Climat

Les glaces font trembler les climatologues

De combien la mer montera-t-elle au cours du siècle à venir? Personne ne le sait pour l’instant. Mais les signes inquiétants se multiplient aux deux pôles de notre planète.

À l’aide de documents historiques, des chercheurs de l’université de  Berne (CH) ont déterminé les fluctuations du glacier dit La Mer de Glace de  Chamonix (FR). En vert, son extension en 1644; en rouge en 1821; en orange en 1895. Ci-dessous, la Mer de Glace aux environs de 1850. © S. Nussbaumer À l’aide de documents historiques, des chercheurs de l’université de Berne (CH) ont déterminé les fluctuations du glacier dit La Mer de Glace de Chamonix (FR). En vert, son extension en 1644; en rouge en 1821; en orange en 1895. Ci-dessous, la Mer de Glace aux environs de 1850. © S. Nussbaumer
© collection R. Wolf © collection R. Wolf
En Terre de Liverpool, au Groenland, le mergule nain «Alle alle» est en prise directe avec les variations de l’environnement. Il se  nourrit de copépodes, un crustacé planctonique, abondant, riche en lipides et facile  à attraper lorsque la mer est froide. Si les eaux se réchauffent, ce petit  oiseau est menacé par la faim. Recherche menée par l’Institut  pluridisciplinaire Hubert Curien à Strasbourg (FR). CNRS Photothèque – David Gremillet En Terre de Liverpool, au Groenland, le mergule nain «Alle alle» est en prise directe avec les variations de l’environnement. Il se nourrit de copépodes, un crustacé planctonique, abondant, riche en lipides et facile à attraper lorsque la mer est froide. Si les eaux se réchauffent, ce petit oiseau est menacé par la faim. Recherche menée par l’Institut pluridisciplinaire Hubert Curien à Strasbourg (FR). CNRS Photothèque – David Gremillet
© CNRS Photothèque – David Gremillet © CNRS Photothèque – David Gremillet

Le cortège des menaces associées au réchauffement climatique vient de s’enrichir d’une nouvelle venue. Qui pourrait bien, dans les années à venir, concentrer les feux de la rampe, au vu de son considérable potentiel de destruction. Si en effet chacun s’était familiarisé avec le risque de baisse des rendements agricoles, de régression de la biodiversité, de catastrophes naturelles et d’épidémies, il va désormais falloir réfléchir, en plus, à la possibilité d’une hausse rapide et radicale du niveau marin. Ce n’est pas en soi une découverte. Les scientifiques savent depuis longtemps que les deux formidables masses de glace du Groenland et du continent Antarctique emprisonnent, à plusieurs kilomètres d’altitude, une partie non négligeable de l’eau mondiale. Et qu’au fil des temps géologiques, les réchauffements climatiques ont fait fondre ces calottes, élevant le niveau de la mer – tandis que les glaciations les ont fait croître, abaissant d’autant ce niveau.Ainsi, à l’apogée de la dernière glaciation, il y a environ 20 000 ans, la mer était 120 m plus basse qu’aujourd’hui – rattachant notamment les îles britanniques au continent. Ce qui est nouveau, c’est que ces fontes pourraient être bien plus rapides que prévu. À l’entame de ce siècle, on s’accordait à penser que ces colosses de glace étaient d’une très grande stabilité. D’autant que, si le Groenland s’est récemment réchauffé de 4°C, l’Antarctique, de son côté, semble plutôt se refroidir. La plupart des chercheurs considéraient par conséquent que l’humanité disposait, sur le terrain de la hausse du niveau des mers, d’au moins un ou deux siècles de relative tranquillité, même en cas de fort réchauffement. La hausse actuellement mesurée est d’environ 3 mm par an; dans son dernier rapport de février 2007, le GIEC estimait ainsi qu’au cours des cent prochaines années, elle se situerait entre 18 cm et 59 cm. Mais cette fourchette rassurante est assortie d’un commentaire qui l’est beaucoup moins. Ces chiffres, indique le GIEC, «n’incluent pas la totalité des effets de changements dans les flux des calottes glaciaires, pour lesquels il n’y a pas de base dans la littérature publiée.» Ces flux sont l’oeuvre de centaines d’immenses glaciers qui coulent depuis les calottes vers l’océan. Un phénomène majeur que, par manque de connaissances stabilisées, le GIEC n’a pas voulu inclure dans ses projections.

Vitesse triplée

Or les images satellitaires révèlent que le mouvement des glaciers groenlandais s’accélère. Le plus important, le Jacobshawn, a multiplié sa vitesse par trois en quelques années, pour atteindre le chiffre sidérant de 15 km par an. Les autres évoluent de la même façon. On distingue désormais de petits points bleus, un peu partout sur la calotte, qui sont en réalité des lacs de fonte s’écoulant vers l’intérieur du glacier. En Antarctique, la situation est plus complexe. Le corps du continent blanc, qui contient le gros des glaces mondiales, n’évolue pas. Si certains petits glaciers donnent des signes d’accélération, la plupart des scientifiques estiment plutôt que la masse totale de glace augmente faiblement, du fait d’un accroissement de l’enneigement. Par contre, à l’est de cette région, se trouve une presqu’île approximativement de la taille du Groenland, la péninsule antarctique. Plus éloignée du pôle, entourée d’eau, elle est moins froide. Et là, comme au Groenland, les glaciers accélèrent depuis quelques années. Ces données alarmantes ne permettent pas encore de faire des prévisions, tant notre connaissance de ces milieux extrêmes est récente et imparfaite, avec des modèles de la dynamique des calottes encore embryonnaires. On ne peut, par exemple, exclure qu’une intensification du dépôt de neige soit à l’origine de l’accélération des glaciers. On ne peut non plus exclure qu’il y ait naturellement des phases d’accélération et de ralentissement de ces fleuves solides, sans lien avec le réchauffement. Mais la plupart des spécialistes avancent une autre explication, du moins pour le Groenland: l’eau de fonte, en provenance de la surface, s’infiltrerait dans la glace jusqu’à former une couche lubrifiante entre le glacier et son socle rocheux – d’où l’accélération. Avec, comme effet amplificateur, la régression de la glace de mer (la banquise), qui ne jouerait plus son rôle de frein à l’écoulement. La hausse déjà enregistrée du niveau de la mer pourrait d’ailleurs jouer un rôle aggravant, en «soulevant» les glaciers à leur embouchure, ce qui là encore réduirait les frottements. Enfin, on ignore dans quelle mesure la désagrégation des calottes groenlandaise et ouest antarctique, si elle s’accélère, sera un processus continu ou si elle peut aboutir à une dislocation soudaine. En 2002, les glaciologues étaient sidérés face aux images, délivrées par la NASA, de la désintégration en quelques jours d’une plate-forme glaciaire nommée Larsen, de 3 200 km² et 500 milliards de tonnes, en mer de Wedell. Une sorte de rappel que dans la nature, les effondrements sont parfois radicaux et imprévisibles.

Une hausse de plusieurs mètres?

Théoriquement, le volume total des glaces groenlandaises représente une hausse de 7 m du niveau marin, et celle de la calotte ouest antarctique est du même ordre de grandeur. Où tout cela peut-il nous mener ? Sur ce point, les climatologues divergent. «On peut tout à fait envisager 1 m de hausse si la fonte du Groenland se poursuit à son rythme actuel» estime Jérôme Chappelaz, directeur adjoint du prestigieux Laboratoire de Glaciologie et de Géophysique de l’Environnement (LGGE) français. Le professeur Stefan Rahmstorf, du non moins célèbre Potsdam Institut fur Klimafolgen - forschung (PIK) allemand, a publié dans Science en janvier 2007 une corrélation entre la température des 120 dernières années et le niveau des mers. Il conclut que chaque degré de réchauffement provoque une accélération de la hausse de 3,4 mm par an. Appliqué aux projections de réchauffement du GIEC, ceci aboutit, dans le cas d’un scénario buisness as usual, à une hausse totale de 1,4 m en 2100. De son côté, Eric Rignot, du Jet Propulsion Lab de la NASA, un des meilleurs spécialistes aujourd’hui, considère que des hausses de 2 m à 3 m sont parfaitement envisageables. Quant à James Hansen, véritable «pape» de la climatologie – il a donné l’alerte sur le réchauffement climatique dès les années ‘80 –, il rappelle que plusieurs articles ont récemment établi que des hausses de 5 m par siècle se sont déjà produites dans l’histoire de façon naturelle. Et que donc de tels chiffres doivent être envisagés. Quelles en seraient les conséquences? «Le problème de la hausse n’est pas dans ce qui se passe les jours de mer calme», rappelle Stefan Rahmstorf. «Il est dans les conséquences des inévitables tempêtes côtières. On a calculé, pour New York, qu’avec une hausse de 1 m, les dégâts aujourd’hui associés à une tempête centennale (destructions, inondation du métro, perturbations économiques…) reviendraient environ tous les trois ans! Le coût en serait astronomique.» Or plus de la moitié de l’humanité vit aujourd’hui au bord de la mer, y concentrant richesses et infrastructures, et ce chiffre va augmenter. Quant à des hausses encore plus importantes, de 2, 3 ou 4 mètres, leurs effets donnent le vertige. Ils seraient assez comparables à ceux d’une guerre mondiale. Car il n’y a pas que les villes. Beaucoup des grands deltas de la planète (du Gange, du Mékong, du Nil…), dont la production agricole est considérable du fait de leur fertilité, seraient soit submergés, soit envahis par le sel et donc stérilisés. «Même si tout cela n’a qu’une chance sur cent de se produire, il faut tout faire pour l’éviter», martèle Stefan Rahmstorf. «On n’accepterait jamais de construire un pont qui aurait une chance sur mille de s’écrouler – alors comment pouvons-nous prendre un risque pareil avec le climat?»

Yves Sciama


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