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Débat sur les substances chimiques
REACH – Pour un environnement plus sûr
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Dr Vyvyan Howard |
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En octobre 2003, la Commission européenne a adopté une proposition visant à instaurer une nouvelle politique en matière de substances chimiques. L’Environnement pour les Européens s’entretient avec deux partisans de ce programme – un toxicologue et une spécialiste en santé et environnement – et leur a demandé pourquoi cette proposition est une bonne chose selon eux.
Le nouveau système, appelé REACH (enregistrement, évaluation et autorisation de substances chimiques), obligera les fabricants et importateurs de substances chimiques à les enregistrer dans une base de données centrale. Les informations enregistrées porteront sur les propriétés des substances, les utilisations prévues et les moyens permettant de manipuler ces substances en toute sécurité. Les substances qui suscitent de fortes préoccupations, telles que les substances cancérogènes, mutagènes ou toxiques, et les substances chimiques présentant des risques non gérables, seront progressivement éliminées.  Le docteur Vyvyan Howard, responsable du département « Recherche en toxico-pathologie du développement », Université de Liverpool, Royaume-Uni.EPE : En qualité d’expert médical, pourquoi soutenez-vous le programme REACH ?
Dr Howard : Nous l’avons tous reconnu, nous préférerions que la situation concernant les polluants organiques persistants (POP) soit différente. On constate une contamination universelle des animaux et des humains, comme en attestent les niveaux de fond des polluants chimiques. On retrouve des traces tangibles de ces dommages, en particulier au stade du développement, dans l’utérus et durant les premières années de vie. Les études montrent également une atteinte du système immunitaire et une perturbation hormonale – notamment du système thyroïdien.
Peu de tests toxicologiques ont été effectués avant l’introduction de ces substances chimiques sur la planète. Les médecins sont censés prouver qu’une substance donnée entraîne un problème particulier. La situation est plus complexe que cela. Prenez le cas du toxaphène. Ce seul pesticide présente 60 000 variantes possibles ! En tant que toxicologues, nous ne disposons simplement pas des outils pour évaluer les effets des mélanges auxquels nous sommes exposés. Tester chaque combinaison prendrait trop de temps et mobiliserait trop de ressources. Alors, soit nous restons les bras croisés, soit nous appliquons le « principe de précaution » et interdisons progressivement les substances chimiques susceptibles de nuire le plus, en commençant par celles qui sont persistantes et bioaccumulatives. La législation REACH propose de passer en revue des groupes de substances chimiques et de considérer certains d’entre eux comme nocifs pour la santé sans avoir à démontrer les effets directs de chaque substance. Il s'agit là d’une façon à la fois pragmatique et réfléchie d’aller de l’avant.
EPE : Est-il prouvé que la présence de certaines substances chimiques dans l’environnement ait des effets délétères sur la santé ?
Dr Howard :Certains produits chimiques, utilisés en grandes quantités, sont cancérogènes. Le nombre de cancer a augmenté de manière inexorable : au sein de la population, les chiffres sont passés de 1 personne sur quatre à une personne sur trois. Et pour le cancer du sein, cette statistique est de 1 personne sur 20 dans certaines régions de Grande-Bretagne. À noter que ces effets sont liés à des facteurs hormonaux.
Nous pouvons tous nous montrer unanimes : cette évolution est plutôt négative. La pollution peut en être la cause dans la mesure où de nombreux produits sont connus pour être cancérogènes ou perturbateurs sur le plan hormonal. Nous devons dès lors diminuer le risque global en limitant l’exposition à ces polluants persistants.
EPE : L’industrie chimique ne partage pas ce point de vue, n’est-ce pas ?
Dr Howard : L’industrie veut pouvoir commercialiser sous licence chaque produit séparément au lieu d’envisager la possibilité d’interactions. Il devrait être possible de classer les pesticides, par exemple, sur la base des moins dangereux et de dire « nous » utiliserons ceux-là et nous nous débarrasserons du reste ».
EPE : Pensez-vous qu’en agissant maintenant nous pourrons améliorer la situation sanitaire ?
Les avantages de ce que nous faisons aujourd’hui peuvent ne pas nous apparaître avant 30 ans. D’où la position délicate des hommes politiques qui ont tendance à planifier à plus court terme. Que certains responsables voient si loin et réfléchissent à si long terme est donc encourageant.
Un grand nombre de substances chimiques produites en masse ont pénétré notre environnement et, partant, notre corps. Ainsi, elles peuvent avoir un impact sur le développement dans l’utérus et conditionner l’apparition, plus tard au cours de la vie, de maladies telles que le cancer ou de troubles affectant le cerveau, les poumons et les systèmes immunitaire et reproducteur.
La bonne nouvelle est que la plupart de ces POP ne semblent pas être génotoxiques, en ce sens qu’ils n’endommagent pas l’ADN. Donc, si nous nous en débarrassons, les choses rentreront peut être dans l’ordre. Ceci dit, un grand nombre de produits chimiques que nous utilisons sont génotoxiques ; il se peut dès lors que certains effets soient irréversibles. Nous ne savons simplement pas dans quelles proportions.
EPE : L’industrie s’est inquiétée du coût du programme REACH. Pensez-vous qu’elle ait raison ?
Dr Howard : Quel sera le coût pour la société si nous rendons toute la population plus vulnérable à certaines maladies ? Et quel sera le gain si nous limitons l’incidence du cancer ou le nombre d’enfants hyperactifs ?
De toute évidence, le prix de la non-action risque aujourd’hui d’être lourd, surtout au niveau de la facture sanitaire, qui s’alourdit de plus en plus. Les législateurs ont calculé que le coût de l’inaction est de loin plus élevé que le coût lié à la mise en œuvre du programme REACH.
Un grand secteur comme l’industrie chimique est caractérisé par un mélange d’inertie et de conservatisme ; cependant, à l’avenir, les bénéfices seront engrangés par ceux ayant opté pour des alternatives plus sûres.
Nous devrions soutenir le programme REACH, pas lui mettre des bâtons dans les roues.
 Estefania Blount, directrice responsable de l’environnement, Instituto Sindical de Trabajo, Ambiente y Salud (ISTAS), Institut technique du syndicat Comisiones Obreras (CC.OO.), Madrid, Espagne. | | Estefanía Blount | EPE : Pourquoi votre organisation soutient-elle le programme REACH ?
Mme Blount : Sur le plan de la santé professionnelle, l’exposition sur le lieu de travail à des substances chimiques entraîne des centaines de milliers de maladies et de décès chaque année dans l’Union européenne. L’étude visant à évaluer l’impact des produits chimiques sur la santé professionnelle (RPA) a estimé à plus de 32 000 le nombre de décès imputables à l’exposition aux agents cancérogènes uniquement. L’OIT estime, quant à elle, que l’exposition aux produits chimiques sur le lieu de travail est responsable de plus de 440 000 décès à travers le monde, chaque année. Manifestement, le système actuel est défaillant.
L’un des aspects capitaux du programme REACH est le « droit de savoir » qu’il suppose. Les consommateurs et les travailleurs doivent être informés afin de protéger leur santé et leur environnement. REACH pourrait contribuer de manière décisive à ce processus d’information ; c’est pourquoi nous le soutenons fermement.
Grâce à REACH, une meilleure information et une limitation renforcée des substances chimiques les plus dangereuses permettraient sans doute d’éviter un grand nombre de maladies et de décès – 4 000 cancers pourraient être évités, selon les estimations de l’étude RPA. Voilà une raison supplémentaire de soutenir le programme. Par ailleurs, certains des avantages les plus marquants de REACH sont liés à l’environnement.
EPE : Pourtant, dans certains domaines, l’actuelle version de la proposition ne va pas assez loi selon vous.
Mme Blount : Si REACH constitue l’occasion de s’attaquer à tous ces problèmes, nous considérons toutefois que l’actuelle version a été « dégraissée », certains éléments fondamentaux ayant été soit supprimés, soit tempérés. Tout d’abord, l’accès sans restriction à l’information n’y figure pas. Selon nous, la proposition devrait se montrer plus stricte vis-à-vis de la substitution des substances dangereuses, en particulier celles concernées par le système d’autorisation. Le texte actuel suppose qu’il est possible de « contrôler convenablement » un agent cancérogène ou un perturbateur endocrinien (1), même si nous savons très bien qu’il n’existe pas de seuils de sûreté pour ces produits chimiques. REACH devrait stimuler l’innovation en vue de développer des produits chimiques à la fois durables et respectueux de l’environnement.
La proposition actuelle a revu à la baisse les exigences applicables aux produits intermédiaires (2) et aux polymères. Les produits intermédiaires affectent les travailleurs du fait de leur manipulation et de leur conservation en usine ; rien donc ne justifie qu’ils ne soient pas pris en compte. Nous demandons donc que les produits intermédiaires fassent l’objet d’exigences similaires en matière d’information.
De même, REACH ne devrait pas se montrer moins exigeant envers les produits chimiques produits en quantités moins importantes, dans la mesure où de nombreuses substances posent problème à très petites doses, indépendamment des volumes commercialisés. Un calendrier ou des exigences différents pourraient être introduits à cet égard, mais ces produits ne devraient pas être purement et simplement exclus, comme c’est le cas des substances dont la production est inférieure à 1 tonne par an. En gros, cela signifierait que le secteur chimique pourrait encore mettre sur le marché 70 000 à 90 000 produits par an en ne devant fournir pratiquement aucune information quant à leur impact sur la santé et l’environnement.
EPE : Ceci dit, le programme REACH constitue-t-il néanmoins pour vous une occasion unique de s’attaquer aux nombreux produits chimiques existant aujourd’hui ?
Mme Blount : Oui. Nous avons attendu trop longtemps la mise en œuvre d’une politique chimique à la fois intégrée, préventive et efficace. Il s’agit là d’une opportunité exceptionnelle que nous ne pouvons nous permettre de manquer. C’est pour cela que le programme REACH doit se débarrasser des substances chimiques les plus dangereuses.
(1) Substances chimiques agissant comme de fausses hormones et perturbant le fonctionnement de l’organisme. (2) Produits chimiques utilisés pour élaborer d’autres substances chimiques.

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