Opinion

Chercheurs, les chercheurs?

Depuis plusieurs années des initiatives se créent, appelant à des changements radicaux des pratiques éducatives dès le secondaire et plaidant pour des «apprentissages basés sur l’investigation». C'est le cas notamment au Royaume-Uni, où le concept d'Enquiry-Based Learning vise à transformer les élèves en partenaires actifs dans les processus d’apprentissage. Le but est de les préparer «à formuler leurs propres questions de recherche et à convertir leur démarche en connaissance utile». En 2007, le rapport Rocard remis à la Commission soutient ces idées mais constate que ces pratiques sont très peu répandues et en appelle aux décideurs européens pour inciter à cette réorientation.

Cette prise de conscience apportera de salutaires changements dans la formation des jeunes chercheurs. Je pense cependant qu’il serait grand temps que la communauté scientifique s'inspire de ces principes éducatifs dans ses propres pratiques de recherche et de formation. Étudiant depuis plusieurs années les procédures des laboratoires dans le domaine de la construction de projets et de la communication scientifique, j’ai pu observer que, au-delà des faiblesses du style des chercheurs, les publications et les projets de recherche en révèlent de plus inquiétantes, dont les systèmes d'évaluation et les revues qui valident les travaux semblent se satisfaire: les questions de recherche et les hypothèses sont souvent vaguement formulées, les stratégies réduites à une série de protocoles ou d’activités. Le chercheur, par exemple, attend de son lecteur qu’il lui fasse confiance à la lecture d’énoncés aussi peu précis que «Little is known about xyz» ou «To the best of our knowledge, very few studies have tackled the issue of the effect of a on b». Comment considérer que de telles formulations puissent justifier du bien fondé de la recherche, de son originalité et de la nécessité de la financer? Plus encore, qu’elles puissent convaincre que le projet est ancré dans une pensée claire et construite et que l’apprenti chercheur développera les compétences cognitives attendues?

Derrière ces énoncés évasifs, ne faut-il pas craindre que le système de compétition et le rôle de plus en plus dominant de la technique et de la technologie mettent en danger l’exercice de la pensée critique – voire de la pensée tout court? S'ils veulent bâtir une relation de confiance avec la société, il semble urgent que les scientifiques redonnent toute sa place à la formulation et au partage des questions de recherche.

 

Marie-Claude Roland, Unité Linguistique et. Pratiques de Recherche, INRA (FR), roland@paris.inra.fr

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