INTERVIEW

La recherche, sur tous les fronts

© European Commission
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Janez Potočnik fut, en 2004, l’un des principaux artisans de l’adhésion de la Slovénie a l’Union. Il est, depuis cinq ans, le Commissaire en charge de la science et de la recherche. Donc, a ce titre, coordinateur de l’Espace européen de la recherche, qu’il n’a eu de cesse de faire avancer sur tous les fronts. Bilan.

Votre mandat de responsable européen pour la recherche se termine au moment d’une crise économique et financière sans précédent. Comment analysez-vous cette situation nouvelle?

Il me semble d’abord essentiel de souligner à quel point nous sommes confrontés à des réalités mondiales en profonde mutation. Nous vivons dans un monde qui change, de plus en plus interconnecté et interdépendant, où apparaissent de nombreux nouveaux acteurs. En même temps, nous sommes face à des défis planétaires, non seulement liés à la crise économique et financière actuelle, mais à des questions telles que le changement climatique, les ressources énergétiques futures, le problème de l’eau, le déséquilibre alimentaire mondial, l’apparition de nouvelles pandémies, l’amplification des migrations de populations…

Je suis convaincu que le 21ème siècle sera placé sous le signe de deux formules clés. D’une part la durabilité, comprise dans son sens environnemental, mais aussi en termes économiques et sociaux. La crise illustre le besoin d’une économie et d’une finance mondiales durables. Ce mot doit s’appliquer également aux systèmes sociaux. La seconde formule est celle de gouvernance globale, car nous devons répondre ensemble à ces enjeux communs. D’où la nécessité, pour la communauté internationale, de bâtir une réelle gouvernance globale, dans laquelle l’Union européenne peut et doit jouer un rôle majeur.

L’expression «économie ou société de la connaissance» n’est-elle pas un concept qui risque d’être abstrait aux oreilles de tout un chacun?

Mais la société de la connaissance est déjà celle dans laquelle nous vivons. La science et le rapport qu’elle entretient avec la société concernent l’ensemble des enjeux politiques tels que la santé, la bataille pour l’environnement, l’éducation, l’emploi, la sécurité alimentaire, l’énergie, les transports. Nous sortons d’une époque où la puissance et le leadership étaient construits sur les ressources matérielles pour entrer dans une économie de la connaissance.

L’innovation, la recherche et l’éducation sont les trois facteurs qui font évoluer l’économie et la société vers ce nouveau paradigme de la connaissance. Cela implique que nous changions notre logique et notre approche.

L’Espace européen de la recherche, l’EER, concrétise une nouvelle stratégie de la politique scientifique et technologique de l’Union depuis bientôt une décennie. Quelle évaluation dressezvous de cette ambition, activement soutenue durant tout votre mandat?

L’Europe a toujours été et reste un continent fécond d’excellence scientifique et technolo- gique, mais le paysage est marqué par une profonde compartimentation des systèmes de recherche. Depuis près de trois décennies, l’Union a soutenu une intense coopération entre les acteurs européens de la recherche à travers ses programmes-cadres, dont les budgets n’ont cessé de croître. Lancé en 2000, l’objectif de construire un véritable Espace européen de la recherche englobe désormais ces programmes dans une vision beaucoup plus large. L’EER se définit d’abord comme un espace où les acteurs de la recherche et les idées circulent librement, sans frontières, à la manière d’un marché unique. Après avoir créé une Union fondée sur quatre libertés de circulation – celles des marchandises, des personnes, des services et des capitaux –, il est l’heure de se doter d’une cinquième, celle de la libre circulation des connaissances.

Dans ce contexte, une nouveauté primordiale introduite dans le 7ème programme-cadre est la création du Conseil européen de la recherche, l’ERC. Celui-ci est une entité offrant au monde scientifique européen et mondial un soutien financier substantiel pour explorer et mettre en valeur les domaines de recherche les plus pointus émergeant de l’évolution de la science contemporaine. Il appuie des hommes et des femmes ou des équipes de recherche fondamentale, sélectionnés pour l’excellence et la pertinence des investigations qu’ils proposent, et dont les arbitres sont eux-mêmes des scientifiques reconnus et expérimentés désignés par leurs pairs.

L’objectif est de créer une sorte de Champions’ League des chercheurs au niveau européen, à l’image de la Champions’ League dans le monde du football. C’est exactement le rôle dévolu à l’ERC: attirer en Europe les meilleurs chercheurs, dont les travaux fondamentaux portent en germes des avancées scientifiques de premier plan. Quels meilleurs chercheurs? Où qu’ils se trouvent, dans les universités et centres européens bien sûr, mais aussi les cerveaux européens qui sont partis ailleurs, et également des chercheurs étrangers choisissant de travailler dans un cadre européen. Je suis persuadé que l’existence de l’ERC va profondément modifier la réalité du paysage européen de la recherche, et changer sa perception. L’Europe va être considérée comme plus attractive par les chercheurs et donc plus compétitive sur la scène mondiale.

L’ERC a deux années d’existence. Est-il sorti de sa phase pilote?

Nous l’avons lancé en 2007, avec un budget de 7,5 milliards d’euros provenant du 7ème programme- cadre pour la période 2007-2013, mais sans structure préétablie. L’ERC a donc fonctionné avec ce que l’on appelle une «structure de mise en oeuvre dédiée», avant de devenir une agence exécutive autonome, le 15 juillet dernier. Nous avons donc «appris en marchant». Les premiers appels à propositions, lancés dès 2007, ont attiré plus de 11 000 dossiers de candidatures particulièrement qualifiées. L’objectif d’attractivité joue à plein. J’en veux pour preuve, également, l’écho très fort que suscite l’existence de cet organisme dans les communautés scientifiques mondiales, notamment outre-Atlantique.

Depuis longtemps, les indicateurs scientifiques et technologiques placent l’Europe en troisième position au niveau mondial, distancée par les USA et le Japon, notamment en termes d’investissements consacrés à la recherche. Or, par rapport à ses compétiteurs, c’est la faiblesse des investissements par les entreprises de l’Union qui est considérée comme son principal handicap…

La majorité des dépenses de recherche sont, en effet, financées par le secteur public, alors que l’objectif de la stratégie de Lisbonne est de consacrer en moyenne 3 % du PIB européen à la recherche, un tiers provenant de fonds publics et deux tiers de fonds privés. Nous n’y sommes pas encore. Cela m’amène à la seconde innovation du 7ème programme-cadre: la formation de partenariats publics-privés, les Initiatives technologiques conjointes, ou JTI. La Commission vise ainsi à encourager l’investissement de l’industrie dans des secteurs de recherche technologiques de pointe, indispensables à notre compétitivité, mais pour lesquels la demande du marché n’est pas encore assez incitative pour les entreprises.

En concertation avec le secteur privé, nous avons identifié ces secteurs stratégiques et construit des entreprises communes pour gérer ces programmes de recherche. Cinq JTI sont aujourd’hui lancées dans les domaines des médicaments innovants, de l’aéronautique propre, de l’énergie de l’hydrogène et des piles à combustibles (fuel cells and hydrogen), des puces informatiques «embarquées» et de la nanoélectronique. Dans le cadre du plan de relance économique européen, trois nouveaux partenariats publics-privés ont été lancés pour soutenir la recherche en matière de technologies «propres» dans des domaines stratégiques, à la fois d’un point de vue économique et environnemental: l’industrie automobile, la construction et les biens manufacturés. Je crois que cette nouvelle approche tombe à point nommé dans le contexte de la crise. Il s’agit déjà d’outils de relance par la recherche et pour la recherche.

Au-delà des synergies entre les sphères publique et privée, qu’en est-il d’une meilleure orchestration des 27 politiques publiques de recherche que chaque État membre développe de son côté?

Cette volonté de coordination des politiques nationales de recherche est une partie essentielle de la création de l’Espace européen de la recherche. Pourquoi? Tout simplement parce que nous sommes confrontés à des grands défis communs qui appellent une réponse commune passant par la recherche. La Commission a donc posé sur la table du Conseil des États membres plusieurs propositions portant sur des questions – aussi diverses que fondamentales – telles que la mobilité des chercheurs, la création de nouvelles infrastructures européennes de recherche, le renforcement de la coopération scientifique internationale, ou la programmation conjointe des agendas de recherche nationaux. Sur tous ces points, il existe désormais une véritable volonté d’aller de l’avant.

En matière de programmation conjointe par exemple, 20 États ont commencé à travailler à l’élaboration d’un tel agenda en matière de recherche sur Alzheimer et les maladies neurodégénératives, qui constitue un enjeu de santé publique majeur en Europe. Il appartient en effet aux États de définir les domaines où ils veulent s’associer. La Commission joue ici un rôle de coordinateur, de copilote, pas de commandant de bord.

Propos recueillis par Didier Buysse

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