Victor
de Lorenzo | Enrica
Galli | Ken
Timmis |
Apprécier
la biodiversité
Dans
la sphère du vivant, le monde microbien constitue un gigantesque
réservoir encore à peine exploré de ressources
susceptibles de produire des applications innovantes utiles à
l'homme. La micro-biodiversité recèlerait-elle les
ressources durables sur lesquelles les sociétés
humaines pourront fonder une croissance économique d'un
type nouveau ? Et comment bâtir un partenariat intelligent
entre le patrimoine génétique de la planète
et la responsabilité gestionnaire de l'humanité
appelée à l'exploiter ?
Deux milliards d'années de métabolismes
- On
recense aujourd'hui environ 1,7 millions d'espèces vivantes
sur Terre. Combien en reste-t-il à découvrir ?
Les estimations varient entre 10 et 100 millions, mais une chose
est certaine : c'est dans la biodiversité microbienne
- celle des bactéries, protozoaires, champignons et autres
algues unicellulaires - que se situe le plus extraordinaire
réservoir de vie de la biosphère et les connaissances
que l'on en a sont encore infimes.
- Victor
de Lorenzo (Centro National de Biotecnologia, Madrid), président
de la session, l'a synthétiquement illustré en
présentant deux pyramides inversées. La première,
celle de l'état des connaissances, pointant vers le haut,
représentait la biodiversité connue, avec à
la base presque tous les écosystèmes, beaucoup
d'espèces animales, un peu moins de végétaux,
et très peu d'espèces microbiennes (environ 4000).
La seconde, pointant vers le bas, représentait la biodiversité
à découvrir : quelques espèces animales,
une quantité non négligeable de variétés
végétales, une multitude de micro-organismes
- Quel
enjeu scientifique représente cette biodiversité
du monde microbien ? Enrica Galli (Università degli Studi,
Milan) rappelle que,"durant deux milliards d'années,
les micro-organismes ont été les seuls êtres
vivants sur Terre, ce qui leur a laissé le temps d'explorer
une variété infinie de métabolismes adaptés
aux environnements les plus divers." En réalité,
depuis longtemps, l'homme a tiré parti de cette richesse,
que ce soit pour son alimentation (fermentations, etc.) ou pour
sa santé (antibiotiques, vitamines...).
- Mais
la révolution actuelle de la génétique
moléculaire renouvelle radicalement l'exploration méthodique
de ce potentiel. C'est à cet aspect essentiel d'une nouvelle
classification rationnelle du monde microbien que s'est, par
exemple, attaché le programme européen "Outils
moléculaires pour la biodiversité", coordonné
par Angela Karp (Université de Bristol). L'enjeu d'une
telle classification moléculaire n'est pas seulement
conceptuel, a souligné Ken Timmis (Gesellschaft für
Biotechnologische Forschung - Braunschweig), "car elle
permet de définir les conditions de culture in vitro
de micro-organismes inconnus, et c'est là la condition
clé pour l'exploration du monde microbien".
Nos
amis les microbes
- "Les
progrès de la génétique moléculaire
permettent, en outre, de s'intéresser aux communautés
de micro-organismes plus qu'aux micro-organismes isolés
grâce aux approches fondées sur l'analyse des métagénomes,
ou ensemble des génomes d'un écosystème
microbien. Or, les propriétés intéressantes
pour l'homme sont surtout le fait de ces communautés
de micro-organismes, interagissant entre eux selon des règles
encore mal comprises." Enfin, la manipulation génétique
des bactéries, maîtrisée depuis 1972, permet
de combiner au sein d'une seule cellule les propriétés
de différents micro-organismes.
- Le
champ des applications utiles ainsi ouvert est immense et possède
l'avantage d'un caractère environnementalement durable
tiré de l'évolution naturelle du vivant : systèmes
de surveillance assurés par des "bactéries
sentinelles", dont la présence ou l'absence indique
la présence de tel ou tel polluant, bioremédiation
grâce aux micro-organismes dépolluants, biotransformation
utilisant les bactéries comme autant d'usines cellulaires
- comme c'est déjà le cas pour certains médicaments
recombinants - ou encore découverte de nouvelles molécules
(antibiotiques, engrais, pesticides...) utiles à l'homme.
"L'exploitation de la diversité microbienne pourrait
être un des secteurs économiques moteurs d'une
croissance respectueuse de l'environnement au 21e siècle,"
a pronostiqué Ken Timmis. Et, comme l'a souligné
Victor de Lorenzo, "selon le récent Eurobaromètre
sur les jugements des citoyens par rapport aux sciences du vivant,
cet aspect de l'application des biotechnologies est considéré
par les Européens comme l'un des domaines de recherche
fortement apprécié". Dans ce régistre,
Enrica Galli a d'ailleurs recommandé de populariser la
devise des microbiologistes : "prends soin de tes amis
microbiens et ils prendront soin de ton avenir !"
Réévaluer les enjeux industriels
- Pourtant,
si la maîtrise de la biodiversité microbienne ouvre
une formidable perspective de développement durable,
Ken Timmis, prenant l'exemple des développements pharmaceutiques,
souhaite une réévaluation de nombre de pratiques
industrielles qui sont en contradiction avec le respect de ce
potentiel: "Qui se soucie aujourd'hui de la rapidité
de dégradation des médicaments dans l'environnement
?" s'est-il interrogé, alors que l'on peut se
douter que "plus un médicament a une demi-vie
élevée, plus nous risquons d'y être exposés
à notre insu, via l'eau de boisson par exemple, ce qui
fait apparaître à terme des résistances,
comme on le voit avec les antibiotiques".
-
Par ailleurs, cette voie durable est-elle aujourd'hui pleinement
exploitée ? "Qui financera ces recherches, rentables
uniquement à long-terme ?" a demandé
Anne-Marie Prieels (Cabinet Tech-know). Ken Timmis constate
également "une certaine frilosité des industriels
à s'engager sur le secteur de la bioremédiation,
perçu comme trop dépendant des législations
et règlements imposés par les politiques et donc
difficiles à anticiper. Els Torreele (Université
Libre de Bruxelles) s'est inquiétée du fait que
"les recherches fondamentales en amont des développements
industriels sont aujourd'hui fort peu financées par le
secteur public", alors que, comme l'a expliqué
David Schindel (National Science Foundation), les programmes
de recherche publique sur la biodiversité microbienne
existent aux USA. Répondant à cette interpellation,
Bruno Hansen (Commission européenne) a rappelé
que l'Union est consciente de l'importance de ces recherches
en amont, prenant pour exemple l'action concertée "Eurocold",
animée par Nick Russel (Université de Londres),
consacrée à l'étude des bactéries
vivant dans les calottes glaciaires. Ces travaux ont permis
de découvrir plusieurs enzymes actives à basse
température, très utiles par exemple en industrie
agro-alimentaire.
Ethique de
la diversité
-
Certains intervenants ont souhaité que l'on prenne la
pleine mesure de l'importance éthique de la notion de
biodiversité. Paul Janiaud (INSERM) et Franck Mulcahy
(European Disability Forum), ont fait remarquer que tout se
passait comme si l'espèce humaine se résumait,
du point de la vue de la recherche génétique,
"à des hommes entre 25 et 50 ans, non handicapés".
- Ces
points de vue ont lancé le débat sur l'importance
de la conservation de toutes les dimensions de la biodiversité
: écosystèmes, espèces et diversité
génétique. "On ne conserve bien que ce
que l'on utilise de manière raisonnée et durable"
a estimé de Lorenzo. Dans son exposé sur les enjeux
sociétaux de la biodiversité, Sue Mayer (Genewatch)
a insisté sur "l'importance de l'érosion
actuelle de la diversité biologique, qu'il s'agisse des
espèces naturelles ou du germoplasme des espèces
utilisées en agronomie". Elle s'est cependant
refusée à en faire porter la responsabilité
aux bouleversements induits par la génétique moléculaire
et aux organismes génétiquement modifiés
(OGM) : "Nous sommes à la croisée des
chemins, entre un scénario pessimiste qui verrait une
poignée d'espèces d'OGM cultivées intensément
dans toutes les régions du monde et un scénario
optimiste fondé sur une valorisation de la biodiversité
appuyée par les méthodes de la génétique
moléculaire".
Les voies d'un
débat
- Comment,
dès lors, choisir collectivement ? A partir de quelles
données ? Françoise Pecqueraux (European Consumer
Organisation) s'est interrogée sur "la possibilité
de réaliser aujourd'hui une évaluation scientifique
du risque associé aux techniques de la génétique
moléculaire appliquée à l'environnement".
Sue Mayer a répondu par la négative en jugeant
"qu'une évaluation purement scientifique est
impossible dans l'état actuel des connaissances".
Patrick Cunningham (Trinity College, Dublin) a fait valoir que
"l'évaluation des risques est aujourd'hui infiniment
plus complexe qu'au temps de la conférence d'Asilomar
qui avait vu, en 1974, une centaine de scientifiques évaluer
à huis clos les problèmes causés par les
manipulations génétiques des bactéries,
alors toutes récentes". La place est donc libre
pour un débat public de grande ampleur. Celui-ci ne sera
fructueux, selon Sue Mayer, qu'à trois conditions : "que
ce débat n'exclue aucun intervenant; qu'il ne surestime
pas l'importance de la génétique, qui n'est qu'une
partie du savoir scientifique; qu'il soit fondé sur une
évaluation comparée des différentes options,
aucune n'étant a priori à écarter".
Le chemin ainsi tracé sera long et difficile, a-t-elle
prévenu.
Els
Torreele | Franck
Mulcahy | Sue
Mayer |
|