Perspectives de l’économie européenne et défis politiques

Perspectives de l’économie européenne et défis politiques

Olli Rehn, membre de la Commission
Cercle Mikkelin Paasikivi, 18 septembre 2011

Mesdames et Messieurs, chers amis,

Je vous remercie pour cette invitation à cet événement organisé par le cercle Paasikivi. Mon allocution portera sur l’économie européenne et sa situation actuelle.  

J’aimerais commencer par de bonnes nouvelles; lorsqu’il est question d’économie, elles ne sont pas légion actuellement.

La Commission a publié, jeudi dernier, ses prévisions économiques qui annoncent un fléchissement des perspectives de l’économie européenne.

Toutefois, étant donné que le premier semestre de l’année en cours a légèrement dépassé les attentes, nous prévoyons encore, pour l’ensemble de l’année, une croissance de 1,6 % dans la zone euro, un chiffre relativement proche de celui annoncé au printemps.  

Selon nos estimations, le produit intérieur brut des 17 États membres qui composent la zone euro ne progressera toutefois que de 0,1 % entre octobre et décembre.

Par conséquent, le rythme de croissance de l’économie sera proche de zéro, vers la fin de l’année, mais nous n’envisageons pas de nouvelle récession, dans nos dernières prévisions.

Ces chiffres sont relativement décevants, mais malheureusement assez prévisibles. Le redressement qui suit les crises financières est, si l’on en croit l’histoire, généralement lent et chaotique.

Les événements récents ont cependant été caractérisés par un élément particulièrement préoccupant: le désordre des marchés financiers, causé par la crise de la dette, a commencé à saper la confiance des consommateurs et des entreprises dans l’économie, rend le financement des banques plus difficile et réduit le crédit. Ensemble, ces éléments ont commencé à affecter la croissance et l’emploi dans l’économie réelle. Cette situation explique, en grande partie, le ralentissement de la croissance économique qui se profile pour la fin d’année, ralentissement qui risque de se poursuivre l’année prochaine.   

Quel enseignement faut-il, par conséquent, en tirer, en ce qui concerne les priorités de la politique économique européenne? Il est clair, à mon sens, que tous ceux qui assument réellement la responsabilité de la croissance économique et de l’emploi doivent, avec tous les moyens dont ils disposent, s’efforcer de contenir les troubles sur les marchés et, ce faisant, de renforcer la confiance dans l’économie.

Tel est l’objectif des décisions prises conjointement par les États membres de la zone euro en juillet. Elles doivent désormais être mises en œuvre.

En d’autres termes:

  • La Grèce doit rapidement prendre des décisions afin de maîtriser ses déficits publics et de mener les réformes propices à la croissance. Elle doit le faire avant la fin du mois de septembre.
  • D’autres pays, sous la pression des marchés, tels que l’Italie et l’Espagne, doivent résolument continuer d’équilibrer leurs comptes publics. Ce travail est en bonne voie.
  • La réforme du fonds de stabilité européen doit être menée à son terme, afin de donner à ce dernier la flexibilité requise et les ressources suffisantes pour créer un contrepoids à la spéculation et à la fébrilité des marchés. Cette réforme entrera en vigueur début octobre.
  • La réforme des règles régissant l’union économique et le renforcement des sanctions doivent être achevés; sur ce point, un accord a été trouvé au cours de la réunion ministérielle de Wroclaw, vendredi. Le Parlement votera sur le paquet législatif avant la fin du mois de septembre. J’ai bon espoir de voir cette importante réforme entrer en vigueur au début de l’année prochaine au plus tard.

Beaucoup a donc été accompli. Beaucoup de travaux sont en cours, mais il reste beaucoup à faire. La réunion ministérielle, tenue en Pologne, n’a débouché sur aucune avancée en la matière, mais elle n’a pas été une déception complète pour autant. Tant que ces décisions ne pourront être prises, le rôle de pacificateur des marchés et de fournisseur de liquidités de la Banque centrale européenne est appelé à se renforcer.

Chers amis,

Lorsque l’on examine la situation actuelle, il est certainement bon de se rappeler que la crise économique, qui fait rage pour l’instant, est l’expérience la plus difficile qu’a connue l’économie européenne en temps de paix depuis la crise des années 30. Sa gestion et l’atténuation de ses effets ont nécessité des mesures exceptionnelles de la part des États membres et des organes de l’Union européenne et en nécessiteront d’autres à l’avenir.

Permettez-moi de rappeler l’origine de ces mesures exceptionnelles prises conjointement et de concert par les pays de la zone euro.  

La banque d’investissement américaine Lehman Brothers a fait faillite en septembre 2008, menant le système financier international au bord du gouffre en automne de cette année-là. En Finlande, on pensait généralement que la crise ne nous concernait pas. Qu’en a-t-il été?

Cette crise, qui ne pouvait pas concerner la Finlande, a fini par faire chuter le produit intérieur brut finlandais de près de 8 %, ce qui représente 15 milliards d’euros, sur la seule année 2009.

Elle a coûté plus de 12 milliards d’euros aux finances publiques, c’est une perte définitive. Selon le ministère de l’économie finlandais, les 5 années écoulées depuis la crise financière provoquée par la faillite de Lehman Brothers auront coûté à l’État, donc aux contribuables, plus de 40 milliards d’euros.

Ces pertes découlant de la récession de l’économie mondiale sont importantes au regard des engagements pris par la Finlande dans ses décisions de prêt à la Grèce et à d’autres pays. À ce jour, la Finlande a accordé à la Grèce des prêts à concurrence d’environ 800 millions d’euros. En y ajoutant sa garantie, l’engagement de prêt approche un montant total de 1,5 milliard d’euros.

La récession économique en Europe, provoquée par la faillite de la banque Lehman Brothers que je viens d’évoquer, illustre le fait qu’actuellement, l’économique mondiale ne connaît plus de frontières géographiques ou politiques. Aussi, si l’Union européenne ou les pays de la zone euro laissaient tomber la Grèce, les problèmes ne se limiteraient pas à la Grèce.  

Si la Grèce était abandonnée à son sort, elle arriverait très rapidement à court de liquidités et le système bancaire national ferait faillite aussitôt. Le gouvernement ne pourrait plus faire face à ses engagements financiers et licencierait encore plus de fonctionnaires, réduirait encore les salaires minimaux et les retraites, à une tout autre échelle que ce qui a été fait jusqu’à présent.

Une sortie ou une expulsion de l’euro, par l’intermédiaire de la faillite de la Grèce, ne constituerait aucunement une alternative plus enviable. Elle entraînerait sans aucun doute une panique bancaire immédiate et une fuite des capitaux vers l’étranger. Le bilan des banques fondrait, la disponibilité du crédit se réduirait et les finances publiques seraient paralysées. La récession profonde que nous connaissons se transformerait en dépression plus profonde encore.

Et ces conséquences probables de la faillite de la Grèce ne concernent «que» les effets économiques: les effets sociaux et politiques seraient massifs et prolongés.  

Je ne vois pas comment concilier cette vision avec la prise en considération d’un peuple oublié ou des plus démunis, ni comment les peuples européens seraient encore frères après cela. Je me dois également de mentionner un mot tel que «solidarité», même s’il fait presque figure de gros mot en Finlande aujourd’hui – soit dit en passant, ce n’est plus, pour l’instant du moins, la Finlande que j’ai connue et dont j’étais fier ailleurs en Europe. 

Lorsque l’on parle de crises révolutionnant les fondements de la société, il ne faut pas oublier ceux qui, en fin de compte, souffrent le plus: les enfants, les jeunes, les pauvres et les défavorisés. Vendredi, le journal Helsingin Sanomat nous a informés qu’une partie des enfants grecs allait déjà à l’école sans manuels scolaires et sans horaires fixes. Les universités sont occupées, des enseignants et des professeurs licenciés. Aucun pays d’Europe ne peut se permettre de déscolariser les générations à venir, surtout pas la Grèce. C’est le plus sûr moyen de faire en sorte que cette crise fasse sentir ses effets durant les décennies à venir.

Aujourd’hui déjà, en Grèce, les syndicats manifestent tous les jours ou presque et les jeunes et les Grecs formés tentent de trouver du travail dans d’autres pays de l’Union européenne, puisque la situation que connaît leur pays risque de s’aggraver. Qu’adviendrait-il si le pays se retrouvait dans le chaos complet? Il serait difficile d’éviter un flux de réfugiés fuyant les émeutes et la Grèce.

Dans ce contexte spécifique, la déclaration du président de la commission de l’administration publique du parlement finlandais, révélée la semaine dernière seulement, en faveur du retour de la junte militaire dans les rues de Grèce témoigne d’une rupture totale de l’esprit critique et d’une indifférence à l’égard du passé difficile de la Grèce. Pour les citoyens grecs, la junte militaire fait partie d’une histoire contemporaine douloureuse et concrète. La junte grecque n’est tombée qu’en 1974. Six ans plus tard, le pays devenait membre de l’Union européenne.

Chers amis,

Ce sont des visions sombres, mais mon propos n’est pas de noircir le tableau. Je souhaite uniquement faire comprendre qu’abandonner la Grèce à son sort aura des conséquences qu’il convient de prendre en considération. Il n’y a pas de choix facile, il n’y en a eu à aucun moment. Pour ma part, je m’efforce de veiller à ce que les difficultés de la Grèce ne puissent en aucun cas anéantir les perspectives de reprise de l’économie européenne.

Les difficultés des autres pays de la zone euro seraient également considérables. Nombre de banques, de sociétés d’assurance et de fonds de pension basés dans d’autres pays de l’Union européenne possèdent des avoirs grecs dont la valeur serait réduite à néant par la faillite de la Grèce. Cette situation alimente l’incertitude et le manque de confiance, ce qui se traduit largement, à l’heure actuelle, par des problèmes de prêt entre banques européennes, entraînant des difficultés de financement pour les entreprises et des problèmes d’accès au crédit pour les ménages. Cette situation menace le redressement naissant de la croissance économique et de l’emploi.  

Sachant que la croissance économique a déjà fortement ralenti et que la confiance dans la durabilité des finances publiques d’un grand nombre de pays membres plus grands que la Grèce s’effrite, l’Europe n’a absolument pas besoin, dans cette situation précaire, d’un choc tel que la faillite incontrôlée de la Grèce.

Chers amis,

Au regard des chiffres économiques publiés ces dernières semaines, le redressement suivant la crise financière durera plus longtemps que nous ne pouvions encore le supposer au printemps dernier. Toutefois, je suis certain que l’Europe parviendra à s’extraire de ce marasme. Nous avons, en peu de temps, réussi à apporter des changements importants à la manière dont la politique économique européenne est menée actuellement et le sera à l’avenir. Le travail n’est pas terminé, mais nous sommes en bonne voie.

Pour fonctionner, l’union économique européenne nécessite une coopération économique plus étroite permettant d’équilibrer les finances publiques et de donner à la croissance économique une base durable. En d’autres termes, nulle part en Europe, on ne peut vivre au-dessus de ses moyens de manière prolongée. L’économie de casino ne produit pas non plus de croissance et d’emplois durables. Ce qu’il faut, au contraire, c’est préserver la stabilité de l’économie et l’attrait économique du travail et de l’entreprise.  

L’Union européenne a fait preuve, durant son demi-siècle d’histoire, d’une remarquable capacité à surmonter toutes les crises l’ayant affectée. En dépit des difficultés actuelles, l’Europe reste prospère et demeure la plus grande zone économique unifiée du monde. L’Europe et les valeurs européennes sont également des exemples pour les peuples qui, au sud de la Méditerranée, s’efforcent de bâtir un système démocratique.

Le ciment de l’unité de l’Europe a été la solidarité réciproque et l’engagement envers des valeurs européennes partagées, telles que la dignité humaine et la démocratie. Il est dans l’intérêt commun de tous les Européens, des Finlandais surtout, de préserver la paix et la stabilité en travaillant ensemble.

Ces principes ont été mis à l’épreuve ces derniers temps, mais nous pouvons, par un effort commun, surmonter cette crise pour un avenir meilleur.

Dernière mise à jour : 17/04/2014 |  Haut de la page