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Que "vaut" une université ?

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  L'Union européenne compte un millier d'universités publiques occupant plus d'un million de personnes et fréquentées par quelque 15 millions d'étudiants. Institutions complexes, farouches de leur traditionnelle autonomie, les Alma doivent également rendre des comptes aux pouvoirs publics qui les financent et déterminent leurs missions. Dans un contexte socio-économique en mouvement, elles n'échappent pas au devoir de performance. Et les évaluateurs les tiennent à l'œil.
   
     
   

Comment juger et jauger une université ? De quelle manière estimer la santé de son enseignement et de sa recherche ? Faut-il établir des comparaisons entre institutions, pays, disciplines ? Qu'est-ce qu'un pôle d'excellence ? Comment les universités s'inscrivent-elles dans leur environnement socio-culturel et régional ? Quel est le lien entre diplôme et emploi ? Doit-on lier performances (et lesquelles ?) et subsides ? Institutions culturelles et éducatives, dispensatrices de valeurs, les universités sont priées - de plus en plus clairement depuis une dizaine d'années - de délivrer des services efficaces.

Le "signal" de l'informatisation

"L'informatisation semble avoir été le premier facteur a avoir révélé des situations souvent dysfonctionnelles. Lorsque les universités ont dû adapter des logiciels de gestion à leurs besoins, elles se sont aperçues du nombre de domaines différents qu'elles avaient à maîtriser - le personnel, la scolarité des étudiants, la recherche, les finances, l'immobilier -, de l'opacité et des contradictions internes qui régnaient souvent au sein de leurs services, de même que l'absence d'information fiable et de données statistiques." Ce constat est émis par Pierre Dubois, professeur à l'université de Marne-la-Vallée (une des petites Alma nouvellement créées autour de Paris), coordonnateur du projet de recherche Evalue, qui a mené une vaste enquête européenne sur ce sujet (voir encadré). "Notre travail a rassemblé onze équipes de chercheurs de huit pays qui ont passé au peigne fin les différentes méthodes d'évaluation externe ou interne d'un nombre significatif d'institutions universitaires européennes. L'objectif était de tenter de cerner, très pragmatiquement, l'utilité des audits - qui avaient le vent en poupe - et de savoir dans quelle mesure ils pouvaient être un facteur de progrès."

Missions nouvelles

Approfondie et minutieuse, l'étude a mis en lumière nombre de questions complexes sur l'évolution des universités publiques. Administrations et entreprises à la fois, celles-ci dispensent un enseignement qui ne s'inscrit plus dans une culture élitaire obsolète. Proches de la vie économique et sociale, elles sont appelées à jouer des rôles d'expertise, de dissémination scientifique et technique, d'ouverture culturelle vers le grand public, de participation au développement national et/ou régional (notamment grâce à la recherche appliquée). Bien souvent, par souci de démocratisation, les pôles universitaires ont été multipliés et décentralisés. Les diplômes, les niveaux scientifiques, les possibilités d'y accéder (horaires décalés, etc.) se sont diversifiés. Autant de changements qui impliquent une recrudescence des missions et des partenaires avec lesquels les universités sont appelées à coopérer.

Audits "expérimentaux"

C'est dans ce contexte de changement et de culture managériale que les pouvoirs publics nationaux ont eu de plus en plus recours à des évaluations, confiées à des observateurs externes. Deux approches étaient possibles : comparer l'enseignement d'une discipline dans toutes les universités du pays (ce qui devait leur permettre d'estimer leurs compétences sur le plan national) ou comparer les différentes facultés d'une même institution (ce qui peut avoir un effet stimulant). "Au départ, on fit appel à des consultants privés, raconte Pierre Dubois. Ils ont eu le tort de considérer les universités comme des entreprises et y ont appliqué des schémas classiques d'évaluation, non adaptés aux spécificités de la gestion universitaire. La plupart se sont fourvoyés. Après une phase quelque peu expérimentale, on s'est rendu compte que le principal apport de l'audit externe était, finalement, d'inciter au développement de l'évaluation interne. Au fil du temps, ces contrôles, que l'on peut considérer comme imposés, entraînent une démarche d'auto évaluation très positive à partir du moment où les intéressés décident d'entrer dans cette logique."

La complémentarité externe-interne

L'Italie est sans doute le pays qui a le mieux réussi cette double approche. Légal et obligatoire depuis 1993, l'audit externe est géré par le Comité national d'évaluation des universités, dépendant du ministère de l'éducation, des universités et de la recherche. Il est complété par le Nucleo de valutazione, propre à chaque institution et chargé d'en dresser le bilan. "Seule une évaluation coopérative et aux objectifs partagés peut introduire le changement et déboucher sur une réussite. Aucune méthode ne pourrait évaluer efficacement le fonctionnement des universités sans associer ceux qui la constituent", remarque Stefano Boffo, de l'université de Sassari. A ses yeux, le rôle du Nucleo est donc fondamental. Un exemple ? "Au niveau de la recherche, les crédits propres aux universités étaient distribués per capita en proportion du rang de la personne - professeur, professeur associé, chercheur. Ces dernières années, certaines universités et plus particulièrement certaines facultés - principalement dans les disciplines scientifiques - ont adopté un autre système basé sur l'évaluation des résultats de la recherche."

En Norvège, la législation impose des évaluations systématiques pour toutes les institutions d'enseignement supérieur depuis 1995. Le système préexistait cependant à l'obligation de sorte qu'une longue tradition en a fondé l'acceptation. "Nous pratiquons l'évaluation de l'enseignement et des enseignants dans une optique positive, fait remarquer Anne-Lise Hostmark Tarrou, professeur en sciences de l'éducation au Centre d'Etudes Supérieures d'Akerhus. Le Centre national de la recherche procède à des audits des disciplines dans différentes institutions et compare également leurs résultats avec ceux d'autres pays, mais cela dans l'intention de les aider à s'améliorer."

Dans le cadre du projet Evalue, Anne-Lise Hostmark Tarrou a favorisé le travail de terrain. Etudes de cas et interviews approfondies ont permis d'analyser les pratiques pédagogiques, selon une grille d'évaluation basée sur l'ouverture à l'interdisciplinarité, les performances des étudiants, les critères d'admission et de sélection, etc. "Cette approche constitue un moyen d'accroître la qualité de l'ensemble d'une institution, mais également un outil mis au service de tout enseignant ou chercheur désireux d'auto-évaluer et d'améliorer son propre travail. Par ailleurs, les évaluations peuvent apaiser des tensions (entre différentes orientations pédagogiques, entre recherche fondamentale et recherche appliquée, entre corps enseignant et personnel administratif, entre professeurs et étudiants). Quant à notre propre institution, elle a retenu les leçons d'Evalue dans la perspective du développement régional. Alors que nous étions dispersés en plusieurs lieux, dans la région d'Oslo, nous venons d'opter pour un regroupement en un seul site, choisi parce que nous pourrons développer des liens plus étroits avec les entreprises proches."

Stratégies et sentiments mitigés

Ce travail d'évaluation systématique est loin d'être entré dans les mœurs, notamment en France. "L'évaluation des enseignements à l'université est rare et, lorsqu'elle existe, elle n'est pas soutenue. L'appréciation des étudiants, en principe obligatoire depuis 1997, reste peu fréquente. L'évaluation est ressentie comme une inspection et un contrôle par des professeurs d'université qui, pour gravir les échelons, ont beaucoup plus intérêt à favoriser leur activité de recherche et de publication que de s'investir dans l'enseignement", fait remarquer Jacques Dejean, consultant, professeur de management de l'Ecole supérieure d'ingénieurs en électrotechnique et électronique (EISEE), qui vient de remettre un rapport au Haut Conseil de l'évaluation de l'école.

"La stratégie d'évaluation varie selon les pays, poursuit Pierre Dubois. En Finlande ou dans le nord de l'Allemagne, par exemple, la question financière est importante et les évaluations tiennent compte de façon beaucoup plus précise des gestions budgétaires et des possibles économies d'échelle. Ce modèle se développe actuellement et se justifie si l'on considère que l'université n'est pas seulement une administration publique et un ensemble de corps professionnels, mais également une entreprise productrice de services, aux ressources limitées." Ce modèle est-il facilement acceptable? "Alors que l'évaluation est systématique en Italie, les universités la considèrent très différemment, fait remarquer Stefano Boffo. Certaines l'utilisent comme une opportunité d'innovation et de changement. D'autres la ressentent comme une contrainte bureaucratique. Le rôle des recteurs est crucial. Certains utilisent l'évaluation comme un outil permettant d'introduire les changements qu'ils souhaitent eux-mêmes faire passer. D'autres, désireux de conserver des relations équilibrées avec les différents acteurs auxquels ils sont confrontés, préfèrent faire l'impasse sur l'effet potentiel de l'évaluation."


Encadrés
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Le projet Evalue

Abouti en 1998, le projet Evalue a réuni un noyau de 23 chercheurs qui ont analysé 31 études de cas d'évaluation dans les universités publiques de huit pays (Allemagne, Espagne, Finlande, France, Italie, Norvège, Portugal, Royaume-Uni). Leur premier but était de savoir si l'évaluation pouvait être une condition d'amélioration des performances des universités. Leur réponse est positive, du moins dans certaines conditions. Ceci les amène à suggérer un modèle d'évaluation répondant à quatre critères : un esprit pluraliste, favorisant une méthode participative ; une approche contextualisée tenant compte de l'environnement spécifique de l'institution ; une analyse dynamique prenant en considération son histoire, sa culture et ses objectifs ; une optique globale tenant compte des liens entre toutes les activités de l'institution.

Contact

Pierre Dubois,
université de Marne-la-Vallée (F)
dubois@univ-mlv.fr

 
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L'exemple d'AlmaLaurea

Né à l’université de Bologne et soutenu par le ministère de l’Education (MIUR), AlmaLaurea regroupe 19 Alma italiennes organisées en consortium. AlmaLaurea radiographie en permanence “l’efficacité” du paysage universitaire, plus particulièrement la relation entre les performances éducatives et l’insertion des diplômés sur le marché du travail. Véritable observatoire, fort d’un travail statistique permanent, ce consortium représente un lien précieux entre le monde des campus et la réalité socio-professionnelle. L’un de ses objectifs est d’ailleurs d’orienter la politique de l’éducation dans ce sens. Sa base de données, à travers laquelle les diplômés peuvent introduire leur CV et les entreprises découvrir leurs qualités, couvre 55% des Italiens sortis des universités et contient quelque 250000 curriculum vitae.

Chaque année, AlmaLaurea publie notamment le rapport Profilo dei Laureati qui permet de voir l’évolution de la population estudiantine (origine, choix des études, genre, réussite, orientation, etc.). D’autres thèmes sont systématiquement abordés, tels la qualité de l’enseignement, la mobilité des étudiants ou leur situation professionnelle à différentes périodes (un, deux et trois ans après la fin de leur cursus, qui donne lieu à un rapport annuel Indagine sulla Condizione Occupazionale dei Laureati.

AlmaLaurea élargit actuellement ses efforts pour offrir ses services au niveau européen.
http://www.almalaurea.it/

 
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La cote des maîtres

Italie
Des étudiants évaluateurs? Andrea Cammelli, enseignant à l'université de Bologne, estime les résultats très satisfaisants, du moins dans sa propre institution : "Le fait que l'on demande à des étudiants d'évaluer la qualité de l'enseignement a apporté certains changements d'attitude des professeurs. Ceux-ci respectent les horaires, ils enseignent eux-mêmes plutôt que de déléguer leurs cours à un assistant, la préparation des cours et le matériel didactique s'est amélioré..." Pour Stefano Boffo, de l'université de Rome, une telle pratique était inimaginable il y a seulement quelques années. Prescrite par le Comité, elle est généralisée et acceptée dans quasiment toutes les universités.

Suisse
Depuis 1998, l'Université de Genève a développé un secteur formation-évaluation au sein de son rectorat. Les enquêtes tiennent compte de l'avis des étudiants qui sont invités à juger l'enseignement (méthodologie, contexte d'apprentissage, etc.) et non l'enseignant. Nicole Rege Colet, auteur du dernier rapport d'audit, y fait cependant remarquer que "l'évaluation est tributaire de facteurs humains et affectifs qui en font un sujet très sensible, raison pour laquelle nous restons très prudents quant à l'interprétation et aux conclusions à tirer des données fournies par les questionnaires distribués aux étudiants." Et de s'interroger également sur les pièges de l'évaluation, notamment une tendance à la démagogie qui pourrait tenter certains enseignants soucieux de leur cote...

France
A l'université de Marne-la-Vallée, une enquête réalisée par des étudiants dits "délégués de formation" a révélé qu'une grande majorité de jeunes se considérait comme insatisfaite, mal informée, et voyait mal quel pouvait être son rôle dans les conseils déjà mis en place. Pour les stimuler à participer, un diplôme d'"administrateur universitaire" a été créé. Des cours ont été organisés où l'on apprend, notamment, à décortiquer le budget de l'université, imaginer et analyser des évaluations, rendre des travaux sur l'organisation et la gestion de ce type d'établissement. Une innovation apparemment très motivante et appréciée dans un curriculum vitae.

 
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Liens sur le web

Instituts nationaux d'évaluation

Programmes internationaux

Autres liens

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