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 Evénement économie sociale

Poser les bonnes questions

Février 2007

Les 300 participants de la conférence Everybody's Business (« l'affaire de tous »), qui s'est tenue à Örebro dans le centre de la Suède en novembre 2006, ont eu l'occasion de comparer et mettre en perspective les moyens permettant d'évaluer les coûts et bénéfices de l'économie sociale. Exemplaire à cet égard, la pratique du « rapport social et économique » des coopératives sociales suédoises révèle un impact social étonnamment positif.

Immenses bénéfices de la réadaptation

Le château d'Örebro Le château d'Örebro

Le clou de la conférence a été l'exposé d'Ingvar Nilsson, de l'Institut d'économie socio-écologique (SEE AB) de Göteborg, qui a présenté l'étude réalisée avec son collègue Anders Wadeskog sur la valeur ajoutée sociale générée par les entreprises sociales. Les résultats obtenus sont tout à fait remarquables.

L'étude a porté sur deux coopératives sociales travaillant avec des toxicomanes pendant l'année 2005. Basta[1] emploie 65 personnes, dont les trois quarts sont des hommes, principalement consommateurs d'amphétamines. Vägen Ut![2] emploie 19 personnes, en majorité des femmes ayant consommé amphéta¬mines, alcool et héroïne à des degrés divers. Les chercheurs ont constaté qu'en intégrant les diverses économies que la société retire de leur action, ces coopératives produisent un bénéfice social chiffré à 110 000 euros par employé et par an : 50 fois plus que leur profit économique nominal. Cet écart considérable est lié au fait qu'il n'est pas d'usage de comptabiliser les dépenses sociales dans les investissements. Comme pour la plupart des entreprises, les premières années sont déficitaires, puis on atteint le seuil de rentabilité avant de faire des bénéfices. Il faut un peu de patience pour recueillir les profits.

Pour calculer les coûts et bénéfices d'un ensemble donné d'interventions, les chercheurs ont cartographié toutes les actions impliquées par le traitement de la toxicomanie. Ils ont ainsi établi une carte fonctionnelle comprenant pas moins de 130 facteurs, regroupés en cinq grandes chaînes : revenu, traitement, délinquance, hébergement et enfants. Puis ils ont fixé un coût pour chaque facteur. « C'est toute une industrie, a expliqué Ingvar Nilsson. En moyenne, un toxicomane correspond à deux ou trois emplois. La prise en charge de la toxicomanie emploie 60 000 personnes en Suède. » La chaîne 'délinquance' est l'un des plus intéressantes et se distingue par son extrême inefficacité. Par exemple, la revente de biens volés ne rapportant qu'une fraction de leur valeur, si un toxicomane a besoin de 1 000 couronnes suédoises pour se procurer sa drogue, il doit voler des biens pour un montant de 4 000 couronnes. Le coût passe à 16 000 couronnes quand on tient compte des dommages matériels. Les goûts globaux sont considérables : chaque héroïnomane mâle coûte à la société 219 000 euros par an, et un homme alcoolique 70 000 euros.

Un rapport au trentuple

En aidant les toxicomanes à rester à l'écart de la drogue et de la délinquance, les coopératives sociales génèrent des gains substantiels, à la fois pour les services publics, notamment le système judiciaire, et pour les assureurs. Dans le cas de Basta, en faisant l'hypothèse conservatrice d'un traitement de trois ans en moyenne, le calcul se présente de la manière suivante : la municipalité paie 31 500 euros par personne mais recueille un bénéfice de 78 000 euros, soit un retour sur investissement de 247 %. Si l'on considère la société dans son ensemble, l'investissement de 31 500 euros rapporte 595 000 euros et le rendement passe à 1 890 %. Un séjour chez Basta est amorti après 15 mois pour la municipalité, et après 2 mois seulement pour la société en général. Basta est en activité depuis plus de 10 ans et beaucoup de ses membres sont restés abstinents pendant cinq ans ou davantage. Dans leur cas, le gain pour la société généré par l'action de la coopérative s'élève à 3 150 %, un formidable rapport au trentuple.

Fort de ces chiffres éclairants, l'institut SEE AB s'attache aujourd'hui à généraliser la méthode en la transposant aux actions en faveur d'autres groupes cibles, dont les personnes ayant un handicap mental, les personnes en invalidité prolongée, les jeunes chômeurs et les populations immigrées.

En conclusion, il faut que les décideurs politiques envisagent les résultats sur le long terme et reconnaissent que, même avec un taux d'échec élevé, le bénéfice pour la collectivité est substantiel. Le travail de réadaptation est rentable après quelques mois seulement, et la société dans son ensemble en tire un profit nettement plus grand que la seule municipalité.
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Investir pour le bien commun

Peter Scholten d'Amsterdam a expliqué la technique du retour social sur investissement (SROI) mise en œuvre par le programme EQUAL néerlandais. Les gestionnaires des programmes publics pensent rarement en termes d'investissement parce que les élus n'ont généralement qu'un mandat de quatre ou cinq ans. Or, l'approche SROI adopte justement cette perspective.

Table ronde pendant la conférence Table ronde pendant la conférence

Le calcul du retour social sur investissement se base sur la détermination d'un ensemble d'indicateurs de réussite. Par exemple, si l'objectif est la réinsertion sur le marché du travail, le fait d'occuper un emploi subventionné n'est pas une réussite, même si les agences peuvent le penser. Il s'agit de fixer des objectifs, de les traduire en termes financiers et de faire des projections pluriannuelles. On peut alors appliquer les méthodes de sélection classiques pour actualiser le flux de trésorerie (discounted cash-flow) et obtenir la valeur actualisée nette (VAN ou NPV) de l'investissement.

La crédibilité du chiffre obtenu dépend de l'intégration de facteurs comme l'attribution (dans quelle mesure le résultat est-il dû à l'intervention ?), l'effet inertiel (ce qui se serait produit sans l'intervention), la pertinence des hypothèses, le taux d'actualisation et l'horizon temporel.

Jeremy Nicholls, de la New Economics Foundation (NEF), a souligné que le SROI était « une histoire, un récit autant qu'un chiffre, un outil de gestion et non un exercice académique. C'est un déplacement des forces. » Trois régions britanniques ont recours à cet outil de manière à faire reculer les horizons de planification et contribuer à une progression du PIB régional. À propos de son travail avec l'initiative Responsibility Northwest dans le nord-ouest de l'Angleterre, il a expliqué qu'il visait à corriger les malentendus et à encourager une perspective à moyen terme, ce qui permet une introduction « furtive » de la durabilité. Cela se fait non pas en insistant sur la responsabilité sociale des entreprises mais en privilégiant une approche basée sur les risques et les opportunités.

Les bonnes questions

Selon Annette Dunkelberg du bureau Coompanion de Stockholm, la clé d'une comptabilité sociale efficace réside dans les questions qu'il faut poser. Pour illustrer la méthode, qui est utilisée par une trentaine d'organisations en Suède, elle a pris l'exemple d'une agence locale de développement coopératif (CDA) et tenté de définir les indicateurs qu'il convient de mesurer. On peut demander aux responsables s'ils ont diffusé l'information sur le travail et les valeurs de la CDA. On peut interroger l'équipe sur l'accessibilité de leur travail (le public qu'ils touchent) et sur le degré de qualité de leur travail. Caractéristiques globales du processus : parties prenantes multiples, comparable, régulier, évolutif, démarche d'apprentissage, vérifiable et transparent. Tor Justad a décrit le fonctionnement des pratiques de rapport social dans les zones rurales excentrées d'Écosse et de Scandinavie.

Toby Johnson, animateur des débats, a résumé l'intérêt qu'il y a de mesurer l'impact social : « Cela aide les entreprises sociales à définir leur identité et leurs valeurs dans cette époque de définitions changeantes et de redéploiement des aides publiques. Cela leur permet de s'expliquer vis-à-vis du monde extérieur ; en ce sens, c'est l'envers de la pièce des marchés publics et de la responsabilité sociale régionale. Cela fournit également des éléments nécessaires à une prise de décision rationnelle. » Actuellement, a-t-il ajouté, nous nous trouvons au stade où la richesse et la complexité se révèlent frustrantes en raison de la confusion produite par la multiplicité des mesures, alors que ce que souhaitent les décideurs politiques est un message simple et clair. « C'est un domaine où EQUAL, étant donné ses connexions avec les pouvoirs publics, peut apporter un vrai changement ». La voie en avant, à ses yeux, réside dans la mise en place d'un large réseau d'économistes et de conseillers d'entreprise et la promotion d'un label européen.

Une approche à trois pôles

Autre grand sujet de la conférence, la responsabilité sociale régionale est le principal moteur du partenariat de développement AGDOR, organisateur de l'événement. Son approche du développement de l'emploi et de l'inclusion s'appuie sur un partenariat tripartite entre les secteurs public et privé et le tiers secteur. Comme l'a souligné Staffan Werner, maire d'Örebro, c'est le dynamisme de ce partenariat local et la conviction du bien-fondé de la responsabilité sociale et du modèle européen qui ont permis à la ville de réussir la transition d'un passé agricole pauvre à son rôle actuel de « point de rendez-vous de la Suède ».

Gaetano Giunta a présenté le label 'Territoires socialement responsables' du réseau REVES, qui en a fait une marque déposée. Le réseau REVES, qui compte 85 membres dans 16 pays, travaille sur ce concept depuis 2002. Ses membres s'engagent à instaurer un partenariat stable entre le secteur public et l'économie sociale, le développement durable et la responsabilité sociale à l'échelle d'un territoire. « TSR, a-t-il expliqué, est un système de gouvernance participative pour la programmation équilibrée d'actions sociales, culturelles, économiques et environnementales. » REVES a élaboré l'outil Qualité totale éthique (QTE®) comme guide général de programmation et d'évaluation pour les acteurs n'appartenant pas au secteur public. Contrairement à l'Agenda 21, TSR ne se base pas sur des principes préétablis mais fonctionne sur le mode ascendant (bottom-up) et met l'accent sur une participation la plus large possible : 750 personnes ont pris part à une réunion de planification à Messine. Avec TSR, les populations décident leurs propres principes et méthodes, l'approche favorisant ainsi de meilleures relations au sein du territoire.

Lars Berge-Kleber, conseiller général du comté d'Örebro et président d'AGDOR, a expliqué l'action de sa région en faveur de la responsabilité sociale : « Dans toute l'UE, 10 % des citoyens aptes au travail sont inactifs tandis que les entreprises sous-traitent et délocalisent. En Suède, un million de personnes ne trouvent pas de place sur le marché du travail, alors qu'il existe des besoins non satisfaits, notamment ceux de la population âgée. Le projet AGDOR vise à créer un carrefour d'offre et de demande pour un marché du travail inclusif offrant des opportunités à tous. Il a contribué, dans cinq des 12 communes du comté, à la mise en œuvre de conventions locales en matière de formation, de financement, d'achats et de régulation. » Jens Nilsson d'Östersund, vice-président de REVES, a élargi la portée des enjeux : « Une économie sociale forte est nécessaire à la démocratie – la démocratie représentative n'est pas suffisante. On doit se responsabiliser et participer à la société. Être actif, c'est être démocratique. »

La Commission européenne apprécie la valeur de ces approches. Egbert Holthuis, de l'unité en charge de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) à la DG Entreprise, a précisé que le partenariat régional est abordé dans les lignes directrices intégrées pour la croissance et l'emploi [3] , qui résultent de la fusion de la stratégie européenne pour l'emploi et de la stratégie de Lisbonne. La RSE est volontaire, a-t-il rappelé : « Les régions n'ont pas besoin du feu vert de la Commission pour avancer avec TSR ; comme le dit l'intitulé de la conférence, c'est « l'affaire de tous ». Le développement local est un enjeu crucial. Il faut avancer sans attendre les institutions. Un appui est nécessaire, bien sûr, mais l'initiative appartient au niveau local. »

Références :


[1] www.basta.se 

[2] www.vagenut.coop

[3] ec.europa.eu/growthandjobs/pdf/integrated_guidelines_en.pdf

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