TECHNOLOGIE

Souriez, vous êtes épié!

Vidéo surveillance de la Plaza  Major à Madrid. Différentes caméras  permettent aux contrôleurs d’avoir  simultanément plusieurs images 3D  sous les yeux et d’alerter lxes  intervenants souhaités (police,  pompiers, samu) si une situation  particulière se présente. © Courtesy Indra
Vidéo surveillance de la Plaza Major à Madrid. Différentes caméras permettent aux contrôleurs d’avoir simultanément plusieurs images 3D sous les yeux et d’alerter lxes intervenants souhaités (police, pompiers, samu) si une situation particulière se présente. © Courtesy Indra

Avec un volet sécuritaire qui a le vent en poupe, la science et ses applications sont largement mises à contribution. Tout nouvel attirail mis sur le marché regorge d’innovations technologiques: puces électroniques, capteurs de mouvement, reconnaissance biométrique. La liste est longue. Mais comment fonctionnent ces dispositifs capables de surveiller nos moindres faits et gestes?

Rien qu’en 2007, quelque 1,7 milliard de puces RFID – Radio Frequency Identification Device – ont été vendues de par le monde, et le secteur affiche une croissance de 330% en trois ans. Ce «marqueur» est conçu pour transmettre par fréquence radio, à toute borne émettrice-réceptrice qui l’active dans son environnement immédiat, les informations gravées en son sein. Encapsulée dans un support adhésif, la puce en silicium est reliée à une antenne serpentant autour d’elle, le tout pour une épaisseur ne dépassant pas le millimètre. Suffisamment petite donc pour passer inaperçue dans les emballages et les documents d’identité, se cacher dans les vêtements ou même se loger sous l’épiderme...

Autonome, une puce RFID puise généralement son énergie des ondes envoyées par l’émetteur-récepteur qui récolte les données qu’elle recèle. Ses possibilités dépendent des fréquences utilisées pour son fonctionnement, l’augmentation de celles-ci permettant un débit plus important d’informations. Entre 125 et 135 kHz, la puce renferme un simple code employé pour la traçabilité de denrées, l’identification d’animaux, ou encore comme clé électronique pour les systèmes sans serrure, avec un rayon de détectabilité de 150 cm. À plus haute fréquence, vers 13,56 MHz, des données biométriques peuvent également y être stockées, pour permettre une double vérification. On retrouve ce type de RFID dans les badges d’accès aux installations sensibles. Enfin, les RFID ultra haute fréquence – jusqu’à 3 GHz – ont une portée de plusieurs dizaines voire centaines de mètres, ce qui rend possible la localisation du produit ou de la personne équipée, ainsi que le suivi de ses déplacements. Toutefois, leur autonomie énergétique devient alors plus difficile à assurer.

Who’s who?

En matière d’identification, le dispositif n’est bien sûr performant que s’il est inséparable de son support – l’objet, l’animal, ou la personne que l’on veut authentifier. C’est ce qu’indiquait déjà le rapport publié en 2007 par le groupe européen CERP – Cluster of European Research Projects – en charge d’identifier les applications potentielles des RFID. Comme l’explique Jean-Marie Willigens, co-auteur du rapport et représentant de la compagnie Lufthansa au moment de sa publication, il est difficile, sur base de la RFID, d’identifier une personne avec fiabilité. «On avait un temps imaginé équiper les billets d’avion d’une puce RFID avec les données du passager. Mais une substitution du titre de transport ne pouvant être écartée, cette technique était nettement moins avantageuse que l’analyse biométrique. Par contre, si tout bagage en était doté, les compagnies aériennes disposeraient d’un outil efficace pour vérifier que chaque valise embarquée correspond à un voyageur dûment encodé. Ce procédé sera probablement mis en place, mais dans un avenir lointain. Car, pour certains aéroports, le coût de mise en œuvre du système actuel de code barre adhésif n’a pas encore été amorti.»

Pour identifier des personnes, il faudrait que la puce soit implantée directement dans le sujet, comme c’est le cas pour les animaux. «On peut se projeter dans le futur», poursuit Jean-Marie Willigens. «Et prédire que tous les nouveau-nés seront équipés d’une puce dès la maternité. La RFID deviendrait alors une technique d’identification particulièrement performante». Mais les citoyens européens ont-ils à ce point la sécurité dans la peau? On peut en douter. À ce jour, seuls les membres de quelques night clubs branchés acceptent d’être ainsi marqués comme du bétail, histoire de perdre moins de temps à payer leurs consommations au bar…

«Renifleur» optique

Mais la motivation d’importants investissements sécuritaires en Europe réside plus dans la protection globale face aux menaces terroristes que dans une volonté de pister chaque individu. Actuellement, plus de 60% des attaques terroristes impliquent des engins explosifs improvisés. Que faire donc face à un paquet abandonné dont on ignore la nature?

Financé par le 7ème programme-cadre, le projet Optix a pour objectif la mise au point d’un dispositif capable de fournir aux forces de l’ordre une réponse concrète quant au risque d’explosion. Carlos de Miguel, chef de projet au département des systèmes de sécurité chez Indra (ES) et coordinateur du projet, explique les contraintes techniques d’une telle machine: «Compact et transportable, le système doit être capable de détecter, à 20 mètres de distance, la présence d’explosifs dans le colis, et le cas échéant, d’en fournir une identification précise. Ce tour de force sera possible grâce à la complémentarité de trois technologies optiques: le LIBS – Laser Induced Breakdown Spectroscopy –, le Raman et l’absorption infrarouge. Ces trois procédés spectroscopiques sont suffisamment similaires pour être implantés dans une seule plate-forme équipée d’un système unique d’acquisition et de traitement de données.»

Le principe de la spectroscopie est simple: faire passer un faisceau de longueur d’onde connue à travers l’échantillon à analyser. Le faisceau transmis subit des modifications spécifiques en fonction de la composition moléculaire traversée, ce qui fournit une véritable signature spectrale de la cible. Avec une source de 1064 nm(1), l’impulsion laser donnée par le LIBS excite les atomes qui émettent alors des photons d’une énergie caractéristique. Se basant sur la diffusion des photons émis – 266 nm –, le Raman informe des modes vibrationnels des molécules du composé. Enfin, le spectre d’absorption infrarouge – 1064 nm – renseigne sur d’autres vibrations fondamentales dont les fréquences dépendent de la nature des liaisons atomiques et moléculaires.

«Ces techniques permettent une identification efficace, que l’échantillon soit solide, liquide ou gazeux», précise Carlos de Miguel. «Grâce aux améliorations technologiques que nous développons en ce moment, le prototype, dont le système de ‘décision’ sera entièrement automatisé, fournira à l’opérateur une réponse claire quant à la dangerosité du produit. Des tests seront effectués avant la fin du projet prévue en 2012, en collaboration avec la Guardia Civil espagnole, chargée de développer des scénarios d’expérimentation réalistes.»

Big(ger) brother

Toujours au rayon des nouveautés, les chercheurs du projet européen Probant travaillent – discrètement (NDLR) – à un prototype qui permettrait, par émission d’ondes(2), de visualiser les mouvements d’un suspect situé dans une pièce adjacente. Des mesures biométriques à distance les aideraient même à déterminer l’état de nervosité de l’individu.

On travaille aussi à la protection des côtes. Lors des attaques terroristes de novembre dernier en Inde, à Bombay, les auteurs seraient arrivés clandestinement dans des bateaux de pêche. C’est pour éviter ce problème, mais surtout celui de l’immigration illégale, que le projet Amass – Autonomous Maritime Surveillance System – a vu le jour. «Les étendues maritimes sont bien trop vastes pour que leur surveillance incombe uniquement aux patrouilles côtières», explique Thomas Anderson, coordinateur du projet chez Carl Zeiss Optronics (DE). «Nous mettons donc au point un système en mesure de détecter les petits et moyens bateaux et ainsi d’informer les autorités compétentes de toute activité illégale sur ses eaux territoriales.»

Pour ce faire, la mer est balisée de plates-formes techniquement et énergétiquement autonomes situées jusqu’à environ 20 km des côtes. À leur bord, des caméras placées à 6 mètres de hauteur, capables de détecter à 360° tout mouvement de jour comme de nuit. Situés 25 mètres en-dessous du niveau de l’eau, des hydrophones enregistrent tous les sons et les comparent en continu à une banque de données reprenant l’ensemble des fréquences suspectes. En cas de détection, un signal est envoyé par ondes radio à la base de contrôle située sur la terre ferme. Par triangulation, l’ensemble des mesures récoltées permettra la localisation précise de la zone, et l’envoi éventuel d’une patrouille sur place.

«Les plates-formes de surveillance pourront fonctionner par tout type de temps, 24 heures sur 24», précise Thomas Anderson. «Amass aidera aussi les agences côtières à protéger leur personnel, et à sauver les vies de centaines d’immigrants venus tenter leur chance sur des embarcations de fortune.»

Marie-Françoise Lefèvre

  1. nm = nanomètre, soit 10-9 mètre.
  2. Voir aussi «Coin pédagogique»

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