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Interview : la stratégie Europe 2020 et la France
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A l'occasion de la conférence Europe 2020 et la France : Au-delà de la crise, préparer l’avenir, une interview de Anne Houtman et Noelle Lenoir réalisé par le Cercle des Européens.

 

    Interview : la stratégie Europe 2020 et la France

    Dans le cadre de la conférence du 10 septembre Europe 2020 et la France : Au-delà de la crise, préparer l’avenir, organisée par la Commission européenne et HEC Paris, sur la stratégie Europe 2020 et la France, Anne Houtman, Chef de la Représentation en France de la Commission européenne, et Noëlle Lenoir, Présidente de l’Institut de l’Europe d’HEC, du Cercle des Européens et ancienne Ministre des Affaires européennes, nous livrent leur analyse de la nouvelle stratégie économique européenne, Europe 2020, et de ses conditions de réussite en France.

    Pourquoi la Commission européenne et l'Institut de l'Europe ont ils souhaité organiser aujourd’hui une conférence sur Europe 2020 et la France?

    Anne Houtman : La stratégie Europe 2020 a été présentée par la Commission en mars dernier. Lors du Conseil européen du 17 juin, les Chefs d’Etat et de gouvernement l’ont formellement adoptée. Chaque gouvernement doit maintenant définir les objectifs qui seront les siens au niveau national.

    Des mesures seront prises au niveau européen mais il est crucial, pour la réussite de la stratégie, que l’ensemble des acteurs de la société participent à sa mise en œuvre : les institutions européennes, les 27 Etats membres, les collectivités locales, les entreprises, la société civile, les partenaires sociaux, etc.

    C’est donc maintenant qu’il faut discuter de la stratégie et de sa mise en œuvre en France. C’est guidé par cette volonté de stimuler le débat au niveau national que la Commission européenne a choisi de proposer à HEC d’organiser conjointement ce grand colloque.

    Noëlle Lenoir : L’Institut de l’Europe d’HEC a été choisi par la Commission européenne pour co-piloter, en partenariat avec sa Représentation en France, ce grand débat national sur la stratégie Europe 2020. La position d’HEC Paris, première "business school" en Europe (selon le classement du FT), lui confère toute légitimité pour organiser ce débat. En écho à la nouvelle stratégie économique de l’Union qui place l’éducation et l’enseignement supérieur au cœur de ses priorités, l’Ecole participe tous les jours à hisser le niveau de compétences et de performance des futurs cadres des entreprises en Europe et dans le reste du monde, mais selon nos conceptions à nous Européens. A savoir que la compétition économique n’est pas exclusive d’objectifs sociaux et sociétaux.

    Cette conférence est en outre en ligne avec les missions de L’Institut de l’Europe créé en 2004 et que nous avons développé Bertrand Moingeon, Directeur Général Adjoint du Groupe HEC, et moi-même. L’Institut a inspiré des modules de formation sur l’Europe. Il se veut également un forum de débat ouvert aux décideurs politiques, responsables d’entreprises et experts européens. J’ai la conviction que la réussite de l’aventure européenne passe par la participation des décideurs au processus d’intégration économique, mais aussi politique qui en est le but ultime.

    Cela ne veut pas dire que les citoyens sont tenus à l’écart et que, comme le prétendent souvent les anti-européens, l’Europe serait faite pour une élite et contre les peuples. C’est inexact : l’Europe a pour objectif de nous renforcer économiquement et politiquement pour que nous soyons en mesure d’offrir à nos enfants un avenir heureux et solidaire, et ce dans un monde où l’Europe pourrait si l’on n’y prenait garde, connaître un affaiblissement significatif. Quand nous remplissons des amphithéâtres à HEC avec des étudiants de toutes origines, pour débattre avec José Manuel Barroso, Valéry Giscard d’Estaing ou Romano Prodi, c’est bien de cela qu’il s’agit.

    La stratégie Europe 2020 tire-t-elle pleinement les leçons des réussites et des échecs de la stratégie de Lisbonne ?

    Noëlle Lenoir : Europe 2020, adoptée en juin dernier par le Conseil européen sur l’initiative de la Commission européenne, est à l’évidence conçue pour éviter les écueils de la stratégie de Lisbonne : une immense ambition servie par de faibles moyens, du fait de l’établissement d’un catalogue de mesures à prendre au niveau national sans dispositif de contrainte, ni même de suivi.

    Malgré une rhétorique grandiloquente - faire de l’Europe, "l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde à l’horizon 2010" - les objectifs de la stratégie de Lisbonne n’ont pas été pour la plupart atteints. Ils restent tout à fait pertinents. Et il est heureux que la Commission européenne ait réduit le nombre des objectifs (plus d’une centaine dans la stratégie de Lisbonne) pour les resserrer autour de cinq axes majeurs : innovation et recherche, éducation, changement climatique et énergie, emploi et lutte contre la pauvreté. Le social et l’économique sont donc imbriqués. Ce qui répond aux nécessités de nos sociétés gravement atteintes par la crise. La croissance économique ne répond aux finalités de la construction européenne si elle engendre en effet des inégalités criantes et de la pauvreté.

    Il reste que tant Lisbonne qu’Europe 2020 constituent des cadres d’action, la plupart des politiques concernées par ces stratégies relevant de la compétence des Etats. C’est une difficulté majeure à laquelle Europe 2020 essaie de répondre de deux façons. D’abord en prévoyant des mesures relevant des politiques de l’Union (achever l’espace européen de la recherche par exemple, ou créer des marchés intérieurs du numérique ou de l’énergie) à côté de réformes à mener au plan national (dans le domaine de l’éducation et de la formation en particulier). Par ailleurs, un mécanisme de suivi est institué dont on peut espérer qu’il sera plus efficace que la "Méthode Ouverte de Coordination" qui se bornait à vouloir comparer des mesures prises dans les différents Etats, sans en tirer aucune conséquence particulière. La Commission pourra même émettre des "avertissements politiques" à l’encontre des Etats ne respectant pas leurs engagements au titre d’Europe 2020. Au regard de l’expérience des sanctions appliquées dans le cadre du pacte de stabilité, l’efficacité de ce dernier point peut être relativisé. Mais au moins, une volonté est exprimée.

    Enfin, et c’est ce qui me semble être le plus encourageant, Europe 2020 lie les avancées de la gouvernance économique à la mise en œuvre des mesures qu’elle envisage. Sans coordination des politiques économiques, budgétaire, fiscal, d’investissement et de prélèvements sociaux, toute stratégie économique risque d’être condamnée à l’échec. Un pas important a donc été franchi lors du Conseil EcoFin du 7 septembre dernier avec l’adoption du "semestre européen" qui prévoit un ensemble de mesures permettant de consacrer aux objectifs économiques communs, les moyens budgétaires nécessaires au sein de chaque Etat.

    Anne Houtman : Oui. Nous nous sommes fondés sur une évaluation approfondie de la stratégie de Lisbonne pour mettre sur pied Europe 2020. Lisbonne a permis pour la première fois à l’Europe d’avoir une vision commune et une direction politique de sa stratégie économique. Néanmoins, elle a échoué sur deux points : d’une part, la qualité de la mise en œuvre des réformes a été très variable d’un Etat à l’autre et, d’autre part, au niveau de l’Union, certaines initiatives qui auraient pu aboutir, comme le brevet européen, n’ont pas encore été définitivement adoptées.

    Il faut donc en tirer les leçons et, par exemple, mettre en œuvre une gouvernance plus forte et un contrôle plus important au plus haut niveau politique et les intégrer dans la stratégie Europe 2020.

    La stratégie Europe 2020 est donc aussi plus ciblée et plus concrète avec des actions clés déjà prêtes à être mises en œuvre. Avec une meilleure gouvernance, ces actions aboutiront plus facilement. La Commission attend des Etats membres qu’ils s’approprient pleinement la stratégie à travers le Conseil européen. La Commission pilotera le processus et utilisera les nouveaux instruments fournis par le Traité, comme les recommandations et la possibilité de rappeler les Etats à l’ordre. La stratégie sera améliorée en rationalisant sa mise en œuvre en accord avec le cadre du pacte de Stabilité et de Croissance.

    Au sortir de la crise, quels sont les principaux défis de l’économie européenne et sur quelles bases doit reposer la croissance de demain ?

    Noëlle Lenoir : D’une part, l’Europe doit retrouver un taux de croissance supérieur. Le décalage qui existe entre le taux observé dans les grands pays émergents – comme la Chine ou le Brésil (qui n’ont d’émergents que le nom, car ils sont déjà des puissances économiques mondiales) – et celui de l’Europe et en particulier de l’Eurozone (en dépit de l’envolée allemande) pose à terme un problème sérieux pour le maintien de l’indépendance économique et politique. L’autre handicap de taille est le taux de chômage, qui n’incite pas les citoyens à adhérer à l’Europe et son modèle économique. J’ai pu comme tout un chacun constater que lorsque l’économie européenne va mal, les citoyens se détachent de l’Europe. Voyez les agriculteurs en France, et les difficultés qu’ils connaissent, cela les a rendus eurosceptiques. C’est pourquoi l’insistance mise par Europe 2020 sur l’éducation – une compétence nationale – est tout à fait opportune.

    La situation a changé depuis 2000, date du lancement de la stratégie de Lisbonne. La crise financière est passée par là et elle a partiellement remis en cause le modèle de financiarisation de l’économie promu par les Etats-Unis. Elle a aussi affaibli l’Europe vis-à-vis de ses principaux compétiteurs asiatiques. La question posée n’est donc plus seulement celle de la stratégie du croissance, mais aussi celle du modèle de croissance.

    Nous devons développer une économie innovante, des produits et services de qualité que le monde doit nous envier. C’est ainsi que nous freinerons les délocalisations qui ne sont que l’effet du vaste dumping mondial créé par les disparités fiscales et de protections sociales et environnementales entre les Etats.

    La planche de salut de l’Europe étant l’innovation, je suis inquiète de la demande des acheteurs de nos équipements les plus sophistiqués, d’avoir accès à nos secrets technologiques et scientifiques. C’est purement et simplement nous dépouiller. Il faudrait que les Européens s’unissent en vue d’une réflexion commune sur le sujet.

    Anne Houtman : La récente crise économique, la plus grave que le monde ait connue depuis les années 1930, a entamé les progrès économiques et sociaux de la dernière décennie sur notre continent. Elle a également dévoilé les faiblesses structurelles de l’Europe en matière économique : une croissance structurellement plus faible que celle de nos principaux partenaires économiques, des taux d’emploi bien inférieurs à ceux d’autres parties du monde et une accélération du vieillissement démographique, qui accentue les pressions sur nos systèmes de protection sociale. Enfin les défis mondiaux se font plus pressants : la concurrence des économies développées et émergentes s’intensifie, le système financier mondial doit encore être réformé pour éviter des déséquilibres trop importants et, enfin, le changement climatique et la pression sur les ressources naturelles appellent des mesures énergiques.

    Dans ce contexte, Europe 2020 vise à faire en sorte que la sortie de crise soit un tremplin pour entrer dans une économie nouvelle. Les trois priorités de la stratégie donnent un aperçu des bases de la croissance de demain : une croissance intelligente, fondée sur la connaissance et l’innovation, une croissance durable, assise sur une économie plus efficace dans l’utilisation des ressources, plus verte et plus compétitive, une croissance inclusive, à travers un fort taux d’emploi favorisant la cohésion sociale et territoriale.

    Quelles sont, selon vous, les principaux défis à relever pour la France afin d’atteindre les objectifs de la stratégie Europe 2020 ?

    Noëlle Lenoir : La France doit être audacieuse et courageuse. Il faut mener à bien les réformes structurelles comme celle de la retraite, moderniser nos industries, encourager la recherche, mais aussi développer l’esprit d’initiative et de risque. Je suis frappée du succès formidable de la création du statut d’auto entrepreneur. Nous avons aussi à résoudre la question du financement des PME au niveau du capital risque comme du capital investissement. Il nous faut rester enfin un pays d’industries innovantes.

    Mais ce changement d’époque qui implique une reconsidération des modes d’intervention de l’Etat providence ne peut se faire qu’accompagner de garanties quant à la redistribution des revenus. Sinon la France et l’Europe se dirigeraient vers un modèle inacceptable de société où la croissance serait génératrice d’inégalités telles que notre stabilité démocratique en serait fragilisée.

    Anne Houtman : La France présente de nombreux atouts qui vont sans doute lui permettre de parvenir aux objectifs d’Europe 2020. Comme le notent les derniers rapports d’évaluation de la stratégie de Lisbonne, le pays a bien résisté à la crise, notamment en aidant le secteur bancaire afin d’améliorer l’accès aux financements et ainsi soutenir l’ensemble de l’économie. De plus, le gouvernement a mis en place des mesures visant à encourager les investissements dans les infrastructures, l’efficacité énergétique et le soutien aux PME.

    Concernant les objectifs d’Europe 2020, je note que la France a déjà lancé un plan de développement de l’économie numérique qui recoupe en grande partie les objectifs de l’agenda numérique européen, l’une des sept initiatives phares d’Europe 2020, présentée par la Commission en mai dernier.

    Mais bien sûr, il reste beaucoup à faire pour atteindre les objectifs de la nouvelle stratégie. La France doit notamment poursuivre les réformes structurelles engagées : consolidation budgétaire, renforcement des mesures visant à libérer le potentiel de croissance de certains secteurs tout en consolidant les autorités de surveillance et de régulation.

    Concernant les grands objectifs chiffrés de la stratégie, la France doit encore, comme la plupart des autres pays européens, faire des efforts. Par exemple, ses investissements en Recherche&Développement ne représentaient que 2 % du PIB en 2008 alors que la stratégie Europe 2020 fixe un objectif de 3%. La R&D permet de préparer la croissance de demain et aidera également à remplir d’autres objectifs d’Europe 2020 par exemple, pour développer une production industrielle et des produits plus économes en ressources naturelles et moins polluants.

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    Dernière mise à jour : 14/05/2012  |Haut de la page