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Rencontre avec Emanuele Trevi et Laurence Plazenet :
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Le 16 octobre 2013 à 18.45 à l'Institut culturel italien de Paris, 73 rue de Grenelle, 75007.
Trevi et Plazenet sont lauréats du Prix de littérature de l'Union européenne de 2012.
Ce rendez-vous littéraire est organisé en collaboration avec L'Institut culturel italien de Paris et le Prix de littérature de l'UE.

    Rencontre avec Emanuele Trevi et Laurence Plazenet :

    Vous êtes romancière et maître de conférences à la Sorbonne. Quels sont les défis auxquels vous faites face en tant que professeur de littérature française ?

    Mes étudiants, que ce soient des Français ou des étrangers, ont un niveau très hétérogène. Il est difficile de rattraper les lacunes des uns et d’entraîner les autres à se dépasser en même temps. Beaucoup de « parcours professionnalisant » ou « pré-professionnalisant » ont été mis en place ces dernières années. Je trouve que cela brouille parfois la vocation de l’Université et sa mission en termes de recherche, surtout quand des étudiants appartenant à des parcours différents suivent le même cours… Sans généraliser, la désaffection d’intérêt

    que j’observe chez des étudiants de Lettres vis-à-vis de la culture, de l’intelligence critique, de la transmission du savoir, me rendent perplexe  Ils sont parfois honteux de leurs talents, de leur engagement ! Cela en dit long sur les « valeurs » qui règnent dans nos sociétés. J’essaie de les aider à prendre du recul. Et puis leurs notions d’histoire ou de culture sont souvent flottantes, ou faussées par des perspectives critiques un peu trop dépendantes de modes idéologiques qui ont pu être valorisées dans leurs établissements d’origine. J’essaie que les livres que nous étudions cessent d’être des objets de savoir abstraits, qu’ils deviennent des œuvres avec leur voix, leurs résonances, leurs univers qui se déploient au fil des lectures et qu’ils comprennent que rien n’est plus réel, plus fondamental, que ce discours de l’homme sur l’homme et son monde.
     

    Avez-vous l’impression de faire partie d’un courant européen ?

    Non, tout d'abord parce que je n'ai publié que trois romans ! Je m’interdis de pontifier à partir de si peu. Ensuite, puis parce que je ne vois même pas, en France, de quel « courant » je pourrais faire partie. Mon travail d’universitaire m’isole aussi en m’incitant à la prudence, à l’ambivalence. Je suis remplie de doutes et de scrupules, de distance ironique également, je l’avoue ! Je passe mes journées avec La Rochefoucauld, Mme de Lafayette, Pascal, Chateaubriand, Balzac, Claudel, pour ne citer que des Français : j’ai du mal à me trouver du talent ou à m’extasier sur un nouveau chef-d’œuvre tous les six mois… et puis je crois que trop d’individus parmi ma génération, et parmi les plus jeunes, écrivent sans oreille, sans style. Quelle différence entre leur prose et telle médiocre traduction d’un texte étranger ? On veut imiter des modèles américains qui me paraissent parfois relever d’un pur fantasme hexagonal. On rêve d’être aisément traduit, compris, partagé… Il faut publier régulièrement, vite, occuper le terrain, se montrer. Ma passion de la littérature s’étaye sur des représentations inverses ! J’aime rencontrer une autre galaxie en lisant du Shakespeare. J’aime que sa langue ne soit pas la mienne et qu’elle me surprenne, qu’elle m’émerveille. Je suis éblouie par un ouvrage comme la Bethsabée du suédois Torgny Lindgren, parce qu’il n’aurait jamais pu être écrit par un auteur français, qu’il suppose un patrimoine littéraire et mental différent. Je veux découvrir, apprendre, voir plus loin, être bousculée. J’admire ce qui est nécessaire. La distance me fait rêver. Les recettes, elles, me font bâiller. On nous gave de livres exportables comme les couches pour bébé ou les sandwichs des fast-foods… C’est du business, pas de l’art. J’ai peur d’avoir une prédilection incoercible pour le singulier !

    De quel écrivain vous sentez-vous proche?

    Pascal Quignard peut-être, en premier. Je l’ai découvert très tard, au début des années 1990. Une révélation. Nos mondes imaginaires coïncident d’une façon troublante pour moi, alors que j’étais adulte, quand j’ai commencé à le lire. J’ai beaucoup d’admiration aussi pour mon éditeur chez Gallimard, Richard Millet. La voix d’alto, La Gloire des Pythre, Ma vie parmi les ombres, sont de grands livres. La beauté de la langue de Pierre Michon, l’infinie précision de ses textes, me le rendent proche. J’ai la chance, par ailleurs, d’avoir rencontré Michel Déon après la publication de mon deuxième roman et de pouvoir m’entretenir régulièrement avec lui. Il y a une délectation infinie à découvrir combien nos sensibilités littéraires se moquent des années et des expériences qui nous séparent. Nous éprouvons la même passion pour une certaine idée du beau, du grand, de ce qui nourrit longtemps.

    Etes-vous très ouverte sur les cultures ?

    Il me semble. J’ai d’abord étudié les Lettres classiques. Il me paraissait impossible de dissocier la littérature française des littératures latine et grecque. Celles-ci m’ont révélé ce dont elles-mêmes étaient pétries. Elles m’ont appris à réfléchir à partir d’un univers toujours pluriel et ouvert, en particulier s’agissant de l’époque impériale. C’est naturellement que j’ai choisi de faire, un peu plus tard, une thèse de littérature comparée liant antiquité et modernité, et une modernité où les livres et les idées circulent intensément entre France, Angleterre, Espagne, Italie, Allemagne, Pologne, etc... Les œuvres ne connaissent pas les frontières. Elles peuvent être adaptées, transformées, voire incomprises, mais elles ne cessent de pénétrer d’autres aires que celles où elles ont été produites. Ce sont ces mouvements qui me fascinent, parce qu’ils amènent à connaître ce qu’on ignorait et, en retour, parce qu’ils nous permettent de poser un autre regard sur nous-mêmes, nos héritages, nos réflexes, nos goûts. J’essaie toujours de lire dans la langue d’origine pour l’anglais et l’italien, l’allemand ou l’espagnol dans une moindre mesure. Depuis une dizaine d’années, je me suis plongée dans les littératures d’Europe du Nord et d’Asie. Mon second roman évoque pour moitié la Chine du XVIIe siècle, au moment de la chute de la dynastie Ming. Mais, en vous parlant, je me demande comment j’ai pu ne pas encore vous parler du choc que fut la lecture de Murasaki Shikibu et celle de Dostoïevski ! Non, décidément, je ne saurais pas m’enfermer dans mon petit jardin !

    Accepteriez-vous de vous rendre dans une université européenne ?

    Bien sûr ! et pas seulement une université européenne. Mon unique réserve est que j’ai deux enfants… Ma faculté à me déplacer aujourd’hui est limitée par le souci de ne pas les perturber et de ne pas compliquer leur scolarité.

    Vous avez parlé de « livres exportables », que vous ne semblez pas apprécier beaucoup ! Voudriez-vous nous en dire davantage ?

    Je faisais allusion à ces ouvrages qui pourraient presque être écrits n’importe où par une machine (leurs maladresses trahissent cependant leurs origines de façon comique), parce qu’ils exploitent une sorte de vulgate narrative identique sur les relations entre les sexes ou les générations, les lieux où ils se situent, le comportement des individus, souvent réduits à des schémas (ces insupportables personnages stéréotypés d’adolescents atypiques qui sont à la mode !), qui diffusent une gentille morale de l’effort et de la récompense inévitable, un optimisme de bon aloi après quelques émotions. Tout ça circule en quelques mois à travers la planète, à coup de panneaux publicitaires ou d’extases de midinette, grâce à une insipidité linguistique, scripturaire, qui autorise quasiment le traducteur informatique… Bon, je suis méchante, mais je suis fâchée ! Je déteste qu’on prenne les lecteurs, le public, pour un empilement d’imbéciles, qu’on lui vende ce potage ignoble sous prétexte qu’il s’y retrouvera, que c’est bon pour ses loisirs, qu’il va se divertir un petit moment, n’embêter personne et redevenir une masse docile d’employés et de consommateurs. Les gens peuvent lire autre chose. Ils aiment devenir plus intelligents, faire des détours. Arrêtons de les installer dans des parcs à bestiaux intellectuels ! Ce qui est beau, ce qui est neuf, ce qui nous enrichit, nous dépasse généralement d’abord, moi la première. Mais l’être humain est curieux, ingénieux. Faisons-lui confiance au lieu de lui servir ce discours nauséabond de rétrécissement consenti, de flatter la paresse et le conformisme de chacun !
    Il y a toujours eu une culture de masse et une culture populaire avec des exigences moins élevées que celles qu’incarne La recherche du temps perdu. Je ne suis pas dupe. Cette culture populaire avait ses lois, ses fonctions. Elle a son intérêt. Mais personne n’essayait de vous dire que les livrets de la Bibliothèque bleue, autrefois, avaient la même valeur que L’Astrée, La Princesse de Clèves ou les Pensées de Pascal. Spontanément, chacun triait, et se réservait la possibilité de plusieurs pratiques au besoin. En 2013, un consensus mou permet qu’on traite dans les mêmes revues ou les mêmes émissions, de façon égale, de ces publications et de vraies œuvres, entièrement abouties ou pas – là n’est pas la question. Peu à peu, l’idée s’est installée que, non seulement le tout-venant de la production éditoriale (je n’ai pas envie de parler de littérature) avait la même légitimité que Belle du Seigneur, par exemple, mais même que, au moins, étant « sympa » et « facile », c’était en un sens supérieur, puisqu’autorisant un confort plus grand… La facilité est devenue une vertu. Être dans le ton de la masse (ce mot horrible) vous recommande. Rien ne doit dépasser. Je ne supporte pas cette domestication sournoise de l’esprit. Mais c’est tout le statut de la culture aujourd’hui qui est en cause…

    J'ai l'impression que vous ne vous sentez à l'aise dans l'époque actuelle ?

    J'ai le sentiment d'être un peu perdue, oui, de vouloir plus pour les autres qu’ils ne le souhaitent eux-mêmes, d’avoir des exigences qui n’ont plus guère cours, mais, en même temps, lorsqu’on je considère la morosité ou les angoisses de mes contemporains, je ne suis pas certaine qu’ils se prosternent devant les bonnes idoles… De toutes façons, ce genre de discours est inepte et je suis bien trop réaliste, ou historienne, pour m’y abandonner. Avant la seconde moitié du XXe siècle, je serais morte d'une péritonite à l'âge de 11 ans. Et, si jamais j'avais survécu à ma péritonite, je serais morte en accouchant ! Je n’ai pas de regret absurde. Je suis ici et maintenant. Pour une femme en particulier, c’est une chance. Je ne l’ignore pas. Il faut tenter de placer la balle le plus justement possible, pour reprendre une image de Pascal, dans le milieu et dans les conditions qui nous sont faites.

    Que voulez-vous dire ?

    J'ai conscience que, dans l’histoire, rien n'est stable, ni permanent. Il est inutile de désirer persévérer dans des équilibres dont les fondements n’existent plus. Il nous reste à assurer la transmission de ce que nous aimons, comme les scribes et les copistes ont permis la redécouverte de l’héritage antique au début de la Renaissance. Nous pouvons, nous devons, être des passeurs, même humbles, obscurs, solitaires, tristes. Je crois que ce rôle est plus utile que les vociférations à la Cassandre. Et rien ne nous interdit de créer avec ambition, fût-ce sans reconnaissance : pour l’intelligence, pour l’amour de l’art ! Suis-je à demi idiote à force d’idéalisme ? J’en ai peur, parfois ! Mais il n’est pas impossible que cet engagement soit la vraie pierre angulaire d’une grande et forte littérature… Qu’est-ce que Montaigne, Mme de Lafayette ou La Rochefoucauld, ont tiré de leur travail ? Ils ne fourbissaient pas leurs livres pour avoir un prix littéraire ou passer à la télévision, en tous cas !

    Revenons en effet aux livres. Comment vous est venue la thématique de l'Amour seul ?

    La thématique amoureuse est peut-être celle qui est la plus largement partagée… et j’étais une jeune femme en écrivant ce livre ! Je m’interrogeais sur ce qui attire ou éloigne chez une femme, sur la façon dont l’amour permet d’être soi, d’advenir à la vérité de soi – ou pas. Je me demandais si rien se communique dans l’amour, si c’est un mirage solitaire, s’il est légitime d’en attendre quoi que ce soit de concret ou de pérenne. L’amour seul est l'aboutissement d'un livre entamé juste avant que je cesse d'écrire, en 1993, pendant dix ans. C'est manifestement une histoire qui avait besoin d'être racontée, puisque je l'ai extraite, des années plus tard, de l’ensemble initial, entièrement reprise et qu’elle a fini par exister de manière indépendante. Je pense que j’aimais aussi l’idée de traiter ce thème rebattu de la passion amoureuse, parce qu’il me contraignait à l’exigence, à chercher l’originalité dans la conception, l’écriture, les personnages, au lieu de me satisfaire simplement d’une intrigue vaguement inédite. L’amour seul renvoie à Héloïse et Abélard, à Paolo et Francesca, dans le deuxième cercle de l’Enfer de la Divine Comédie. C’étaient autant de défis. Il n’est pas impossible, d’autre part, qu’en situant ce récit au XVIIe siècle, j’aie éprouvé le sentiment de me protéger… Écrire est impudique. Je déteste l’impudeur, l’exhibition. Il faut que je ruse avec moi-même.
     
    Vous avez un autre projet de roman ?

    Oui. Je travaille ces derniers mois à une série de trois récits qui évoquent la question de la création au tournant de l’âge moderne et je laisse grandir en moi un roman contemporain sur la musique et les relations d’un frère et d’une sœur. En pratique, concilier écriture, enseignement, recherche et enfants n’est pas simple !

    Parlons un peu de l'Europe. Manque-t-il un élément  fédérateur à l'Europe au niveau culturel notamment ?

    Vous savez, je ne me sentais pas Européenne avant… d'aller vivre aux États-Unis, pendant mes études. Je me savais française. J’avais des affinités avec certains pays. J’étais fière d’avoir du sang italien. C’est tout.
    En m’installant aux États-Unis, j’ai découvert combien j’étais une Européenne, peut-être encore plus spécifiquement que je n’ai pris conscience de la spécificité d’être française. Face au modèle américain, la perception des différences qui existent entre Français, Allemands, Espagnols, Grecs, Italiens ou Bulgares s’atténuait. Elle était concurrencée par le sentiment d’une histoire commune et, très largement, d’une sorte de fédération culturelle. J’ai aussi découvert que j’avais plus en commun avec telle jeune fille née dans la campagne colombienne, d’origine catholique, comme moi, qu’avec un étudiant américain citadin et issu d’un milieu bourgeois, ce qui est aussi mon cas, mais dont les repères religieux et moraux, avec leurs conséquences politiques, philosophiques, pratiques, m’étaient entièrement étrangers. Il y avait aussi cette observation banale, mais qui pèse tant sur nos habitus : Européens, quand nous réfléchissions, nous remontions toujours au moins jusqu’au Moyen-Âge. L’histoire était inscrite en nous, viscéralement. Nous la traquions dans notre façon de poser les problèmes, de ressentir nos conflits. Nos amis américains n’avaient pas du tout le même rapport au passé. De là, bien sûr, une projection dans l’avenir complètement différente, aussi… Ma découverte de l’Europe a été celle d’une Europe culturelle, historique, alors même que nombre de mes camarades, politologues ou économistes, ne nous laissaient pas ignorer qu’elle était aussi affaire de marchés financiers ou de production économique. Nous n’étions pas des rêveurs sans lien avec leur monde ! Mais, tous, c’est d’abord à travers la culture et l’histoire que nous avions la certitude d’être liés les uns aux autres. C’était plus fécond, je crois, et peut-être serait-ce salvateur, en temps de crise, de pouvoir conserver ce sentiment, par-delà les rancœurs et les angoisses nationales ?
    Je conserve un souvenir extraordinairement heureux des soirées que nous passions tous à discuter, à nous confronter, à nous découvrir, avec une espèce de flamme qui venait de notre jeunesse, de l’ambiance d’un campus comme celui de Princeton, bien sûr, mais aussi de l’émotion que nous avait donnée la chute du mur de Berlin et du communisme. Nous redécouvrions l’Europe, ou la possibilité de l’Europe. Il était beaucoup question de l’ancienne Mitteleuropa. Je ne sens pas cette exaltation chez mes étudiants, aujourd’hui. Ils circulent plus que ma génération grâce aux programmes d'échanges, tels que le programme Erasmus. Mais, lorsqu’il est question d’Europe, chacun voit surtout les restrictions imposées à ses usages, ses productions agro-alimentaires, ses libertés nationales, les impasses financières… La culture en soi aurait pu être l’élément fédérateur que vous évoquez, mais elle est le parent pauvre des débats européens, non ?

     

     


     

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    Dernière mise à jour : 11/10/2013  |Haut de la page