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Comment juger
et jauger une université ? De quelle manière estimer la santé de
son enseignement et de sa recherche ? Faut-il établir des comparaisons
entre institutions, pays, disciplines ? Qu'est-ce qu'un pôle d'excellence
? Comment les universités s'inscrivent-elles dans leur environnement
socio-culturel et régional ? Quel est le lien entre diplôme et emploi
? Doit-on lier performances (et lesquelles ?) et subsides ? Institutions
culturelles et éducatives, dispensatrices de valeurs, les universités
sont priées - de plus en plus clairement depuis une dizaine d'années
- de délivrer des services efficaces.
Le "signal" de l'informatisation
"L'informatisation semble avoir été le premier
facteur a avoir révélé des situations souvent dysfonctionnelles.
Lorsque les universités ont dû adapter des logiciels de gestion
à leurs besoins, elles se sont aperçues du nombre de domaines différents
qu'elles avaient à maîtriser - le personnel, la scolarité des étudiants,
la recherche, les finances, l'immobilier -, de l'opacité et des
contradictions internes qui régnaient souvent au sein de leurs services,
de même que l'absence d'information fiable et de données statistiques."
Ce constat est émis par Pierre Dubois, professeur à l'université
de Marne-la-Vallée (une des petites Alma nouvellement créées autour
de Paris), coordonnateur du projet de recherche Evalue, qui a mené
une vaste enquête européenne sur ce sujet (voir encadré). "Notre
travail a rassemblé onze équipes de chercheurs de huit pays qui
ont passé au peigne fin les différentes méthodes d'évaluation externe
ou interne d'un nombre significatif d'institutions universitaires
européennes. L'objectif était de tenter de cerner, très pragmatiquement,
l'utilité des audits - qui avaient le vent en poupe - et de savoir
dans quelle mesure ils pouvaient être un facteur de progrès."
Missions nouvelles Approfondie
et minutieuse, l'étude a mis en lumière nombre de questions complexes
sur l'évolution des universités publiques. Administrations et entreprises
à la fois, celles-ci dispensent un enseignement qui ne s'inscrit
plus dans une culture élitaire obsolète. Proches de la vie économique
et sociale, elles sont appelées à jouer des rôles d'expertise, de
dissémination scientifique et technique, d'ouverture culturelle
vers le grand public, de participation au développement national
et/ou régional (notamment grâce à la recherche appliquée). Bien
souvent, par souci de démocratisation, les pôles universitaires
ont été multipliés et décentralisés. Les diplômes, les niveaux scientifiques,
les possibilités d'y accéder (horaires décalés, etc.) se sont diversifiés.
Autant de changements qui impliquent une recrudescence des missions
et des partenaires avec lesquels les universités sont appelées à
coopérer.
Audits "expérimentaux"
C'est dans ce contexte de changement et de culture managériale
que les pouvoirs publics nationaux ont eu de plus en plus recours
à des évaluations, confiées à des observateurs externes. Deux approches
étaient possibles : comparer l'enseignement d'une discipline dans
toutes les universités du pays (ce qui devait leur permettre d'estimer
leurs compétences sur le plan national) ou comparer les différentes
facultés d'une même institution (ce qui peut avoir un effet stimulant).
"Au départ, on fit appel à des consultants privés, raconte Pierre
Dubois. Ils ont eu le tort de considérer les universités comme des
entreprises et y ont appliqué des schémas classiques d'évaluation,
non adaptés aux spécificités de la gestion universitaire. La plupart
se sont fourvoyés. Après une phase quelque peu expérimentale, on
s'est rendu compte que le principal apport de l'audit externe était,
finalement, d'inciter au développement de l'évaluation interne.
Au fil du temps, ces contrôles, que l'on peut considérer comme imposés,
entraînent une démarche d'auto évaluation très positive à partir
du moment où les intéressés décident d'entrer dans cette
logique."
La complémentarité externe-interne L'Italie
est sans doute le pays qui a le mieux réussi cette double approche.
Légal et obligatoire depuis 1993, l'audit externe est géré par le
Comité national d'évaluation des universités, dépendant du ministère
de l'éducation, des universités et de la recherche. Il est complété
par le Nucleo de valutazione, propre à chaque institution
et chargé d'en dresser le bilan. "Seule une évaluation coopérative
et aux objectifs partagés peut introduire le changement et déboucher
sur une réussite. Aucune méthode ne pourrait évaluer efficacement
le fonctionnement des universités sans associer ceux qui la constituent",
remarque Stefano Boffo, de l'université de Sassari. A ses yeux,
le rôle du Nucleo est donc fondamental. Un exemple ? "Au
niveau de la recherche, les crédits propres aux universités étaient
distribués per capita en proportion du rang de la personne
- professeur, professeur associé, chercheur. Ces dernières années,
certaines universités et plus particulièrement certaines facultés
- principalement dans les disciplines scientifiques - ont adopté
un autre système basé sur l'évaluation des résultats de la recherche."
En Norvège, la législation impose des évaluations
systématiques pour toutes les institutions d'enseignement supérieur
depuis 1995. Le système préexistait cependant à l'obligation de
sorte qu'une longue tradition en a fondé l'acceptation. "Nous pratiquons
l'évaluation de l'enseignement et des enseignants dans une optique
positive, fait remarquer Anne-Lise Hostmark Tarrou, professeur en
sciences de l'éducation au Centre d'Etudes Supérieures d'Akerhus.
Le Centre national de la recherche procède à des audits des disciplines
dans différentes institutions et compare également leurs résultats
avec ceux d'autres pays, mais cela dans l'intention de les aider
à s'améliorer."
Dans le cadre du projet Evalue, Anne-Lise Hostmark
Tarrou a favorisé le travail de terrain. Etudes de cas et interviews
approfondies ont permis d'analyser les pratiques pédagogiques, selon
une grille d'évaluation basée sur l'ouverture à l'interdisciplinarité,
les performances des étudiants, les critères d'admission et de sélection,
etc. "Cette approche constitue un moyen d'accroître la qualité de
l'ensemble d'une institution, mais également un outil mis au service
de tout enseignant ou chercheur désireux d'auto-évaluer et d'améliorer
son propre travail. Par ailleurs, les évaluations peuvent apaiser
des tensions (entre différentes orientations pédagogiques, entre
recherche fondamentale et recherche appliquée, entre corps enseignant
et personnel administratif, entre professeurs et étudiants). Quant
à notre propre institution, elle a retenu les leçons d'Evalue dans
la perspective du développement régional. Alors que nous étions
dispersés en plusieurs lieux, dans la région d'Oslo, nous venons
d'opter pour un regroupement en un seul site, choisi parce que nous
pourrons développer des liens plus étroits avec les entreprises
proches."
Stratégies et sentiments mitigés Ce
travail d'évaluation systématique est loin d'être entré dans
les mœurs, notamment en France. "L'évaluation des enseignements
à l'université est rare et, lorsqu'elle existe, elle n'est pas soutenue.
L'appréciation des étudiants, en principe obligatoire depuis 1997,
reste peu fréquente. L'évaluation est ressentie comme une inspection
et un contrôle par des professeurs d'université qui, pour gravir
les échelons, ont beaucoup plus intérêt à favoriser leur activité
de recherche et de publication que de s'investir dans l'enseignement",
fait remarquer Jacques Dejean, consultant, professeur de management
de l'Ecole supérieure d'ingénieurs en électrotechnique et électronique
(EISEE), qui vient de remettre un rapport au Haut Conseil de l'évaluation
de l'école.
"La stratégie d'évaluation varie selon les pays, poursuit Pierre
Dubois. En Finlande ou dans le nord de l'Allemagne, par exemple,
la question financière est importante et les évaluations tiennent
compte de façon beaucoup plus précise des gestions budgétaires et
des possibles économies d'échelle. Ce modèle se développe actuellement
et se justifie si l'on considère que l'université n'est pas seulement
une administration publique et un ensemble de corps professionnels,
mais également une entreprise productrice de services, aux ressources
limitées." Ce modèle est-il facilement acceptable? "Alors que l'évaluation
est systématique en Italie, les universités la considèrent très
différemment, fait remarquer Stefano Boffo. Certaines l'utilisent
comme une opportunité d'innovation et de changement. D'autres la
ressentent comme une contrainte bureaucratique. Le rôle des recteurs
est crucial. Certains utilisent l'évaluation comme un outil permettant
d'introduire les changements qu'ils souhaitent eux-mêmes faire passer.
D'autres, désireux de conserver des relations équilibrées avec les
différents acteurs auxquels ils sont confrontés, préfèrent faire
l'impasse sur l'effet potentiel de l'évaluation."
Encadrés
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| Le
projet Evalue
Abouti en 1998, le projet
Evalue a réuni un noyau de 23 chercheurs qui ont analysé
31 études de cas d'évaluation dans les universités publiques
de huit pays (Allemagne, Espagne, Finlande, France,
Italie, Norvège, Portugal, Royaume-Uni). Leur premier
but était de savoir si l'évaluation pouvait être une
condition d'amélioration des performances des universités.
Leur réponse est positive, du moins dans certaines conditions.
Ceci les amène à suggérer un modèle d'évaluation répondant
à quatre critères : un esprit pluraliste, favorisant
une méthode participative ; une approche contextualisée
tenant compte de l'environnement spécifique de l'institution
; une analyse dynamique prenant en considération
son histoire, sa culture et ses objectifs ; une optique
globale tenant compte des liens entre toutes
les activités de l'institution.
Contact
Pierre Dubois,
université de Marne-la-Vallée (F)
dubois@univ-mlv.fr
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| L'exemple
d'AlmaLaurea
Né à l’université
de Bologne et soutenu par le ministère de l’Education
(MIUR), AlmaLaurea regroupe 19 Alma italiennes organisées
en consortium. AlmaLaurea radiographie en permanence
“l’efficacité” du paysage universitaire,
plus particulièrement la relation entre les performances
éducatives et l’insertion des diplômés
sur le marché du travail. Véritable observatoire,
fort d’un travail statistique permanent, ce consortium
représente un lien précieux entre le monde
des campus et la réalité socio-professionnelle.
L’un de ses objectifs est d’ailleurs d’orienter
la politique de l’éducation dans ce sens.
Sa base de données, à travers laquelle
les diplômés peuvent introduire leur CV
et les entreprises découvrir leurs qualités,
couvre 55% des Italiens sortis des universités
et contient quelque 250000 curriculum vitae.
Chaque année, AlmaLaurea publie
notamment le rapport Profilo dei Laureati qui permet
de voir l’évolution de la population estudiantine
(origine, choix des études, genre, réussite,
orientation, etc.). D’autres thèmes sont
systématiquement abordés, tels la qualité
de l’enseignement, la mobilité des étudiants
ou leur situation professionnelle à différentes
périodes (un, deux et trois ans après
la fin de leur cursus, qui donne lieu à un rapport
annuel Indagine sulla Condizione Occupazionale dei Laureati.
AlmaLaurea élargit actuellement
ses efforts pour offrir ses services au niveau européen.
http://www.almalaurea.it/
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| La
cote des maîtres
Italie
Des étudiants évaluateurs? Andrea Cammelli,
enseignant à l'université de Bologne, estime les résultats
très satisfaisants, du moins dans sa propre institution
: "Le fait que l'on demande à des étudiants d'évaluer
la qualité de l'enseignement a apporté certains changements
d'attitude des professeurs. Ceux-ci respectent les horaires,
ils enseignent eux-mêmes plutôt que de déléguer leurs
cours à un assistant, la préparation des cours et le
matériel didactique s'est amélioré..." Pour Stefano
Boffo, de l'université de Rome, une telle pratique était
inimaginable il y a seulement quelques années. Prescrite
par le Comité, elle est généralisée et acceptée dans
quasiment toutes les universités.
Suisse
Depuis 1998, l'Université de Genève a développé
un secteur formation-évaluation au sein de son rectorat.
Les enquêtes tiennent compte de l'avis des étudiants
qui sont invités à juger l'enseignement (méthodologie,
contexte d'apprentissage, etc.) et non l'enseignant.
Nicole Rege Colet, auteur du dernier rapport d'audit,
y fait cependant remarquer que "l'évaluation est tributaire
de facteurs humains et affectifs qui en font un sujet
très sensible, raison pour laquelle nous restons très
prudents quant à l'interprétation et aux conclusions
à tirer des données fournies par les questionnaires
distribués aux étudiants." Et de s'interroger également
sur les pièges de l'évaluation, notamment une tendance
à la démagogie qui pourrait tenter certains enseignants
soucieux de leur cote...
France
A l'université de Marne-la-Vallée, une enquête
réalisée par des étudiants dits "délégués de formation"
a révélé qu'une grande majorité de jeunes se considérait
comme insatisfaite, mal informée, et voyait mal quel
pouvait être son rôle dans les conseils déjà mis en
place. Pour les stimuler à participer, un diplôme d'"administrateur
universitaire" a été créé. Des cours ont été organisés
où l'on apprend, notamment, à décortiquer le budget
de l'université, imaginer et analyser des évaluations,
rendre des travaux sur l'organisation et la gestion
de ce type d'établissement. Une innovation apparemment
très motivante et appréciée dans un curriculum vitae. |
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