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Les hommes ont pris
conscience qu'ils faisaient partie de l'écosystème
terrestre. Ils savent qu'ils partagent un nombre important de leurs
gènes avec un organisme aussi "premier" que la
levure. Doivent-ils, en partie à cause de la science, repenser
leurs relations avec la nature ?
Nous sommes, en effet,
dans une phase de mutation culturelle importante sur le plan des
relations entre l'homme et la nature. Cette évolution passe
par l'intérieur même du champ scientifique. Si l'on
jette un regard en arrière, on s'aperçoit que, jusqu'au
19ème siècle, la science physique est apparue comme
la science-mère - l'archétype de la scientificité.
Or, la science physique s'est construite sur une sorte de réification
de la nature, qui correspondait à la vision mécaniste
de Descartes. Pour Descartes, l'archétype du vivant, c'est
l'automate dont la disposition des pièces explique le fonctionnement.
A cette vision correspond l'animal-machine, et le concept de corps-machine
de l'homme. L'être humain, cependant, possède une âme
et un corps et ce dualisme le place "hors nature". Dans
une perspective cartésienne, seule la personne humaine est
digne de respect et la science vise à la maîtrise totale
de la nature, au service de l'homme. Vous voulez passer à
travers une montagne ? Vous creusez un tunnel. La nature se vainc.
Cette notion de conquête imprègne profondément
notre culture occidentale où, bien souvent, il s'agit de
marquer son empreinte, de s'approprier un espace de nature.
La biologie moléculaire
a, d'une certaine manière, montré la pertinence du
point de vue mécaniste en découvrant que l'ADN était
à la fois un produit chimique et la structure de base permettant
de comprendre toute l'élaboration du vivant. La majorité
des chercheurs qui travaillent dans le domaine de la biologie moléculaire
sont dans la mouvance de cette conception cartésienne du
rapport à la nature.
Dans ce cas, on n'a guère changé
de point de vue depuis Descartes
Si, parce que notre époque est aussi celle
où l'on se rend compte des problèmes écologiques
et où est né le concept d'écosystème.
Ainsi, l'écologie scientifique analyse-t-elle les interactions
des activités humaines avec l'environnement. L'espèce
humaine devient alors une espèce comme les autres et l'on
semble redécouvrir une sorte de part d'animalité qui
constitue l'humain.
Dans cette perspective, la biologie évolutionniste
considère que l'homme est le produit d'une évolution
et que l'histoire humaine est inscrite dans une histoire animale.
Quant aux neurosciences, elles ouvrent la perspective d'une naturalisation
de la conscience. Lorsque les biologistes de la conscience analysent
le rapport entre le cerveau et le comportement, ils parlent même
d'une conscience animale, en estimant que la conscience elle-même
est le fruit d'un processus évolutif, avec des étapes
bien précises. Si les hommes ont atteint une conscience d'ordre
supérieur, celle-ci serait le fruit d'un processus qui prolonge
la conscience animale.
Si, en tant que membre de l'écosystème,
l'être humain est une espèce parmi d'autres, on peut
espérer que son attitude envers la nature change, et qu'il
passe par exemple de la domination au respect...
Le concept de nature peut prendre plusieurs significations.
La position minimale attendue serait que l'être humain entre
dans une logique de survie et de gestion des écosystèmes
de manière durable. C'est une forme minimale de respect.
Cependant, pourquoi devrait-on, même dans une perspective
de développement durable, se battre pour que les espèces
en voie de disparition ne disparaissent pas? Dans une logique d'écologie
marquée par un rapport strictement utilitariste, on peut
estimer que l'écosystème terrestre peut très
bien survivre sans le panda, le fameux symbole du WWF - sauf peut-être
si l'on considère la nécessité de maintenir
un certain niveau de diversité dans les pools de gènes.
On passe à un degré supérieur
lorsqu'on estime que ces espèces menacées doivent
être défendues pour elles-mêmes. Dans cette perspective,
une espèce animale ou végétale est respectée
pour ce qu'elle est, indépendamment de sa fonction à
l'intérieur de l'écosystème, tout simplement
parce qu'elle est un produit de la nature résultant de millions
d'années d'évolution. Quand vous défendez une
oeuvre d'art, vous ne la défendez pas parce qu'elle vaut
50 millions, vous la défendez parce que c'est une production
du beau.
Dans la nature également intervient
cette notion du beau
Il existe certainement un rapport à l'environnement
qui intègre une dimension de l'évolution et une dimension
d'esthétique. L'importance de plus en plus reconnue des paysages
recèle une telle connotation. Quand on parle d'esthétique,
beaucoup de gens sourient, alors qu'en philosophie, depuis les Grecs,
les trois grands universaux sont le vrai, le bien et le beau.
Mais ce n'est pas parce que vous introduisez cette
dimension que vous tombez dans la Deep ecology. Pour ce mouvement
de pensée, l'être humain perd toute spécificité
et devient un vivant parmi d'autres. L'homme est, de surcroît,
un élément dangereux qui, à la manière
d'un cancer, se développe anormalement à l'intérieur
de l'organisme auquel il appartient. La nature est admirable et
intouchable - la forêt vierge. Ce concept conduit à
l'impossible action, l'impossible intervention, ce qui est intenable.
Mais comment s'assurer que l'intervention de
l'homme sur la nature soit "tenable", ou restera sans
conséquences nuisibles ?
Le philosophe Jean Ladrière a développé,
sur le plan théorique, le concept de science critique, à
savoir une connaissance qui essaie d'être attentive aux limites
de son propos. Le moment critique est celui où l'on suspend
son jugement et où l'on analyse. L'équivalence pratique
de cette idée réside dans la notion de modernisation
réflexive. Il s'agit, non plus de suivre une logique purement
volontariste, mais de réfléchir aux enjeux de l'innovation
avant de la généraliser.
C'est ici qu'apparaît le principe
de précaution et qu'interviennent les experts...
La notion d'expert présuppose un
possible discours neutre de la science. Le problème est qu'il
existe des différences culturelles internes au monde scientifique.
Très souvent, le rapport à la nature est marqué
selon l'appartenance disciplinaire. Dans les faits, ces divergences
ont un impact décisif sur la manière dont peuvent
être créés des comités d'experts. Dans
le cas des OGM, par exemple, on peut imaginer que si la discussion
se passe uniquement entre biologistes moléculaires il n'y
aura guère de contradictions. Si vous introduisez quelqu'un
qui s'occupe de dynamique des populations dans l'évolution
des écosystèmes, le débat sera différent.
En outre, tous les laboratoires vivent en
fonction des financements de leurs recherches, ce qui restreint
forcément l'espace de liberté de la réflexion.
Si l'on reprend l'exemple des OGM, les scientifiques les plus compétents
dans un domaine ont très souvent les contrats leur permettant
de travailler sur cette question. Leur marge de manoeuvre dans une
prise de position publique se voit donc très restreinte.
Ce type de fonctionnement réduit la possibilité de
déboucher sur un débat public véritablement
ouvert. Il est donc essentiel qu'il puisse y avoir une véritable
interdisciplinarité dans les débats, aussi bien sur
le plan théorique que sur le plan des appartenances institutionnelles,
pour que puissent exister des espaces de liberté par rapport
aux instances de production.
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