Editorial

Le journalisme scientifique existe-t-il ?

Michel Claessens
Michel ClaessensRédacteur en chef

Ouvrons ce numéro avec le premier Forum européen du journalisme scientifique qui s'est tenu à Barcelone (voir notre dossier p. 6). Si les scientifiques parlent souvent d'une collaboration «nécessaire» avec les journalistes, indispensable me semble être la «distance» entre eux, garante de l'indépendance et de l'analyse critique des médias dont le public doit disposer pour se forger son opinion propre. Le travail d’investigation, caractéristique première d’une presse de qualité, est une exigence démocratique en science aussi. Toute recherche repose sur des options et comporte des implications qui doivent être clairement annoncées et ouvertement confrontées.

Cependant, les conditions ne sont pas réunies pour favoriser ce journalisme d'investigation. D'abord parce que les chercheurs considèrent souvent les journalistes comme des porte-parole. Ensuite parce que le système ne facilite pas la critique des travaux publiés par les chercheurs: comment un journaliste, même «scientifique», peut-il prétendre remettre en question le mode opératoire et les postulats validés par les principales autorités scientifiques?

Les grandes revues internationales et les services de presse des organisations de recherche sont devenus des organes de communication professionnels qui contrôlent une grande partie des informations. Couvertes du sceau de l'establishment scientifique et diffusées sous embargo, les annonces sont souvent reprises telles quelles par les médias. Comment, dans ces conditions et dans les temps impartis, faire une enquête approfondie sur les hypothèses, les options et les choix opérés par les chercheurs? L’énorme production scientifique, l’hyper-fragmentation des domaines de recherche et le statut précaire des journalistes scientifiques (avec le taux le plus élevé de free-lances de la presse) sont autant de facteurs qui limitent l’investigation, favorisent les effets d’annonce et, par conséquent, institutionnalisent l’information. De plus, celle-ci concerne le plus souvent une recherche déjà terminée, ou dont un volet vient de se clôturer. L’information sur les recherches en cours et sur la science en friche reste, elle, très lacunaire.


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