La relève du Gard

Frappé deux fois par de graves inondations, le département du Gard a bénéficié du Fonds de solidarité de l'Union européenne (FSUE) pour réparer les importants dommages subis, remettre en état infrastructures et services sanitaires ou socio-éducatifs, mais aussi mieux protéger le territoire et davantage prévenir les risques. En tout, 115 opérations qui ont représenté un tour de force en matière de gestion pour respecter les courts délais impartis. Visite chez des pionniers du FSUE.

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"Le FSUE, c'est un booster!", s'exclame Jean-Pierre Hugues. "21 millions d'euros injectés en huit mois, c'est quand-même un sacré coup de pouce pour l'économie!" Et monsieur le préfet1 sait de quoi il parle: en deux ans, il a dû à deux reprises coordonner la mise en œuvre du Fonds de solidarité dans son département.

Entre Massif Central, Méditerranée et Rhône, traversé par d'impétueux cours d'eau, le département du Gard (Languedoc-Roussillon) est particulièrement sensible aux inondations. Les 8 et 9 septembre 2002, ce territoire a subi des crues torrentielles dues à ce que les météorologues français appellent un "épisode cévenol": dans les montagnes des Cévennes qui forment la ceinture nord du département naissent de violents orages dont les eaux déferlent ensuite très rapidement vers les plaines côtières. Les pluies sont parfois si subites et si abondantes que ni le lit des rivières ni les digues construites au fil des siècles ne suffisent à contenir les énormes masses d'eau. Il s'agit d'un phénomène courant en fin d’été mais, en septembre 2002, les précipitations ont atteint leur niveau le plus élevé depuis que des mesures existent, provoquant des inondations aux conséquences particulièrement dramatiques: 23 morts, 300 communes (sur 353) touchées à des degrés divers, des dégâts matériels estimés à 830 millions d'euros...

"C'est à Alès que j'ai compris pour la première fois l'importance vitale des communications", raconte Samuel Glairon-Rappaz du Bureau de l'aménagement du territoire et du développement local à la Préfecture du Gard. "Voir au 21ème siècle, en France, une ville de 50 000 habitants complètement coupée du monde, c'est vraiment impressionnant!" De fait, suite au débordement aussi violent que soudain du Gardon qui a endommagé toutes les infrastructures de communication, routes et antennes GSM comprises, l'agglomération d'Alès est restée totalement isolée durant vingt-quatre heures.

"C'est arrivé le 9 septembre à 6h30 du matin... Le Gardon a dépassé d'un mètre le parapet", se souvient François Saix, directeur de la clinique Bonnefon, établissement de 200 lits en plein centre d'Alès. "Une gigantesque vague d'eau a pénétré par le hall d'entrée, d'un seul coup! Et c'est heureux que ce soit arrivé à cette heure-là, au moment où aucun patient ne se trouvait dans le bloc opératoire qui était installé au sous-sol! Les malades n'auraient eu aucune chance… Les quelques membres du personnel qui étaient sur place à cet instant ont juste eu le temps de s'enfuir avant que l'eau n'engloutisse tout!"

Victime, quelques semaines après l'Allemagne, la République tchèque et l'Autriche, d'inondations catastrophiques, le Gard a fait partie du premier train des bénéficiaires du FSUE créé le 11 novembre 2002. Un mois plus tard jour pour jour, le 11 décembre 2002, la Commission européenne décidait d'octroyer à la France une aide de 21 millions d'euros au titre du FSUE, destinée au financement des actions d'urgence dans le Gard. En tout, ce sont 115 opérations qui ont été financées grâce au Fonds, pour des montants variant de deux mille à plus de deux millions d'euros.

Survie

Conformément aux dispositions réglementaires du FSUE, les crédits ont d'abord servi à la remise en fonction des infrastructures. Dans le Gard, la remise en marche des systèmes d'eau et de transport a mobilisé 4,5 millions d'euros, contre 6,3 millions pour les équipements de santé et d'enseignement.

A Alès, par exemple, la clinique Bonnefon comptabilisait 5,4 millions d'euros de dommages. Les assureurs ont pris en charge les quatre cinquièmes de la somme mais une perte d'un million d'euros restait non indemnisée. L'octroi d'une aide de 783 382 euros du FSUE a donc été bienvenu. Un acompte immédiat de 15%, dès le début de 2003, a permis de remettre en place les structures de soins dans des bâtiments provisoires et de relocaliser les services chirurgicaux, dont le bloc opératoire, aux étages.

Le Fonds de solidarité complète les autres aides publiques, pallie les carences des indemnisations privées mais fournit aussi ces petits 'plus' qui font la différence, notamment en termes de prévention. "Les 311 000 euros du FSUE nous ont permis de réparer rapidement les dégâts mais aussi de prendre des mesures préventives, comme l'installation de panneaux d'étanchéité ou d'un dispositif garantissant le fonctionnement des groupes électrogènes", souligne Jean-Louis Tetu, directeur-adjoint du Centre hospitalier d'Alès (600 lits), lui aussi fortement touché par les inondations. "Autant d'investissements que nous n'aurions pas pu faire sans le Fonds", insiste Michel Gil, le directeur financier de cet hôpital qui dessert une population de 120 000 personnes.

Le secteur de l'enseignement a reçu, quant à lui, 2,8 millions d'euros. Les crèches, écoles, collèges, lycées et autres établissements socio-éducatifs ayant bénéficié du Fonds de solidarité dans le Gard ne se comptent plus. A Bagnols, par exemple, l'institut médico-éducatif "Les Hamelines" a reçu près de 270 000 euros pour remettre en état ses locaux en grande partie inondés par la crue de la Cèze. "Sans l'intervention de l'Europe, nous aurions dû fermer définitivement ce magnifique endroit et nous relocaliser ailleurs, Dieu seul sait où et quand", affirment en chœur Yves Abad et Jean-Claude Tichadou, respectivement directeur et président de ce centre pour jeunes en grande difficulté.

A rencontrer les bénéficiaires sur le terrain, on comprend vite que le Fonds de solidarité permet de sauver des structures aussi utiles que nécessaires mais dont les moyens financiers ne leur permettraient pas de survivre à une telle catastrophe. Sans le FSUE, des années de travail associatif, par exemple, seraient réduites à néant. Loin d'être une sorte de "fonds humanitaire pour riches" comme on pourrait le penser, le Fonds de solidarité est un véritable outil de redéveloppement.

Pont du Gard

"Sans le FSUE, le Pont serait resté longtemps dans l'état où le Gardon l'avait laissé", affirme Bernard Pouverel, directeur de la structure gestionnaire du Pont du Gard. "On aurait paré au plus pressé, l'ouvrage serait resté fragile, alors que des inondations vont immanquablement se reproduire". Pour le quatrième site archéologique le plus fréquenté de France (1,4 million de visiteurs par an), on n'a pas lésiné sur les moyens: avec 2,2 millions d'euros investis, c'est individuellement l'opération la plus ambitieuse du Fonds de solidarité dans le Gard.

Haut lieu patrimonial d'envergure internationale, but de promenade et de baignade pour la population locale, le site du plus haut pont-aqueduc romain connu fait l'objet d'une importante mise en valeur: 9,833 millions d'euros fournis par le Fonds européen de développement régional (FEDER) ont permis à la fois de valoriser et de mieux protéger le site en le dotant d'un musée, d'une cafétéria et d'une zone commerciale "contrôlée", tout en aménageant des aires de stationnement à l'écart. "Et juste au moment où tout ceci commençait à fonctionner, voilà que le Gardon se met à faire des siennes et à emporter les rives!" déplore Bernard Pouverel.

Le Fonds de solidarité est donc intervenu essentiellement sur deux axes: 1,36 million d'euros ont servi à endiguer le Gardon sur une distance de 400 m et 840 000 euros ont été investis dans une aire de loisirs consolidée qui remplace les anciennes terrasses emportées par le fleuve. "Il fallait battre le fer tant qu'il était chaud", poursuit le directeur. "Après, il aurait été difficile de trouver rapidement 1,3 million d'euros pour reconstruire le mur d'endiguement. Ce qui tombait bien aussi, si je puis dire, c'est que les équipes de chantier étaient encore sur place, en train de finaliser les aménagements financés avec le FEDER. De plus, le FSUE a accéléré les opérations de nettoiement."

La sécurisation des infrastructures de prévention et la "protection immédiate du patrimoine culturel" sont un autre volet essentiel du Fonds. Dans le Gard, l'enlèvement des embâcles et le nettoyage du lit majeur des cours d'eau a mobilisé 5 millions d'euros, alors que 2,1 millions allaient à la réhabilitation et à l'aménagement – de manière écologique - de digues et de barrages. A cet effet, la présence de "syndicats intercommunaux de bassin" chargés de gérer toute la problématique des cours d'eau d'un même bassin versant, a grandement facilité la mise en œuvre de cet axe du FSUE.

Laboratoire

"On peut dire que le FSUE a bénéficié à deux catégories d'intervenants", affirme Chantal Dumontel, Directrice des Actions de l'Etat à la Préfecture du Gard: "les bénéficiaires finaux 'officiels' bien-sûr, mais aussi tous les services de l'Etat, obligés d'être originaux pour assurer de la souplesse dans la gestion et même parfois révolutionner les pratiques. A cet égard, le Fonds de solidarité a été un laboratoire de bonnes pratiques."

Mis à disposition le 26 décembre 2002, les 21 millions d'euros de crédits FSUE pour le Gard ont été consommés dans leur intégralité entre mars et décembre 2003, conformément à l'obligation d'utiliser les aides FSUE à l'intérieur d'une seule et même année budgétaire. Ce très court délai de gestion exige une grande réactivité et des partenariats efficaces. Le FSUE a donc forcé les différents intervenants publics (Etat, Région, Conseil Général, communes), mais aussi les maîtres d'ouvrage et les entrepreneurs privés concernés, à collaborer très étroitement.

La réparation "à l'identique" du Pont Saint-Nicolas, à une dizaine de kilomètres en amont du Pont du Gard, est un exemple remarquable des synergies qu'a en quelque sorte imposées la mise en œuvre du Fonds de solidarité. Malgré ses arches de 19 mètres de haut, ce pont du 13ème siècle qui enjambe les gorges du Gardon a été submergé de 2,70 mètres en septembre 2002, les eaux du fleuve ayant atteint à cet endroit près de 22 mètres de hauteur! Toute la partie supérieure du pont a été détruite. S'agissant d'un pont routier stratégique et d'un lieu très symbolique pour la population du Gard, il fut décidé de réparer le pont en respectant ce patrimoine inestimable. "Nous hésitions à utiliser le FSUE à cause de la contrainte de temps", précise Michel Ravet, Chef du Bureau de l'aménagement du territoire et du développement local à la Préfecture du Gard. "Il fallait que tout soit terminé avant novembre 2003, huit mois tout au plus. C'était un vrai pari et nous l'avons gagné." En cinq mois en effet, le Pont Saint-Nicolas a vu tous ses financeurs, protecteurs et entrepreneurs se consulter, négocier, accorder le marché et mener à bien un chantier où "des centaines de pierres ont dû être taillées sur mesure car aucune n'avait les mêmes dimensions", souligne, plans à l'appui, l'ingénieur Claude Cap chargé de diriger les travaux.

"Plan Marshall"

"Nous avons choisi des porteurs de projets ayant capacité à consommer les crédits en un an", explique le préfet Jean-Pierre Hugues. "Ensuite, nous avons fonctionné en 'guichet unique' et adopté une méthode de gestion très partenariale, basée sur une cellule de reconstruction, des comités de programmation hebdomadaires, des comités de suivi mensuels... Ce qui a facilité les choses, c'est que les règles du FSUE sont beaucoup plus simples et plus souples que celles du FEDER. Le côté 'Plan Marshall' du FSUE est très efficace. Enfin, avoir un délai très court, avec une date butoir, est particulièrement motivant pour mobiliser les énergies au maximum."

En décembre 2003, le Gard a été de nouveau frappé par des inondations mais très différentes celles-là, puisqu'il s'agissait de crues du Rhône. Le fleuve a débordé pendant une quinzaine de jours aux confins des départements du Gard, du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône. 26 communes ont été touchées. La bonne gestion des crédits FSUE 2002 n'a certainement pas nui à l'octroi en 2003, suite à cette deuxième vague d'inondations, d'une nouvelle aide de 19,626 millions d'euros, à répartir entre les trois départements.

"Nous ne serons pas des abonnés du Fonds de solidarité", insiste le préfet. "La contrepartie à l'aide précieuse de l'Europe, c'est la prévention des risques et c'est d'abord une question d'aménagement du territoire et de développement durable: il faut par exemple encourager les gens à se réinstaller dans les centres-bourgs plutôt que de poursuivre sur la voie des lotissements. C'est difficile à faire accepter. Le fait que toute demande de permis pour une nouvelle construction se voit désormais refusée dès qu'une inondation de plus de 50 cm est possible n'est pas une mesure particulièrement populaire, mais on y arrive..."




1En France, l'Etat est représenté par un "préfet" dans chacun des 100 "départements" que compte le pays.

Date de rédaction

01/01/2005