SCIENCES SOCIALES

Les sens du travail

Comment les jeunes perçoivent-ils la vie active et quelle valeur lui accordent-ils? Quelle appréhension en avaient leurs aînés? Où se situe la «classe moyenne» des 30-50 ans? Peut-on réellement parler de «conflit des générations» dans le domaine du travail? Les chercheurs du projet européen SPReW(1) se penchent sur nos rapports sociaux.

Dans six pays (Belgique, France, Allemagne, Hongrie, Italie, Portugal), des équipes formées en majorité de sociologues analysent l’évolution des relations qui lient ou opposent les générations dans leur vie professionnelle.

L’objectif est d’évaluer les transformations socioculturelles et l’impact institutionnel qui ont marqué les changements dans les liens de solidarité, ou l’apparition de tensions nouvelles, dans le champ du travail. Pour ce faire, les chercheurs ont étudié, plus largement, les relations intergénérationnelles, les structures familiales et le style de vie, la cohésion sociale, où transparaissent à la fois des rapports négatifs et positifs entre générations. «Nous nous sommes interrogés sur le statut des générations dans les mutations du rapport au travail. L’appartenance à une génération est-elle une dimension clé pour appréhender les relations entre groupes d’âge ou d’autres critères viennent- ils éclater ou rapprocher ces derniers?», précise Patricia Vendramin, coordinatrice du projet.

L’Europe, comme souvent, apparaît semblable et différente. Le point commun, qui semble marquer le plus profondément la réalité du travail… c’est sa rareté. Les plus jeunes et les plus âgés se trouvent à la même enseigne. C’est la «classe moyenne» des 30-50 ans qui rassemble les privilégiés de la vie active. Ce sont eux qui résistent le mieux (en s’adaptant) aux nouvelles exigences de flexibilité demandées aux salariés. C’est seulement lorsque les tâches sont sous-traitées ou que les pôles de production prennent le large que cette génération se trouve généralement désarmée. Quant aux jeunes femmes, de plus en plus diplômées, elles sont nombreuses à lutter en silence, au jour le jour, pour une inaccessible harmonie entre projet de vie et projet professionnel.

Quelques années de certitude

Le travail n’est plus ce long fleuve tranquille qui prit sa source lors des «Trente Glorieuses». Les plus âgés étaient alors respectés pour leur expérience. Ils jouaient un rôle stratégique pour l’intégration et la formation des plu jeunes qui, tout naturellement, suivaient le même parcours. Les actifs d’antan (seniors actuels) avaient (ont) le sentiment d’appartenir à un «collectif». Ils s’identifiaient à leur groupe qui représentait une force – soit sous forme d’opposition symbolique à la hiérarchie, soit par un pouvoir de négociation via les syndicats. «Ce sentiment de solidarité était souvent plus important pour eux que la reconnaissance individuelle qui pourrait leur être offerte par l’entreprise. Leurs parcours personnel et professionnel étaient tout tracés et l’injonction à l’engagement subjectif dans le travail et l’autoréalisation était peu présente.» (2)

Cette image d’Épinal n’est pas éternelle. Dans les années ‘70, déjà, une série de déséquilibres et de ruptures éclaboussent la croissance, les investissements, l’emploi. Les années ‘80 sont celles de l’insécurité, des changements sociaux, et les innovations technologiques ne sont peut-être qu’un des aspects les plus symboliques de la «modernité» en marche. Les premiers touchés sont les jeunes et les plus âgés. Les moins formés sont les plus vulnérables. En France, 37 % des non qualifiés restent sans emploi cinq ans après avoir quitté l’école, contre 18 % de ceux qui ont terminé des études secondaires et 8% des diplômés de l’enseignement supérieur.

Individualisme contre solidarité?

Tout au contraire de leurs aînés, les jeunes qui sont embauchés ces dernières années connaissent de plus en plus une individualisation des relations employeur-employé, des contrats à la carte et, dans les meilleurs des cas, des possibilités personnelles de se valoriser. Pourquoi s’identifieraient-ils à leurs pairs alors qu’ils se trouvent en plein coeur de la compétition. L’enquête allemande Shell Jugenstudie, qui a lieu tous les deux ans, montrait en 2002, dans le pays réunifié, que les garçons et les filles entamaient le nouveau millénaire avec la performance comme mot d’ordre. La majorité d’entre eux étaient passés de la primauté de l’écologie à celle de l’économie. Leur accomplissement personnel et les problèmes pratiques les préoccupaient plus que les réformes sociales.

«Néanmoins, ce constat d’individualisme ne concerne pas seulement les jeunes générations et, malgré la vision pessimiste qui l’accompagne souvent, il ne signifie pas pour autant un rejet de la solidarité ou de la coopération au travail (ou hors travail). Selon les chercheurs, l’engagement solidaire est souvent évalué à partir de catégories anciennes qui sont aveugles aux formes contemporaines d’engagement collectif et de solidarité.»

Présent-passé

Comment se passe, aujourd’hui, la cohabitation inter-générations? Pour les jeunes, les travailleurs expérimentés peuvent incarner une réussite difficile à atteindre ou, au contraire, symboliser un «anti-modèle». Aux yeux des aînés, les «nouveaux» représentent une menace pour leur emploi – notamment en cas de restructuration. Certains analystes décèlent une lutte pour le pouvoir entre générations, d’autres un compagnonnage obligé souvent voué à l’échec. Beaucoup d’analystes négligent également le poids et le rôle de la génération «intermédiaire» des 30-50 ans. Mais ce sont avant tout la gestion, la politique des ressources humaines et l’organisation qui déterminent la vie d’une entreprise. L’harmonie est affaire de stratégie managériale.

Mais, quelle que soit sa génération, la relation d’un individu au travail dépend aussi de son parcours, de son environnement social, de ses expériences personnelles et de leurs traces plus ou moins conscientes, du contexte historique dans lequel il a baigné. La Hongrie est un bon exemple de cette «mixité». On peut trouver, dans la même équipe, des personnes qui ont vécu le socialisme pur et dur, d’autres qui ont été élevées dans un «communisme goulasch», plus laxiste, et ceux qui n’ont connu que «la liberté». Les anciens n’ont jamais rencontré le chômage et leur savoir s’est dévalorisé. Les plus jeunes ont grandi sans traditions ni repères et pourraient bien être (avec les ex- Allemands de l’Est) les plus individualistes des jeunes Européens.

L’éthique de l’authenticité

Analysant la jeunesse, considérée souvent comme égocentrique et négative, Charles Taylor, professeur de philosophie politique à l’Université McGill de Montréal (Canada), parle d’éthique de l’authenticité. «Cette éthique particulière peut expliquer leur faible investissement ou même leur risque de désengagement lorsqu’ils se sentent contraints à effectuer une tâche sans être reconnu pour leur travail, ou sans y trouver de l’intérêt. Les jeunes peuvent, par ailleurs, être motivés lorsque leur aptitude à prendre des initiatives est prise en compte et quand leur travail leur permet d’exprimer leur potentiel et leur besoin de trouver un sens à la vie.»

Le piège, ici, se trouve dans le surinvestissement dans le travail, notamment chez les cadres, et, selon les chercheurs, dans les nouvelles formes d’organisation comme celles en vigueur dans les entreprises des technologies de l’information et de la communication, du multimédia, de la communication ou du conseil.

Le havre familial

Si la solidarité intergénérationnelle pèse peu dans l’entreprise, elle se renforce, par contre, au niveau familial, pour des raisons plus matérielles qu’affectives, selon les enquêteurs de SPReW. Les jeunes restent longtemps chez leurs parents – qu’ils étudient ou qu’ils soient sans emploi. L’Italie bat en cela les records, avec 60,2 % des 18-34 ans dans ce cas (chiffres de 2005). Vivre ainsi, c’est aussi perdre de son autonomie, ne pouvoir fonder un foyer, être financièrement dépendant. Tous ces facteurs psychologiques ne sont pas, non plus, étrangers à l’attitude que quelqu’un peut avoir vis-à-vis du monde du travail. L’existence à court terme, limitée à un petit cercle rassurant (amis, famille, associations de volontaires, participation à des projets au jour le jour) ne ressemble en rien à la projection dans un engagement collectif et à long terme que l’on rencontrait dans les années ‘80.

«L’aspect déconcertant des trajectoires de jeunes tient également à une dé-standardisation croissante des parcours de vie et une individualisation de ceux-ci, qui ne peuvent pas être lues uniquement en termes de perte.»

Christine Rugemer

  1. Social Patterns of Relation to Work, projet impliquant en majorité des chercheurs mais auquel participaient également des membres du ministère français du Travail et de l’Agence de développement social de la Confédération européenne des syndicats.
  2. Toutes les citations sont de Patricia Vendramin.

Haut de page

plus de précisions

Analyser, comparer, suggérer

D’une durée de deux ans (2006-2008), SPReW analyse, dans six pays, les transformations du rapport au travail des différentes générations. Cette approche débouche sur une vaste collecte de données empiriques, une sélection et une évaluation de «bonnes pratiques», et une analyse comparative transnationale de ces questions. Une trentaine d’interviews individuelles et collectives, menées dans chaque pays, complète ce travail. L’étape finale sera l’élaboration de lignes directrices et recommandations pour une meilleure gestion des âges et des relations entre générations. Ces recommandations seront discutées dans le cadre de rencontres-débats, dans chaque pays partenaire et au niveau européen. Ces ateliers rassembleront des décideurs publics, des acteurs sociaux intéressés et des chercheurs.

Plusieurs documents téléchargeables sont déjà accessibles sur le site du projet.



Haut de page

En savoir plus