PORTRAIT

L’Eldorado d’Ali Saïb

Les virus. C’est sur eux qu’il cherche, enseigne, communique, travaille. Certains diront qu’Ali Saïb est né sous une bonne étoile. Peut-être. Si l’étoile n’est pas seulement symbolique d’un destin, mais de l’intelligence et de la force qui le forgent.

Ali Saib: «Il faut apprendre, désapprendre, réapprendre… »© Christine Rugemer
Ali Saib: «Il faut apprendre, désapprendre, réapprendre… »
© Christine Rugemer

À dix ans, Ali Saïb vit dans un des quartiers nord de Marseille. Les week-ends, il fait les marchés. La nuit, il est apprenti boulanger. Trente ans plus tard, Ali Saïb est directeur de la recherche et professeur titulaire de la chaire de biologie du Conservatoire National des Arts et Métiers - Cnam (FR). Il enseigne dans cet établissement ainsi qu’à l’Université Paris Diderot - Paris 7 (FR) et dirige une équipe de recherche en virologie sous l’égide de différents organismes scientifiques. La liste des distinctions et des publications qui le concernent est impressionnante. Un tel curriculum ne pouvait qu’intéresser les promoteurs du prix Talents des cités(1) qui lui est attribué en 2002. «Je ne mentionne jamais ce prix car je n’aime pas beaucoup l’exemplarité trop ouvertement signalée. À des médiations trop manifestes qui pourraient ne servir que de leurre, je préfère le travail où l’on peut servir de référent sans être mis en vitrine».

La réalité des virus

Ali Saïb croit au travail et aux rencontres. Retour au début des années ‘80. On parle encore peu du SIDA, mais il est bien là, et frappe dans le quartier. «Il s’agissait du premier détail. J’emploie ce mot volontairement pour parler de points très particuliers, apparemment minimes, qui ont ensuite une influence majeure sur le devenir d’un individu.» Au même moment, un autre «détail» survient lors d’un cours d’anglais, au cours duquel le professeur exerce ses élèves à traduire des articles scientifiques, relatifs au séquençage du VIH notamment. «Dans ces lycées réputés difficiles, certains professeurs sont de merveilleux révélateurs de potentialités.» C’est ainsi qu’adolescent, Ali Saïb fait la connaissance du monde de la virologie, cet «Eldorado scientifique» qui ne cesse de le fasciner.

Ensuite, tout va très vite, de l’université (biologie, génétique, cancérologie) à la recherche, la direction d’équipes, le professorat. «La biologie est fascinante parce qu’elle s’intéresse à la fois au pourquoi de la vie et au mystère de la mort. Quant aux virus, on ne sait encore trop s’il faut les classer dans la catégorie de l’inerte ou du vivant, et peut-être sont-ils les deux à la fois. Les virus peuvent, en effet, lorsqu’ils se trouvent à l’intérieur d’une cellule, exprimer toutes leurs potentialités, alors qu’ils semblent totalement inertes quand ils sont à l’extérieur de celle-ci. Ils sont fascinants. De véritables perturbateurs de l’information génétique de tout le règne du vivant. De formidables coups d’accélérateur pour l’évolution.» Pour Saïb le chercheur, «la quête de la connaissance et le plaisir sont indispensables dans ce métier. S’il n’y a plus de plaisir, il faut songer à changer de cap dans son activité».

L’équipe animée par Ali Saïb étudie la manière dont les rétrovirus détournent la machinerie d’une cellule pour se déplacer. Ils ne se multiplient que s’ils atteignent le noyau de la cellule et intègrent son patrimoine génétique. On navigue en pleine recherche fondamentale, mais, pour ce virologue, la dichotomie entre celle-ci et la recherche appliquée ne répond pas à une cassure si nette. «Dans les sciences du vivant, je verrais plutôt un continuum entre ces deux volets. Nos recherches peuvent être considérées comme fondamentales ou appliquées, tout dépend du point de vue adopté. Elles sont beaucoup plus appliquées que d’autres types de travaux situés en amont. Par ailleurs, je ne poserais pas non plus de barrière nette entre recherche privée et recherche publique. Elles possèdent toutes deux des dénominateurs communs. Si le retour financier est indispensable dans la première, chacun sait que l’on ne peut travailler sans financement dans la seconde, que ses responsables travaillent avec des deadlines, des business plans, et sont devenus de véritables collecteurs de fonds…»

Enjeux visibles – ou imprévisibles

Or, s’il est relativement aisé de sensibiliser les investisseurs lorsqu’on s’attaque au cancer ou à la maladie d’Alzheimer, il est beaucoup moins commode de trouver des capitaux lorsqu’on travaille sur des virus inoffensifs pour l’homme, qui constituent pourtant une large majorité, ou encore sur la vie nocturne des fourmis. «Cette situation est très dommageable parce que, lorsqu’un chercheur quitte un domaine pour un autre où il trouvera des capitaux, c’est toute son expertise dans un champ très particulier qui est perdue. La question mérite d’être posée. Tout chercheur, ou tout laboratoire, doit-il dédier une partie de son activité aux grands enjeux du moment? Peut-être. Mais les pouvoirs publics doivent alors comprendre qu’il leur faut absolument soutenir des projets très en amont.»

Cette problématique touche directement la question du rapport entre science et société. La participation de la société civile dans les choix stratégiques de la recherche est une idée qui prend de l’ampleur en Europe. Il est néanmoins aisé d’imaginer que chacun approuvera en priorité un financement en relation avec un domaine qui le concerne, que ce soit la santé, les questions sociétales, ou la protection de l’environnement.

«Le travail des scientifiques consiste aussi à transmettre les fondamentaux – des connaissances de base – au grand public, afin de permettre à ce dernier de participer aux débats de société soulevés par certains progrès de la science, tels les OGM, les cellules souches et d’autres domaines considérés comme sensibles. C’est aussi à la communauté scientifique d’expliquer la nécessité des recherches menées en amont, et dont les applications à court ou moyen terme ne sont pas évidentes. L’histoire des sciences regorge d’exemples de grandes découvertes qui surgissent là où on les attend le moins. Voyez, par exemple, la découverte de la régulation de l’expression génique par les petits ARN interférents, qui a valu à Andrew Fire et Craig Mello le prix Nobel 2006 de physiologie et de médecine. Ce pan immense et nouveau de la biologie, avec ses conséquences majeures en santé humaine, a émergé grâce à l’étude des pétunias! La recherche, ce sont des graines. Certaines vont germer, d’autres pas. Mais il est crucial de toutes les planter pour les générations futures.»

Apprendre, désapprendre, réapprendre

Féru de communication, Ali Saïb écrit des articles de vulgarisation scientifique, des chapitres d’encyclopédies ou d’atlas, participe à des conférences, et est également l’auteur d’un documentaire sur les virus (Dr Virus et Mr Hyde – Mémoire d’un virologiste), conçu pour la télévision et primé deux fois en 2006(2). Il est, en outre, un des fondateurs de l’Association pour la promotion des sciences et de la recherche – APSR (FR) dont certains projets, menés en collaboration avec des institutions scientifiques, permettent à des élèves du cycle secondaire de s’initier au travail de recherche dans les laboratoires et de discuter avec des chercheurs. Toutes ces activités n’ont pas échappé aux membres du jury du Prix EMBO pour la communication en sciences du vivant qui lui ont attribué cette récompense en 2007.

Pour Saïb l’enseignant, il est important de développer le sens critique des plus jeunes, l’ouverture d’esprit, «même si c’est déstabilisant pour un étudiant de sentir qu’un professeur instille en lui le doute plutôt que de lui transmettre une vérité toute prête». La relativité du présent est de règle: «ce que je dis est valable aujourd’hui, demain ce sera peut-être tout autre chose. Il faut pouvoir s’adapter et accueillir de nouveaux concepts et paradigmes. Il faut apprendre, désapprendre, réapprendre plusieurs fois dans une existence, tout en gardant le sens critique et cultiver la créativité». C’est aussi cela qui a conduit Ali Saïb au Cnam, établissement public dédié à la formation tout au long de la vie.

Christine Rugemer

  1. En France, les «cités» ou «banlieues» sont les quartiers périurbains où vivent en majorité des personnes en situation socio-économique difficile.
  2. Grand prix du Festival international du film scientifique et Meilleur film scientifique du Festival international du scoop et du journalisme.


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