiseaux en Europe, quelques espèces méridionales telles que l’oiseau abeille (Merops apiaster) et la huppe (Upupa epops) peuvent en revanche étendre leur domaine vers le nord. © S.Spasov / www.wildlifephotos.eu
Si le changement climatique risque de nuire à près de trois quarts des oiseaux en Europe, quelques espèces méridionales telles que l’oiseau abeille (Merops apiaster) et la huppe (Upupa epops) peuvent en revanche étendre leur domaine vers le nord.
© S.Spasov / www.wildlifephotos.eu

De nouveaux bio-indicateurs, fondés sur les populations d’oiseaux communs en Europe, permettent d’évaluer les conséquences biologiques des activités humaines: utilisation des combustibles fossiles et changements d’affectation du sol.

«Les changements climatiques ont déjà un impact mesurable sur les oiseaux en Europe», a annoncé un groupe de scientifiques dans un article décrivant le premier bio-indicateur des impacts des changements climatiques sur la nature en Europe(1). Les preuves de ces impacts sur la biodiversité s’accumulent ces dernières années: modifications de l’abondance et de l’étendue des espèces animales et végétales, décalage de certains évènements comme la floraison et la reproduction, modifications des voies de migration… Mais jusqu’à il y a peu, il n’existait pas d’indicateur pour les exprimer à l’échelle continentale. Pour construire cet indicateur d’impact climatique, le «climatic impact indicator» (CII), les chercheurs ont combiné les données de distribution de 122 espèces d’oiseaux communs répartis dans 20 pays européens, de 1980 à 2005 – données dérivées du projet Pan-European Common Bird Monitoring Scheme (PECBMS)(2) –, avec des modèles prédisant comment chacune de ces espèces pourrait répondre au changement climatique.

On observe une tendance décroissante du CII dans les années 1980, reflétant probablement l’influence des hivers froids et du changement de l’occupation du sol, qui a provoqué une diminution des populations d’oiseaux. Cependant, depuis la fin des années 1980, l’indicateur n’a cessé de grimper, montrant que les impacts du réchauffement climatique ont dépassé ceux des autres pressions, environnementales ou non. Certaines espèces d’oiseaux ont vu leur population augmenter tandis qu’elle diminuait pour d’autres: le problème est que ces dernières correspondent à 75 % des espèces étudiées (92 sur les 122 reprises dans l’étude). La menace la plus importante concerne l’émission de gaz à effet de serre, qui a augmenté de manière importante depuis la révolution industrielle: l’utilisation de combustibles fossiles et la déforestation occasionnent des émissions de dioxyde de carbone (CO2), qui s’ajoutent aux autres gaz à effet de serre importants: la vapeur d’eau (H2O), le méthane (CH4) et l’oxyde nitreux (N2O).

Autres actions du PECBMS

Le PECBMS a pour but de promouvoir l’utilisation des oiseaux en tant que bio-indicateurs de l’état général de la nature, en utilisant des données venant de plans de gestion à grande échelle. Hormis le CII, le PECBMS a aidé à élaborer des indicateurs de la biodiversité fondés sur des oiseaux communs européens dans deux habitats: les terres cultivables et la forêt. Tandis que les populations ont globalement diminué de 10 % entre 1980 et 2006(3), les oiseaux communs de forêt ont diminué de 9 %, et ceux des terres cultivables de… 48 % au cours de la même période. Il devient de plus en plus évident que ce déclin a été provoqué par l’intensification de l’agriculture et de la sylviculture, qui a entraîné une perte de la diversité des cultures, la destruction des prairies et des bordures, l’augmentation de l’utilisation des pesticides et des engrais, et le drainage, le tout affectant indirectement les oiseaux par la chaîne alimentaire. Outre l’élaboration de ces indicateurs, le PECBMS a également publié un guide de bonnes pratiques pour le recensement d’oiseaux, disponible sur le site web de l’European Bird Census Council (EBCC).

En avril 2009, le PECBMS a reçu la confirmation que la direction générale Environnement de la Commission européenne subventionnerait à nouveau le projet pour trois ans, et continue par ailleurs à avoir l’appui financier du RSPB. Il est prévu de faire des mises à jour des données sur une base annuelle, de continuer à améliorer la qualité des données, d’élargir l’étendue géographique, d’augmenter le nombre d’espèces d’oiseaux étudiées, et de tenter de créer des indicateurs pour d’autres habitats, comme les marécages et les habitats ayant des politiques agri-environnementales.

De la science à la politique

De tels résultats de recherche indiquent que les changements observés dans la nature et leur impact sur les oiseaux et sur nous-mêmes doivent être pris au sérieux. En 2002, une des décisions prises lors du Sommet Mondial sur le Développement Durable était la réduction de la perte actuelle de la biodiversité d’ici 2010.

Si l’Europe veut atteindre l’objectif ambitieux de stopper le déclin de la biodiversité d’ici là, elle doit redoubler d’efforts pour mettre en place des actions de conservation de la nature. L’Union européenne et l’Agence européenne pour l’environnement ont adopté le CII et le «Farmland Bird Indicator» (indicateur basé sur les oiseaux de terres cultivables) comme outils de mesures officiels pour évaluer l’état de la biodiversité. En avril 2009, la Commission a également publié un Livre blanc présentant un cadre de mesures d’adaptation à la perte de biodiversité, de manière à réduire la vulnérabilité de l’Union européenne face aux impacts du changement climatique(4).

Isabelle Noirot

  1. Gregory et al., 2009, www.plosone.org/article/info:doi/10.1371/journal.pone.0004678
  2. Le PECBMS est un partenariat mis en place en 2002 entre ornithologues et spécialistes de la conservation de la nature, coopérant au travers d’autres organisations: BirdLife International, The European Bird Census Council (EBCC), et The Royal Society for the Protection of Birds (RSPB), avec l’assistance technique de Statistics Netherlands. Le PECBMS rassemble des données de populations venant de missions annuelles de recensement en Europe. Il est financé par la Commission européenne et le RSPB.
  3. www.ebcc.info/index.php?ID=368
  4. ec.europa.eu/environment/climat/adaptation/
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plus de précisions

Le concept d’espèce indicatrice

Un indicateur est un substitut pour un paramètre qui est trop éphémère ou trop difficile à mesurer directement. En économie, le Dow Jones est un indicateur boursier qui tire une tendance sans analyser la totalité du marché. En biologie, les indicateurs peuvent mesurer des éléments spécifiques, comme la qualité de l’air via les lichens, l’humidité du sol via les espèces de plantes présentes, ou encore la contamination par les pesticides, reflétée par les populations d’oiseaux de proie et plus récemment par les populations d’abeilles.

Le Sommet de la Terre, qui s’est tenu à Rio en 1992, a entraîné le développement d’un indicateur similaire dans le domaine de la biodiversité. Le PECBMS a choisi des indicateurs basés sur des oiseaux pour des raisons pratiques et scientifiques: ils sont relativement faciles à observer et ils sont nombreux, leur biologie et leur comportement sont bien étudiés, et ils répondent rapidement au changement. Ces indicateurs utilisent des dizaines d’espèces d’oiseaux communs, pour donner une image globale de l’environnement.

Une vision de l’avenir

Les tendances observées chez les oiseaux augurent-elles d’une tendance similaire pour d’autres espèces? Une question importante qui n’a pas encore de réponse claire.

Les scientifiques suggèrent néanmoins que l’augmentation du réchauffement climatique pourrait altérer le fonctionnement de l’ensemble de l’écosystème et que les activités humaines (modifications de l’environnement et transport d’espèces exotiques) auront pour résultat de diminuer le nombre d’espèces spécialistes et l’augmentation d’un petit nombre d’espèces généralistes et nuisibles, qui prospèrent dans un environnement perturbé. Résultat: un environnement dont la biodiversité s’affaiblit, à toutes les échelles. On appelle cela l’homogénéisation biotique.


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