Sur le terrain

Portrait d’une discipline hors norme

5e Conférence mondiale sur le journalisme scientifique – Melbourne 2007 5e Conférence mondiale sur le journalisme scientifique – Melbourne 2007

Comment faire aimer la science au grand public? Proches d’une communauté de chercheurs qui tantôt se rend opaque, tantôt fait parler d’elle, les journalistes scientifiques doivent constamment s’interroger pour préserver un art directement lié au monde qui nous entoure, et souvent nous dépasse. Tim Radford, ancien rédacteur en chef de la section scientifique du Guardian (UK), nous aide à mieux comprendre la magie de ce métier, mais aussi les difficultés qui le jalonnent. Propagateur de science, une profession à part entière…

Le métier compte autant de scientifiques convertis à la communication que de journalistes passionnés par la recherche ou encore de pédagogues des sciences désireux d’élargir leur audience. Le profil type n’existe pas. C’est même, diront certains, un art que seule la pratique peut façonner. Tombé dans la presse par hasard, après avoir quitté l’école à l’âge de 16 ans, Tim Radford en est la preuve vivante. «C’est sur le terrain que nous apprenons. Vous aurez beau avoir été à l’université pour étudier la communication de la science, une fois dans la réalité, les choses changent. Il faut constamment tout réapprendre.» (1)

Plus qu’un simple traducteur ou professeur, le journaliste scientifique doit avant tout rendre la science excitante. «Notre travail consiste à trouver des histoires qui n’ont jamais été racontées auparavant et à faire en sorte que les gens les lisent. La science évolue très vite à notre époque. Nous avons été pris par surprise par l’arrivée des cellules souches, du clonage ou d’Internet. Qui sait ce qui nous attend au coin de la rue? C’est fascinant d’un point de vue journalistique.»

Relativiser la science, informer sur les doutes qui persistent et surtout, la rendre accessible et agréable à tous, sans pour autant en déformer les subtilités. Telle est la mission qui s’impose au journaliste scientifique. Les questions-clé Qui? Quoi? Où? Quand? Comment? Pourquoi? prennent ici tout leur sens.

Très vite, deux professions à l’identité – voire l’égo – très marquée se découvrent un dénominateur commun: la curiosité. Car tout comme le scientifique qui pose des questions et continue de se les poser jusqu’à ce qu’il trouve la solution à son problème, le journaliste, lui aussi, s’interroge constamment. «À la différence qu’il n’a qu’un seul jour pour parvenir à une réponse, et qu’il doit impérativement construire un récit qui interpelle son public… Parfois, l’histoire existe déjà depuis longtemps mais personne ne l’a encore racontée.  C’est un véritable défi de l’actualiser pour mieux la faire revivre.»

Branche épineuse

Aucune recette, hélas, pour ce style journalistique qui doit prendre en considération une multitude de facteurs pas toujours faciles à combiner.

Tout d’abord, rappeler les règles du jeu. Alors qu’il n’est plus besoin de revenir sur le règlement du football ou les subtilités du jeu politique, la science, elle, doit être constamment remise en contexte afin de rappeler au public certains pré-requis essentiels. Qu’est-ce qu’un enzyme? Sur quoi repose la théorie des cordes? Comment le gène fonctionne-t-il? «Mais il n’est pas nécessaire de tout réexpliquer. Aujourd’hui, toute personne dotée d’une machine à laver ou d’un four à micro-ondes a plus de connaissances en informatique qu’il y a 20 ans. De même, le terme ADN n’a plus besoin d’être explicité, heureusement.».

Par ailleurs, faire comprendre le processus de création de la vérité scientifique – sans pour autant en faire l’apologie –, implique du recul et surtout une analyse approfondie de l’information. Car il s’agit de ne pas la dénaturer par trop de simplification. Une vulgarisation excessive peut en effet engendrer des interprétations erronées, lesquelles entretiennent la défiance récurrente des chercheurs vis-à-vis des journalistes. Plus que dans n’importe quelle autre branche du journalisme, le rédacteur scientifique doit investiguer au maximum dans les plus courts délais. Il devient alors lui-même un «mini-chercheur», ce qui le rapproche encore plus de son principal interlocuteur, le scientifique. Mais dans une époque surchargée de communiqués de presse, blogs et autres wikis, personne n’est à l’abri de l’inexactitude, encore moins lorsqu’il s’agit de science.

Info ou pub?

Dans la course effrénée pour les financements de recherche, l’avenir du chercheur repose, entre autre, sur les retombées médiatiques de son projet. Bien souvent, il aura tendance à s’adresser au bureau de presse ou aux spin doctors de son institut plutôt qu’à un journaliste, à moins que la naïveté de ce dernier, pas toujours feinte, ne permette de faire passer le message voulu. Où se trouve la limite entre journalisme et communication? Éternelle interrogation d’une profession qui est au seul service du public qu’elle informe.

La communication vante les avancées de la science quitte à arrondir les angles pour mieux la promouvoir. Le journaliste, quant à lui, la «pragmatise» tout en la rendant plus humaine. Il doit alors adopter une position neutre et critique, être conscient de ses propres choix et angles de vue, et informer le public sur la portée, positive ou négative de la découverte. Bref, demeurer indépendant autant que possible.

«Nous sommes ici pour aider le citoyen à avoir une opinion. Cela peut être une opinion d’ignorant, mais c’est toujours mieux qu’aucune opinion. Le journalisme, dans son ensemble, est bien plus sain pour le monde quand il est prêt à défier l’autorité. Les citoyens payent pour la science, qui dépend elle-même des décideurs politiques pour l’attribution des subventions. Dans ce sens, les scientifiques devraient aussi s’attendre à une presse critique. C’est tout à fait légitime.»

Caprices de l’information

Le journalisme scientifique est souvent l’un des «parents pauvres» de l’information générale. Avant de pouvoir susciter l’intérêt de l’audience ou des lecteurs, il faut d’abord convaincre le rédacteur en chef de la pertinence du sujet et de la place qu’il mérite. Dans un média généraliste sans rubrique scientifique bien définie, la priorité est souvent donnée aux soubresauts qui agitent l’actualité immédiate, et la nouvelle scientifique est alors reportée à plus tard, voire mise sur la touche. Il faut presque une découverte qui change la face du monde pour pouvoir réellement attirer l’attention des rédactions, ce qui ne garantit pas encore la qualité de son traitement médiatique. Car si l’on observe les médias actuels, il semble que plus la nouvelle est dans la tendance, le mainstream «sensationnel», plus le traitement de l’information devient trivial, voire bâclé.

Mais avec la montée en force de sujets d’envergure comme le réchauffement climatique, la santé ou Internet, de belles opportunités s’offrent au journalisme scientifique. Dans un monde médiatique toujours plus incertain, ces questions universelles arrivent progressivement en tête des préoccupations du grand public. Rendues accessibles et en prise directe sur le quotidien du citoyen, elles permettent à la science de s’immiscer un peu plus souvent dans la ligne éditoriale d’un magazine, d’une chaine de télévision ou d’une radio.

«Il y a un problème d’inertie dans la gestion des médias. Nous avons grandi dans une génération qui croit encore que la science est ennuyeuse, sans intérêt et qu’elle concerne des gens barbants à grosses lunettes vivant dans leur bulle. C’est une perception qu’il faut changer et c’est pourquoi nous avons besoin de journalistes extrêmement enthousiastes, capables de mettre en avant les grandes histoires qui se cachent derrière la science. Si cette discipline vous semble rébarbative, c’est parce que personne n’a encore réussi à vous en donner le goût. Nous sommes là pour relever ce défi.»

Diffuser main dans la main

Et c’est bien là que repose le vrai talent du journaliste scientifique, mais à une condition: que le chercheur lui fasse confiance. «Personne ne peut remplacer le scientifique qui parle de ses propres découvertes, mais si la première personne à qui il s’adresse est un journaliste, c’est encore mieux. Nous avons besoin de collaborateurs pour raconter nos histoires. Et dans la science, nos meilleurs partenaires sont les chercheurs.»

Même si son statut reste ambigu, la communauté si marginale du journalisme scientifique reste unie par cette volonté de transmettre un savoir universel. Car à la différence du politique, ces histoires sont les mêmes aux quatre coins du monde. Reste à espérer qu’à une époque profondément déterminée par la recherche et l’innovation, les prochaines générations de journalistes – et de citoyens – soient toujours plus avides de connaissances.

«Lorsque je rédige un article sur la physique nucléaire, je pense à la personne qui, dans la pièce d’à côté, écrit sur un footballeur pris en flagrant délit entouré de prostituées et d’une montagne de cocaïne. Quitte à choisir, le lecteur optera pour le scandale bien évidemment. L’amour, le sexe et la mort ont toujours été les sujets les plus populaires. La science est elle aussi souvent proche de ces trois thématiques. Une formidable occasion de raconter de belles histoires…»

Carlotta Franzoni

  1. Toutes les citations sont de Tim Radford.


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plus de précisions

Fédérations à l’unisson

Fondée en 2002, la Fédération Mondiale des Journalistes Scientifiques (WFSJWorld Federation of Science Journalists ) regroupe à ce jour 36 associations de journalistes issues de tous les continents. Son but: promouvoir le journalisme scientifique en tant que passerelle entre la science, les scientifiques et le public. Pour la WFSJ, ce métier doit jouer un rôle-clé pour la société civile et la démocratie. Il s’agit d’améliorer la qualité du reportage scientifique en organisant des échanges réguliers entre ses membres. Son site web regorge de ressources (livres, liens, documents, évènements) et propose notamment un cours inédit de journalisme scientifique en ligne (www.wfsj.org/course/).

Au niveau individuel, l’ISWA (International Science Writers Association) est la plus ancienne association de journalistes scientifiques internationale. Formée en 1967 pour répondre aux développements croissants de la vulgarisation scientifique et des communications techniques, l’ISWA est particulièrement utile aux rédacteurs ne bénéficiant pas d’association locale ou nationale. Ses membres ont accès aux avantages d’une organisation professionnelle internationale, en facilitant notamment les déplacements à l’étranger ou les échanges avec les scientifiques.

www.wfsj.org

www.internationalsciencewriters.org



L’espoir Internet?

Quel média pour la science? Plus accessible que la presse écrite, la télévision peut servir de tremplin vers des médias plus spécialisés. Mais avec sa façade «tape à l’œil» et ses contraintes techniques, son message reste  relativement limité.

Quant à l’intérêt de la radio en sciences, il dépend largement de «l’aura» de la personne interviewée et de ses capacités à s’exprimer et à transmettre son savoir. Un scientifique très pédagogue et chaleureux trouvera certainement sa place à la radio, mais tout le monde ne peut se targuer de posséder de telles qualités. «Il y a parfois un mur de glace qui entoure le chercheur et la radio ne sait que difficilement le briser», opine Tim Radford.

Reste la presse écrite, une sorte de foyer naturel pour la science, car elle expose plus facilement au lecteur des sujets parfois très complexes. Pour István Palugyai, journaliste au quotidien hongrois Népszabadság et ancien président de l’EUSJA (Association européenne du journalisme scientifique), «la plupart des journalistes scientifiques travaillent pour des journaux dits «sérieux» par rapport à la presse tabloïd qui a de plus en plus de succès. Or, ces journaux sérieux sont en déclin. À cela s’ajoute le fait que, bien souvent, les journaux locaux et régionaux se vendent mieux, alors que la science y est rarement présente. Face à cette situation, Internet offre une véritable porte de sortie.»

Outil quotidien pour approfondir et étayer l’info en peu de temps, Internet est devenu un instrument indispensable au fonctionnement de la presse scientifique. Les journaux en ligne et les portails ou blogs scientifiques, parfois rédigés par les chercheurs eux-mêmes, représentent aujourd’hui une source intarissable de connaissances. Mais le média le plus démocratique de l’histoire de la communication doit toutefois être manié avec moult précautions. Contrairement à l’éditeur de presse «papier», où la responsabilité éditoriale est encadrée par des dispositions légales, le journaliste improvisé du Web n’assortit son propos d’aucune caution.

Faute de distance critique et de réflexe journalistique en matière de recoupement de l’information, beaucoup de contenus de l’Internet sont trop bruts et portent à confusion. Ils se révèlent parfois erronés, car la Toile n’échappe ni aux imposteurs qui fabriquent la rumeur, ni aux naïfs qui la relaient. Et quand l’information est de qualité, elle n’offre pas toujours la pérennité qu’assure la presse imprimée. Les sites Web s’envolent, les écrits restent…


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