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image Recherche européenne - L'info > Agriculture et Alimentation > Dossier PGM: Interview Bernard Feltz
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image image image Parution : 02/10/2001
  image La nature et les hommes
 
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  Une matière inerte, à la disposition de l'Homme, qu'il manipule et maîtrise sans état d'âme. Cette vision cartésienne de la Nature a perduré jusqu'il y a peu. Nous savons aujourd'hui que nous participons à l'écosystème terrestre - et que notre vie en dépend. La Nature est donc devenue, en principe, "respectable". Le point de vue de Bernard Feltz, philosophe des sciences à l'Université de Louvain.
   
     
   

Les hommes ont pris conscience qu'ils faisaient partie de l'écosystème terrestre. Ils savent qu'ils partagent un nombre important de leurs gènes avec un organisme aussi "premier" que la levure. Doivent-ils, en partie à cause de la science, repenser leurs relations avec la nature ?

Nous sommes, en effet, dans une phase de mutation culturelle importante sur le plan des relations entre l'homme et la nature. Cette évolution passe par l'intérieur même du champ scientifique. Si l'on jette un regard en arrière, on s'aperçoit que, jusqu'au 19ème siècle, la science physique est apparue comme la science-mère - l'archétype de la scientificité. Or, la science physique s'est construite sur une sorte de réification de la nature, qui correspondait à la vision mécaniste de Descartes. Pour Descartes, l'archétype du vivant, c'est l'automate dont la disposition des pièces explique le fonctionnement. A cette vision correspond l'animal-machine, et le concept de corps-machine de l'homme. L'être humain, cependant, possède une âme et un corps et ce dualisme le place "hors nature". Dans une perspective cartésienne, seule la personne humaine est digne de respect et la science vise à la maîtrise totale de la nature, au service de l'homme. Vous voulez passer à travers une montagne ? Vous creusez un tunnel. La nature se vainc. Cette notion de conquête imprègne profondément notre culture occidentale où, bien souvent, il s'agit de marquer son empreinte, de s'approprier un espace de nature.

La biologie moléculaire a, d'une certaine manière, montré la pertinence du point de vue mécaniste en découvrant que l'ADN était à la fois un produit chimique et la structure de base permettant de comprendre toute l'élaboration du vivant. La majorité des chercheurs qui travaillent dans le domaine de la biologie moléculaire sont dans la mouvance de cette conception cartésienne du rapport à la nature.

 

Dans ce cas, on n'a guère changé de point de vue depuis Descartes…

Si, parce que notre époque est aussi celle où l'on se rend compte des problèmes écologiques et où est né le concept d'écosystème. Ainsi, l'écologie scientifique analyse-t-elle les interactions des activités humaines avec l'environnement. L'espèce humaine devient alors une espèce comme les autres et l'on semble redécouvrir une sorte de part d'animalité qui constitue l'humain.

Dans cette perspective, la biologie évolutionniste considère que l'homme est le produit d'une évolution et que l'histoire humaine est inscrite dans une histoire animale. Quant aux neurosciences, elles ouvrent la perspective d'une naturalisation de la conscience. Lorsque les biologistes de la conscience analysent le rapport entre le cerveau et le comportement, ils parlent même d'une conscience animale, en estimant que la conscience elle-même est le fruit d'un processus évolutif, avec des étapes bien précises. Si les hommes ont atteint une conscience d'ordre supérieur, celle-ci serait le fruit d'un processus qui prolonge la conscience animale.

 

Si, en tant que membre de l'écosystème, l'être humain est une espèce parmi d'autres, on peut espérer que son attitude envers la nature change, et qu'il passe par exemple de la domination au respect...

Le concept de nature peut prendre plusieurs significations. La position minimale attendue serait que l'être humain entre dans une logique de survie et de gestion des écosystèmes de manière durable. C'est une forme minimale de respect. Cependant, pourquoi devrait-on, même dans une perspective de développement durable, se battre pour que les espèces en voie de disparition ne disparaissent pas? Dans une logique d'écologie marquée par un rapport strictement utilitariste, on peut estimer que l'écosystème terrestre peut très bien survivre sans le panda, le fameux symbole du WWF - sauf peut-être si l'on considère la nécessité de maintenir un certain niveau de diversité dans les pools de gènes.

On passe à un degré supérieur lorsqu'on estime que ces espèces menacées doivent être défendues pour elles-mêmes. Dans cette perspective, une espèce animale ou végétale est respectée pour ce qu'elle est, indépendamment de sa fonction à l'intérieur de l'écosystème, tout simplement parce qu'elle est un produit de la nature résultant de millions d'années d'évolution. Quand vous défendez une oeuvre d'art, vous ne la défendez pas parce qu'elle vaut 50 millions, vous la défendez parce que c'est une production du beau.

 

Dans la nature également intervient cette notion du beau…

Il existe certainement un rapport à l'environnement qui intègre une dimension de l'évolution et une dimension d'esthétique. L'importance de plus en plus reconnue des paysages recèle une telle connotation. Quand on parle d'esthétique, beaucoup de gens sourient, alors qu'en philosophie, depuis les Grecs, les trois grands universaux sont le vrai, le bien et le beau.

Mais ce n'est pas parce que vous introduisez cette dimension que vous tombez dans la Deep ecology. Pour ce mouvement de pensée, l'être humain perd toute spécificité et devient un vivant parmi d'autres. L'homme est, de surcroît, un élément dangereux qui, à la manière d'un cancer, se développe anormalement à l'intérieur de l'organisme auquel il appartient. La nature est admirable et intouchable - la forêt vierge. Ce concept conduit à l'impossible action, l'impossible intervention, ce qui est intenable.

Mais comment s'assurer que l'intervention de l'homme sur la nature soit "tenable", ou restera sans conséquences nuisibles ?

Le philosophe Jean Ladrière a développé, sur le plan théorique, le concept de science critique, à savoir une connaissance qui essaie d'être attentive aux limites de son propos. Le moment critique est celui où l'on suspend son jugement et où l'on analyse. L'équivalence pratique de cette idée réside dans la notion de modernisation réflexive. Il s'agit, non plus de suivre une logique purement volontariste, mais de réfléchir aux enjeux de l'innovation avant de la généraliser.

 

C'est ici qu'apparaît le principe de précaution et qu'interviennent les experts...

La notion d'expert présuppose un possible discours neutre de la science. Le problème est qu'il existe des différences culturelles internes au monde scientifique. Très souvent, le rapport à la nature est marqué selon l'appartenance disciplinaire. Dans les faits, ces divergences ont un impact décisif sur la manière dont peuvent être créés des comités d'experts. Dans le cas des OGM, par exemple, on peut imaginer que si la discussion se passe uniquement entre biologistes moléculaires il n'y aura guère de contradictions. Si vous introduisez quelqu'un qui s'occupe de dynamique des populations dans l'évolution des écosystèmes, le débat sera différent.

En outre, tous les laboratoires vivent en fonction des financements de leurs recherches, ce qui restreint forcément l'espace de liberté de la réflexion. Si l'on reprend l'exemple des OGM, les scientifiques les plus compétents dans un domaine ont très souvent les contrats leur permettant de travailler sur cette question. Leur marge de manoeuvre dans une prise de position publique se voit donc très restreinte. Ce type de fonctionnement réduit la possibilité de déboucher sur un débat public véritablement ouvert. Il est donc essentiel qu'il puisse y avoir une véritable interdisciplinarité dans les débats, aussi bien sur le plan théorique que sur le plan des appartenances institutionnelles, pour que puissent exister des espaces de liberté par rapport aux instances de production.

 

imageSommet de la page

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Introduction
Ni scientisme, ni extrémisme
L'agriculture propre sera-t-elle transgénique ?
Nocifs ou bienfaisants ?
Interview Bernard Feltz

Bernard Feltz Professeur de philosophie des sciences de la vie à  l'Université de Louvain

Bernard Feltz
Professeur de philosophie des sciences de la vie à l'Université de Louvain

"Une espèce animale ou végétale est respectée pour ce qu'elle est, indépenndamment de sa fonction dans l'écosystème, tout simplement parcequ'elle est un produit de la nature résultant de millions d'années d'évolution."


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