VIRUS

Faut-il avoir peur?

noculation d’oeufs de poules par le virus de la grippe aviaire. Recherche menée dans un des laboratoires des CDC (Centers for Disease Control and Prevention – USA). © Greg Knobloch
noculation d’oeufs de poules par le virus de la grippe aviaire. Recherche menée dans un des laboratoires des CDC (Centers for Disease Control and Prevention – USA). © Greg Knobloch
Tête d’aedes, moustique vecteur de la fièvre jaune. Image colorisée. © Institut Pasteur
Tête d’aedes, moustique vecteur de la fièvre jaune. Image colorisée. © Institut Pasteur
Les virus influenza de type A sont les seuls qui causent des infections naturelles chez les oiseaux sauvages, notamment chez les canards tadornes. Il existe de nombreux sous types antigéniques définis à partir des deux glycoprotéines membranaires (l’hémagglutinine H et la neuraminidase N) de ces virus. Ces deux groupes déterminent l’infection: soit la mortalité est proche de 100% (essentiellement sous types H5 et H7), soit l’infection est peu virulente, à caractère respiratoire. Depuis le début 2003, plusieurs épizooties associées à des cas humains ont été observées: H5N1, H7N7, H7N3. © Institut Pasteur
Les virus influenza de type A sont les seuls qui causent des infections naturelles chez les oiseaux sauvages, notamment chez les canards tadornes. Il existe de nombreux sous types antigéniques définis à partir des deux glycoprotéines membranaires (l’hémagglutinine H et la neuraminidase N) de ces virus. Ces deux groupes déterminent l’infection: soit la mortalité est proche de 100% (essentiellement sous types H5 et H7), soit l’infection est peu virulente, à caractère respiratoire. Depuis le début 2003, plusieurs épizooties associées à des cas humains ont été observées: H5N1, H7N7, H7N3. © Institut Pasteur

Les signes avant-coureurs de nouvelles épidémies virales touchant le monde entier alarment les communautés scientifiques et les médias: SRAS en 2003, chikungunya en 2006, grippe aviaire H5N1 depuis 1997, sans compter les foyers de terribles fièvres hémorragiques, Lassa, Ebola, ou Nil occidental. Autant d'épées de Damoclès qui interpellent la recherche.

«Le monde vacille au bord d'une pandémie qui pourrait tuer en masse la population humaine» titrait l'article du virologiste Robert Webster, publié dans le journal American Scientist en mars 2003. En pleine épidémie de SRAS - Syndrome respiratoire aigu sévère -, il a fait couler beaucoup d'encre, exploitant un scénario catastrophe où un virus nouveau et meurtrier rendrait impuissant le savoir des médecins et le pouvoir des autorités. La peur de l'apocalypse est retombée, mais une pandémie virale devrait statistiquement surgir dans les années à venir. Le dernier rapport de l'OMS (Organisation mondiale de la santé) pointe 11 types de virus parmi 18 maladies infectieuses émergentes ou réémergentes entre 1996 et 2004, dont les virus de la fièvre jaune, du SRAS, du Nil occidental, Ebola... Le pronostic est inquiétant, et la menace la plus sérieuse est le fameux virus de la grippe H5N1, hautement pathogène chez les oiseaux, «qui cause depuis 2003 la plus grande panzootie aviaire jamais connue de l'humanité» selon le médecin et biostatisticien Antoine Flahault, qui a développé avec l'OMS le système mondial de surveillance de la grippe FluNet La recherche scientifique sur les maladies virales vise bien sûr à immuniser les populations grâce aux vaccins, comme pour la variole éradiquée en 1979, mais il s'agit surtout, en amont, de comprendre les mécanismes très complexes des virus. «Simples» séquences d'ADN ou ARN entourées de protéines, ils ne sont pas vivants par eux-mêmes. Ce sont des parasites obligatoires, qui infectent d'autres organismes pour se répliquer. Une contrainte qui leur offre aussi des opportunités infinies: c'est un nouveau coronavirus, cousin jusqu'alors inconnu d'un virus de rhume banal, qui a donné naissance à l'épidémie de SRAS en Asie, en 2003. Après le choc du SIDA, issu de l'adaptation à l'homme de virus d'immunodéficience de primates, le SRAS aurait été transmis lui aussi par des animaux.

La barrière des espèces sera-t-elle assez solide pour endiguer l'expansion de H5N1, dont le réservoir naturel est l'oiseau? Pierre Roques, de l'Institut des maladies émergentes et thérapies innovantes (FR), est plutôt circonspect: «Le dogme de la barrière des espèces s'est affaibli: si la peste porcine, qui tue les porcs très vite, n'infecte jamais les hommes à leur contact, la grippe porcine peut très bien la franchir. Un des mécanismes avancés pour expliquer les nouvelles variantes de grippe humaine est d'ailleurs la recombinaison de virus d'oiseaux infectant les porcs, et se transmettant ensuite à l'homme. La pathologie dépend plus de l'organe touché que de l'espèce: le virus peut franchir la barrière entre les animaux à sang chaud ayant des organes analogues. Mais le virus H5N1, optimal à 39 °C, n'est toujours pas adapté à l'espèce humaine, dont la température interne est de 2 à 3 degrés inférieure à celle des oiseaux.»

Sur le plan moléculaire, toute la différence provient du H de l'hémagglutinine qui sert à classifier les différents virus influenza A. On en connaît seize variantes, dont trois seulement sont parfaitement adaptées à l'homme et transmettent nos grippes saisonnières. Le H est la clé dont le virus se sert pour entrer dans les cellules de son hôte. Pour Antoine Flahault, «selon les connaissances établies, seuls des virus H1, H2, H3 ont causé des pandémies dans l'histoire de l'humanité. Même si certains événements dits impossibles hier sont devenus possibles aujourd'hui, la barrière des espèces vis-à-vis des virus de la grippe est extrêmement forte. Ces virus circulent depuis très longtemps. Malgré la promiscuité entre les oiseaux, la volaille vivante et l'homme dans certains pays du monde, il n'y a aucune trace de foyer épidémique de H5N1 chez l'homme au 20ème siècle, où l'on a connu plusieurs épisodes de peste aviaire».

Mais selon certains scientifiques, le changement d'un seul élément de la forme H5 modifierait la spécificité aviaire du virus H5N1. Une humanisation du virus, qui pourrait arriver par recombinaison de H5N1 avec d'autres souches, ouvrirait alors la porte de la pandémie. Or 60% des humains qui ont contracté le virus, en général par contact direct avec des oiseaux sauvages ou de la volaille infectée, sont décédés... Le pire cauchemar? Revivre une pandémie semblable à celle de 1918, qui aurait fait entre 20 et 40 millions de victimes. Le virus de 1918 était une nouvelle souche - on sait aujourd'hui que c'était H1N1 - avec laquelle les hommes n'étaient peut-être jamais entrés en contact.

«La principale différence entre la grippe saisonnière et la grippe pandémique, est que seule une fraction de la population est susceptible à la première grâce à une immunité préalable. Au contraire, toute la population est susceptible à une souche qui serait nouvelle pour l'humanité. Certains malades, avec peu de symptômes, passeront au travers des contrôles, et iront infecter d'autres personnes qui, elles, seront peut-être gravement atteintes» explique Antoine Flahault. Cela dépend aussi de la violence de l'agression: la brutalité du virus Ebola, qui foudroie 50% à 90% des malades en une à deux semaines, permet a contrario de mieux le circonscrire.

Véritable colonisateur du vivant, le virus détourne la machinerie cellulaire à son profit.

Il se sert des acides gras, des acides aminés, des acides nucléiques de la cellule pour se multiplier, puis quitter la cellule une fois qu'il l'a épuisée. Adapté finement à son hôte, il touche parfois un seul type cellulaire comme les lymphocytes TCD4+ dans le cas du VIH. Et si la protéine qu'il utilise pour se répliquer, l'ARN polymérase, fait des erreurs dans la réplication, c'est un avantage pour faire évoluer son génome! En 2006, dans l'océan Indien, le moustique tigre aedes albopictus, cousin d'aedes aegypti, le vecteur traditionnel du chikungunya, est devenu super-vecteur grâce à une mutation adaptative du virus, démontrée plus tard par l'Institut Pasteur en comparant différentes souches virales. Le moustique tigre, qui produit 100 à 1000 fois plus de virus que son cousin, est beaucoup plus efficace pour infecter un homme.

Mais s'adapter à un environnement complètement nouveau n'est pas si facile, même pour un virus. «Il faut des centaines d'années, voire des millénaires, pour que la coévolution hôte-agent puisse permettre l'infection de l'hôte et de l'agent», estime Antoine Flahault.

«Il y a des centaines de variétés différentes de moustiques qui ne permettent pas la transmission de virus. Le SIDA est adapté à l'homme et à d'autres primates, mais n'a aujourd'hui aucune possibilité d'agir comme un arbovirus pour infecter un moustique, se développer dans son intestin, migrer dans ses glandes salivaires, et réinfecter un homme après réplication.».

C'est tout un écosystème que les virus essaient de conquérir. Dans le cas de la grippe aviaire, la chaîne des espèces concernées inclut des réservoirs naturels: plus de 60 espèces d'oiseaux sauvages, canards, cygnes ou flamants, traditionnellement porteurs sains du virus, et qui ne connaissent pas de frontières. S'y ajoutent les volailles domestiques qui deviennent vecteurs de la maladie pour les hommes qui en font le commerce. Les conditions économiques et sociales, comme ici l'industrie alimentaire de la volaille, entrent aussi en ligne de compte dans l'émergence d'une épidémie. Peut-on extrapoler à partir de la pandémie de 1918?

«80 à 85 % de la mortalité en 1918 était due à des complications bactériennes. Les malades sont morts en masse de pneumonie contre laquelle, aujourd'hui, on donnerait des antibiotiques », explique Antoine Flahault. La protection contre une pandémie de grippe nécessiterait alors de faire des stocks d'antibiotiques, plutôt que de vaccins... La bataille contre la prochaine pandémie virale engagera en tout cas des bataillons d'élite: entomologistes, vétérinaires, épidémiologistes, virologues, immunologistes, mais aussi médecins cliniciens, sociologues, économistes, modélisateurs et industriels de la santé.

L'OMS, à qui revient la tâche de penser la future attaque et les moyens de s'y préparer, est convaincue que l'ennemi sera H5N1. Le danger viendra-t-il pour une fois du côté où on l'attend?

Axel Meunier



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