Portrait

Une chercheuse, tout simplement

Jeunesse d’allure et simplicité. C’est ce qui frappe lorsqu’on rencontre Maria Blasco. A 43 ans, la directrice des recherches fondamentales du CNIO, l’un des meilleurs centres d’étude du cancer et du vieillissement en Europe, est une femme souriante, sans un atome de forfanterie, totalement passionnée par ses travaux scientifiques.

Maria Blasco «La recherche en biologie moléculaire  est une fascinante aventure intellectuelle de tous les instants, une  expédition aux sources les plus profondes de la vie.» © D.B.U Maria Blasco «La recherche en biologie moléculaire est une fascinante aventure intellectuelle de tous les instants, une expédition aux sources les plus profondes de la vie.» © D.B.U
Répartition  des télomères dans un échantillon de peau vu à l’échelle de ses cellules individuelles. Les taches  vertes correspondent aux cellules possédant les télomères les plus courts,  tandis que celles possédant les  plus longs apparaissent en rouge et correspondent à un compartiment identifié de la peau où  sont localisées les cellules souches. © CNIO Répartition des télomères dans un échantillon de peau vu à l’échelle de ses cellules individuelles. Les taches vertes correspondent aux cellules possédant les télomères les plus courts, tandis que celles possédant les plus longs apparaissent en rouge et correspondent à un compartiment identifié de la peau où sont localisées les cellules souches. © CNIO

«Jusqu’à l’adolescence, je n’avais pas de vocation particulière. J’avais plutôt des goûts littéraires, j’aimais les arts et l’histoire. Mais le déclic s’est produit un jour, lorsque le lycée a invité des chercheurs à présenter leurs travaux en biologie moléculaire. Cette exploration du vivant m’a immédiatement fascinée. C’était cela qu’il fallait que je fasse dans ma vie…»

Maria Blasco, qui a grandi à Alicante, fait ses études à la célèbre Université autonome de Madrid. Elle y découvre un mentor, sa patronne de thèse, Margarita Salas. Son sujet de doctorat, très pointu, se situe dans un domaine encore émergent au début des années ‘90, mais d’une très grande actualité aujourd’hui: celui des télomères – ces régions singulières de réplication de l’ADN situées aux extrémités de chaque chromosome. «Margarita m’a introduit dans un champ de recherche d’une fertilité extraordinaire. On commençait à peine à réaliser, à l’époque, que les télomères représentaient une clé unique, à la fois pour comprendre les processus de vieillissement et pour lutter contre le cancer.»

Les héritières de Blackburn

Cette clé ouvrira également à Maria Blasco, en 1993, les portes du Cold Spring Harbor Laboratory, dans l’État de New York. Elle commence à travailler dans l’équipe très féminine et très stimulante de Carol Greider, elle-même formée par celle qu’on appelait la «grand-mère» des télomères, l’Australienne Elisabeth Blackburn. «C’est vrai qu’à cette époque pionnière, le laboratoire de Carol Greider était investi par des femmes, et ce pour une raison bien pragmatique. L’influence mondiale déterminante de femmes comme Blackburn et Greider dans ce champ de recherche a aidé à faire tomber les préjugés qui, trop souvent, favorisent l’accès des hommes aux postes les plus avancés de la science. Il faut d’ailleurs rendre hommage à Joe Gall, brillant biologiste des télomères à Yale, qui militait volontiers pour la cause des femmes.»

Pendant quatre ans, à Cold Spring Harbor Laboratory, Maria Blasco travaille sur le rôle de la télomérase, cet enzyme identifiée par Blackburn et Greider en 1985, dont l’action entretient ou restaure la longueur des liaisons télomères qui permettent la réplication intègre de l’ADN dans la division et la multiplication cellulaire. «Il fallait identifier par clonage les gènes complexes qui codent la télomérase. Je suis arrivée ainsi à produire, en 1997, la première lignée de souris knock-out, c’est-à-dire privée génétiquement de la production de cet enzyme. Ce fut un moment important, où ma carrière scientifique a pris une réelle consistance. Ce modèle animal allait permettre de vérifier comment la durée de vie et/ou la résistance aux tumeurs cancéreuses étaient affectées par le blocage des régions télomères.»

L'ascension biologique de l'Espagne

Travailler aux États-Unis, dans l’un des meilleurs laboratoires mondiaux de sa spécialité, représentait pour Maria Blasco un tremplin formidable. Espagnole et Européenne, celle-ci n’a cependant pas été tentée par une prolongation de son expatriation outre Atlantique. Le CSIC (Consejo Superior de Investigaciones Científicas), organisme national de la recherche publique en Espagne, lui propose de poursuivre ses travaux au Centro Nacional de Biotecnología à Madrid, en créant sa propre équipe. «Nous avons continué à travailler sur nos lignées de souris. Cela a contribué à mettre en évidence les mécanismes complexes grâce auxquels les télomères, de façon contradictoire, constituent l’«horloge biologique» de l’organisme adulte au fur et à mesure qu’ils se raccourcissent à la suite des divisions cellulaires qui ont assuré sa croissance. Nous avons également montré qu’ils sont à la base du développement des cellules somatiques cancéreuses, rendues en quelque sorte ‘immortelles’ lorsqu’ils se mettent à croître de façon incontrôlée.»

En 2003, la recherche sur le cancer en Espagne est restructurée dans un organisme de pointe, le CNIO (Centro Nacional de Investigaciones Oncológicas), qui s’installe dans un ancien hôpital rénové du nord de Madrid. Maria Blasco y émigre avec son équipe et en devient la directrice adjointe et la responsable du Programme d’oncologie moléculaire. «La création d’un tel centre interdisciplinaire, qui va de la recherche fondamentale aux études de nouveaux traitements en passant par la bioinformatique, est un passionnant challenge. Dans le domaine des télomères, nous avons notamment étendu les recherches au rôle déterminant que joue leur longueur dans la mobilisation des cellules souches et nous avons vérifié celui d’un composant catalytique de la télomérase, baptisé Tert. Ceci est un avant-goût des voies que l’on peut imaginer pour intervenir dans le processus de vieillissement ou trouver des voies de thérapie du cancer.»

L'Europe de la connaissance

Mais Maria Blasco tient à rester à sa place de biologiste. «Je n’ai pas choisi la médecine. Mes travaux se situent en amont. Ce qui m’occupe, c’est de faire avancer les connaissances, d’explorer la fantastique complexité du vivant, d’ouvrir des pistes, mais pas de soigner. D’autres sont appelés à le faire, avec d’autres savoirs. Bien sûr, en toile de fond, l’idée de combattre le cancer est un puissant moteur. L’idée de retarder le vieillissement aussi, d’autant plus que l’allongement de l’espérance de vie pose aujourd’hui le problème éthique de la qualité de la fin de l’existence. La nature – c’est-à-dire la biologie moléculaire des organismes – affiche, dans l’ordre des mammifères auquel nous appartenons, des durées de vie extrêmement variées. En agissant sur la longueur des télomères de nos souris transgéniques, nous pouvons déjà prolonger leur durée de vie dans des conditions de santé non altérées. Les humains vivent aujourd’hui deux fois plus longtemps que par les siècles passés. Si la science permet, non plus de prolonger, mais de ralentir le vieillissement humain, pourquoi ce mouvement doit-il s’arrêter? Mais il ne s’agit évidemment pas d’une soi-disant marche vers l’éternité…»

L’Espace européen de la recherche? Maria Blasco, qui est ou a été partenaire de plusieurs projets et réseaux soutenus par l’Union, y est largement reconnue. «Trois chercheurs de mon équipe ont été retenu dans le premier appel ‘jeunes’ du Conseil européen de la recherche», se réjouit-elle. Depuis sa réinstallation à Madrid, son cursus scientifique personnel s’émaille de nombreux prix et récompenses, décernés tant par des institutions publiques de recherche que par des fondations privées. Au sein de l’EMBO (European Molecular Biology Observatory), dont elle est membre depuis 2000, ses travaux ont décroché une Gold Medal en 2004 et elle fait partie, depuis l’année dernière, du Conseil de ce haut lieu scientifique transeuropéen. En 2006, elle a été cooptée comme membre de l’Academia Europaea.

«La recherche en biologie moléculaire a été un choix pris en connaissance de cause. C’est une fascinante aventure intellectuelle de tous les instants, une expédition aux sources les plus profondes de la vie. Mais je garde de mon éducation un intérêt particulier pour le monde de l’art, et plus précisément pour la peinture d’une jeune génération que j’aime découvrir, ici à Madrid. Il m’arrive de leur acheter des toiles. Leurs œuvres ne se vendent pas à des prix prohibitifs et il me plaît en même temps de contribuer à les faire émerger.»

Mais encore? Maria Blasco a une passion pour les chats. «Pauvres souris, elles me sont pourtant si précieuses…»

Didier Buysse


Haut de page

En savoir plus