Science et société

Mutations en cours

Bernard Schiele © Nathalie St-Pierre Bernard Schiele © Nathalie St-Pierre
© Shutterstock «La question du changement climatique est le meilleur exemple du nouveau débat science-société, car malgré tous les enjeux économiques, la question environnementale est devenue universelle.» © Shutterstock
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Professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et chercheur au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST), Bernard Schiele a publié de nombreux travaux sur le rôle et l’impact des musées et des médias dans la diffusion de l’information et de la culture scientifique (1). Lors de son passage à Barcelone, il recadre pour nous les interactions entre la science et la société.

Les termes «société de la connaissance» ne quittent plus les discours et les objectifs des politiques. La place donnée aux sciences dans l’organisation sociale a-t-elle changé? Comment se positionnent les citoyens face à cette évolution?

Ces dernières décennies, les sciences se sont fortement complexifiées, et cela de deux façons. D’abord, en se formalisant, ce qui est leur mouvement naturel. Cela implique un langage, une communauté qui le partage, ainsi qu’une façon de penser la réalité dans et par ce langage. Évidemment, le maîtriser demande un long apprentissage. En d’autres mots, les sciences deviennent plus abstraites, plus précises, plus techniques, plus longues à assimiler et ce dans tous les domaines.

Ensuite, on assiste à une diversification constante. Pour bien décrire cette myriade de disciplines qui coexistent les unes à côté des autres, Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien et essayiste français, parle d’un «archipel des sciences». Dans ce double mouvement, la formulation des questions entre les communautés scientifique et journalistique ne peut être simple.

Un second problème essentiel est le fait que les sciences sont de plus en plus présentes dans notre quotidien, transformant constamment notre référence du réel car, d’une part, elles changent notre environnement – notamment avec de nouvelles technologies – et d’autre part, elles nous obligent à réviser systématiquement les idées sur lesquelles nous nous appuyons pour comprendre notre réalité. Une des grandes difficultés dans notre rapport aux sciences vient du fait qu’elles révolutionnent les concepts élaborés au cours de notre enfance, de notre éducation, pour comprendre la réalité. On est donc toujours pris dans des jeux extrêmement complexes.

Quelles  sont les conséquences de ces difficultés sur le processus de communication des sciences vers une large audience?

Ces mouvements ne facilitent évidemment pas la communication entre un public et des scientifiques. Je crois qu’il y aura toujours des tensions, et notamment deux contraintes économiques. La première touche au rôle que jouent les sciences comme support, moteur économique ou élément de relance systématique de l’innovation. Les sciences sont de plus en plus assujetties à la production de développements novateurs, car ces derniers sont nécessaires pour maintenir un taux de rendement ou de production commerciale, etc.

La seconde problématique cadre avec l’évolution et la transformation du métier de journaliste, obligé de retrouver ses marques dans une structure économique globalisante intégrée, plus qu’elle ne l’a jamais été. Les médias sont eux-mêmes saisis dans un mouvement de concentration, de développement d’empires qui contrôlent un nombre croissant de médias, diversifient leurs fonctions et visent différents marchés. Ce qui implique de produire un certain type d’information pour un public que l’on cible, que l’on cherche à satisfaire.

Et ajouter à ces contraintes économiques, la complexification des sciences elles-mêmes ne facilite pas les choses. Je ne pense donc pas qu’il y ait de réponse simple, mais il s’agit de notre réalité.

Le métier de chercheur est-il en train de changer?

Il est vrai, en premier lieu, que les scientifiques ne peuvent plus faire ce qu’ils voulaient. Comme la question de la légitimité du rôle des sciences est posée de plus en plus souvent, la communauté scientifique sent elle-même le besoin de développer des mécanismes de communication avec la société. C’est plus immédiat pour les jeunes scientifiques qui sont nés avec les nouveaux médias, c’est leur monde ordinaire et quotidien, un environnement où ils sont extrêmement à l’aise. Ce sera vraiment un moteur pour une science que d'être capable de mieux échanger et d’être à l’écoute, notamment parce que la société l’exige – et elle a raison de le faire. Elle observe, aussi, pour prendre la mesure, notamment économique, des impacts du développement scientifique. Bien sûr, les débats risquent d’être un peu plus ardus, mais ils seront aussi beaucoup plus soutenus et, à long terme, plus positifs pour beaucoup de monde.

Comme les débats sur les récents travaux du GIEC? D’aucuns considèrent qu’ils servent un but politique et non scientifique…

La question du changement climatique est en tout cas le meilleur exemple du nouveau débat science-société, car malgré tous les enjeux économiques, la question environnementale est devenue universelle. Il existe bien sûr encore des gouvernements réactionnaires, qui refusent de le voir, pour des raisons variées. Mais malgré tout le débat est là, ce qui est très constructif.

Quant à l’idée d’un complot visant à justifier scientifiquement des décisions politiques, je suis plutôt serein: la société devient trop complexe pour que même les groupes les plus influents puissent constamment gérer, manipuler, organiser le débat. Dans la réalité, les acteurs interviennent de plus en plus, interagissent les uns avec les autres. Et le dialogue social a lieu. Les questions collectives émergent. Il y a des enjeux, des acteurs cherchent à en maîtriser les arguments, c’est certain. Des intérêts sont défendus. Mais le jeu-même des intérêts finit par changer la dynamique du débat. Je suis plutôt positif.

Delphine d’Hoop

  1. (1) Voir aussi l’interview de Bernard Schiele dans RDT Info n° 51


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plus de précisions

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Ces trente dernières années, les découvertes scientifiques et techniques débouchent sur la notion de «culture scientifique». Celle-ci prépare plus les esprits aux diverses formes d’industrialisation qu’elle ne favorise le développement d’une posture réflexive et critique, alors que ces attentes sont fortes. Car la science évolue, elle se rapproche de la société, alors que le modèle linéaire science-technique-industrie est remis en cause. Sa publicité change aussi, notamment à travers la culture, la médiatisation et les débats.



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La science dans la société chinoise

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Quel rôle sociétal attribuez-vous à la science ?

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