FUSION NUCLÉAIRE
Quand ITER sort de terre

Débuts du chantier d’ITER à Cadarache.© ITER



Il est de tradition, dans les grands travaux publics, de s’assurer que certains sites ne contiennent pas de trésor archéologique. De gauche à droite: sondages préparatoires (a), fouilles archéologiques autour d’une ancienne verrerie (b) et d’une tombe d’une nécropole de l’antiquité tardive (c) mise au jour le long de la route départementale où sont implantés les réseaux hydrauliques pour la gestion des eaux provenant du site d’ITER. © ITER
La plus ambitieuse coopération scientifique internationale de l’histoire se matérialise dans le sud de la France. Aperçu d’un extraordinaire mécano technologique et institutionnel. accueillera le réacteur.
C’est un immense rectangle plat, long de plus d’un kilomètre, large de 500 mètres environ, l’équivalent de 60 terrains de football. Une colossale saignée jaune, tracée au cordeau dans la vaste forêt qui s’étend vers la Méditerranée, à 60 km. Nous sommes à Cadarache, dans le sud de la France, sur le site où la décennie qui vient verra s’élever ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor), la plus grosse installation scientifique internationale au monde. Au centre de l’espace, nivelé au millimètre par une armada d’engins, une fosse béante accueillera le réacteur.
100 millions de degrés
L’objectif d’ITER tient en peu de mots: vérifier la «faisabilité scientifique et technique de la fusion nucléaire comme nouvelle source d’énergie». En pratique, il s’agit de maintenir durant 400 secondes une réaction de fusion à une température d’environ 100 millions de degrés, dans un plasma (1) (un gaz ionisé) de 840 m3, pour parvenir à une puissance trente fois plus élevée que celle jamais atteinte dans le réacteur le plus performant à ce jour, JET. Le tout au sein d’un environnement bardé de capteurs, afin d’obtenir le maximum de données expérimentales, données qui permettront dans quelques décennies de bâtir un réacteur industriel. Celui-ci pourrait produire une énergie abondante et propre car la fusion consomme très peu de matière et, surtout, ne génère pratiquement pas de déchets radioactifs. Mais le défi technologique est immense: le comportement des plasmas, à des températures aussi colossales, est tout sauf bien compris, et les matériaux sont soumis à des contraintes impressionnantes, notamment en matière de bombardement neutronique. Ce défi, aucun pays ne peut actuellement espérer le relever seul. D’où, en 1985, une offre de collaboration sur la fusion faite par Michail Gorbatchev à Ronald Reagan. Après d’innombrables péripéties, cette offre a conduit à l’actuel projet ITER, qui est piloté depuis le début par l’Union européenne et qui unit désormais sept participants: l’Europe, les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, le Japon et la Corée. Un ensemble regroupant plus de la moitié de la population mondiale… et des cultures aux antipodes les unes des autres. Et la «famille» ITER a des bonnes chances de s’agrandir, puisque plusieurs pays ont manifesté leur intérêt d’en faire partie comme «pays associés». «Jusqu’aujourd’hui, avoir réussi à bâtir un projet international comme le LHC (Large Hadron Collider) de Genève, qui ne regroupait pourtant dans ses instances gouvernantes que des partenaires européens, était déjà un grand sujet de fierté. Alors qu’ici il s’agit d’un partenariat mettant en jeu des sommes bien plus importantes, et surtout d’envergure planétaire! », note Neil Calder, chargé de la communication d’ITER, qui a lui-même longtemps travaillé au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), l’organisme responsable du LHC. L’affaire, pour être menée à bien, «nécessitera autant de capacités d’innovation humaine et organisationnelle que de capacités scientifiques», selon le physicien Michel Chatelier, qui dirigea longtemps Tore Supra, le petit frère français d’ITER.
Géant planétaire
Comment fonctionnera donc cet extraordinaire mécano mondial? Le projet, initialement estimé à 10 milliards € (approximativement 5 pour la construction et 5 pour le fonctionnement), doit en principe s’étaler sur 35 ans: 10 années pour la construction, 20 pour l’expérimentation, et 5 pour le démantèlement. Son financement est assuré à 45 % par l’Europe, chacun des 6 autres partenaires fournissant le solde à parts égales. L’entité dirigeante du projet, baptisée Iter Organization, est dirigée par l’Iter Council, composé d’une centaine de scientifiques de haut niveau et de représentants politiques issus de chaque pays partenaire. Ce conseil, qui se réunit deux fois l’an, prend les décisions majeures. Quant à la direction d’Iter Organization, elle a été confiée au japonais Kaname Ikeda. Une des originalités d’ITER réside dans l’importance du concept d’apport en nature. Chaque partenaire est en effet chargé de livrer une partie des composants du réacteur: à cette fin ont été créées sept agences domestiques. «Mais d’une certaine manière, nous avons choisi de faire ceci de la façon la plus inefficace possible », s’amuse Neil Calder. La grande majorité des composants dépendent en effet de la collaboration de trois, voire quatre agences domestiques, l’idée étant de partager le plus possible l’apprentissage technologique. Dans certains cas, chaque agence soumet un prototype, et un arbitrage est organisé pour déterminer le meilleur. Dans d’autres, chacun offre ses compétences et un projet idoine est conçu. La volonté de faire circuler les connaissances prime ainsi, ce qui n’est pas sans mérite, sur le désir d’optimiser l’effort. Naturellement, ce mode de partage des tâches suppose un énorme volume d’interactions: dans les préfabriqués de Cadarache, les vidéoconférences sont permanentes, les boîtes aux lettres électroniques sont bien garnies, et les déplacements s’enchaînent. Mais, au final, les choses avancent, et des prototypes de pièces arrivés pour évaluation commencent déjà à encombrer les allées des bâtiments. L’agence européenne, baptisée Fusion for Energy (F4E), est naturellement la plus grande, puisque 45 % du projet est porté par l’Europe. Elle est ainsi impliquée dans la fabrication de pratiquement tous les composants du réacteur, notamment les bobines supraconductrices géantes. Son siège, à Barcelone, devrait employer quelque 300 personnes d’ici un à deux ans.
Identité plurielle en construction
Au quotidien, l’aventure est passionnante. Lorsque Kaname Ikeda arrive à Cadarache en 2007, avec une équipe d’une demi-douzaine de personnes, il n’y a encore rien sur place. Progressivement, des préfabriqués sortent de terre et le chantier se développe, pour abriter la première centaine d’employés un an plus tard. Aujourd’hui, ils sont près de 300, toujours dans des préfabriqués, en attendant la livraison des bâtiments qui seront fournis par les Français d’ici deux à trois ans. Et, très vite, ils seront 1000, regroupant une trentaine de nationalités. «La plupart des organisations internationales, l’ESA (Agence spatiale européenne) ou le CERN, par exemple, ont désormais plus de 30 ans d’âge et une vraie culture commune, souligne Neil Calder. Nous, nous devons encore construire notre identité. Nous regroupons des pays qui n’ont jamais travaillé ensemble, et des gens qui n’ont pas les mêmes codes vestimentaires, le même rapport à la hiérarchie ou au travail, qui ne conduisent pas les réunions de la même manière, qui s’expriment de façons différentes… Il va nous falloir inventer un modèle où chacun se sentira bien et sera efficace. Un sacré défi!» Heureusement, les participants à ITER sont cimentés par la conviction d’oeuvrer à une mission d’une énorme importance sociétale, à une époque où l’effet de serre et la crise énergétique s’avèrent des périls toujours plus menaçants pour l’humanité. Voilà qui devrait permettre de résister aux inévitables crises et difficultés qui ne manqueront pas de surgir. «Dans un projet comme celui là, note Michel Chatelier, on ne peut pas espérer avoir fait les bons choix du premier coup. Il faudra nécessairement être capables de prendre des virages.» Par ailleurs, beaucoup d’aspects de la gouvernance d’ITER sont encore en cours de négociation. La façon de gérer la propriété intellectuelle reste encore dans une large mesure à définir: le droit de breveter ou pas les technologies qui seront générées par le projet fera certainement l’objet de débats animés. Un contexte que Neil Calder résume en observant «qu’au fond, le projet est encore dans son adolescence, avec toutes les difficultés que comporte le passage à la maturité.» Une période de la vie difficile, certes, mais aussi riche des plus grands enthousiasmes.
Yves Sciama
- Voir l'article «Aux frontières de la matière»
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