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Discours

Lutte contre le changement climatique en temps de crise

Connie Hedegaard

Discours prononcé par Mme Hedegaard, membre de la Commission

Conférence sur l’Europe

Université de Harvard, le 3 mars 2013

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Bonjour et merci pour votre invitation. Quel programme!

Lors de ma dernière visite à Harvard, les responsables politiques de ce pays ne pouvaient pas – ou ne voulaient pas - prononcer le mot climat, ce «gros mot». La situation a bien changé depuis. Le climat figurait en bonne place dans le discours d'investiture du président, ainsi que dans son discours sur l'État de l'Union, et la couverture médiatique récente montre qu'en effet, les temps changent.

Et à juste titre. 2012 a été l'année la plus chaude jamais observée aux États-Unis, avec des températures dépassant d'un degré Fahrenheit le précédent record; la même année, le pays a connu la pire sécheresse depuis les années 1930, sans oublier bien sûr l'ouragan Sandy, la deuxième tempête la plus coûteuse de l'histoire des États-Unis.

En effet, d'après l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (National Oceanic and Atmospheric Administration), votre pays a connu, au cours des deux dernières années, pas moins de 25 phénomènes météorologiques extrêmes, qui ont chacun causé des dommages d'un milliard de dollars ou plus.

Ces événements s'inscrivent dans une tendance à l'augmentation de la fréquence et à l'aggravation des conditions climatiques extrêmes dans le monde entier.

Les phénomènes observés correspondent aux projections de la communauté scientifique d'un monde où la température serait plus élevée - à ceci près que leurs projections se concrétisent plus rapidement encore qu'ils ne l'avaient prévu.  

Comme l'a dit le président Obama, nous pouvons soit considérer que ces phénomènes ne sont qu'une simple coïncidence, soit choisir de croire au jugement accablant de la science et agir avant qu'il ne soit trop tard.

L'Union européenne est partisane de la deuxième théorie. Notre choix est fondé sur le consensus scientifique. Cela exige des mesures urgentes pour empêcher que le changement climatique n'atteigne des niveaux dangereux.

Parce que, malgré ce que certaines chaînes de télévision d'information et animateurs radio veulent nous faire croire, il n'y a pas de véritable scission entre les climatologues. Il ressort de nombreux entretiens avec les experts du climat que, pour la grande majorité d'entre eux, le changement climatique est une réalité et qu'il est causé par les émissions de gaz à effet de serre résultant des activités humaines.

Si vous consultiez dix mécaniciens et que huit ou neuf d'entre eux vous disaient qu'il serait dangereux de conduire votre voiture, est-ce que vous ne les écouteriez pas? Moi, je le ferais.

J'ai franchement des difficultés à comprendre pourquoi de nombreux hommes politiques choisissent encore dans ce pays d'ignorer le consensus scientifique et de bloquer toute action. Un consensus auquel les scientifiques américains eux-mêmes ont d'ailleurs contribué de manière fondamentale.

Donc, récapitulons: le réchauffement de la température planétaire est un fait. Chacune des trois dernières décennies a été plus chaude que la précédente.  Chaque année depuis 1976, les températures à l'échelle mondiale ont été plus élevées que la température moyenne du XXe siècle. Sur les 14 années les plus chaudes jamais enregistrées depuis 1880, 12 ont été enregistrées depuis 2000.

Par conséquent, afin d'éviter de dangereux changements climatiques, la communauté internationale a conclu qu'il fallait limiter le réchauffement de la planète à moins de 2° C, soit 3,6° F. Cet objectif est techniquement réalisable et économiquement viable, mais il nous faut agir rapidement. Plus nous attendons et plus cette tâche sera coûteuse et difficile.

L'Agence Internationale de l'Énergie nous a avertis à maintes reprises que si nous ne prenons pas des mesures bien plus rigoureuses, nous risquons de rester tributaires d'un système énergétique à forte intensité de carbone, et il sera alors impossible de rester en deçà de deux degrés. De nombreuses études récentes, telles que celle menée par la Banque mondiale, montrent sans aucun doute que les mesures prises actuellement au niveau mondial ne suffiront pas à éviter un réchauffement de la planète de trois, voire quatre degrés, au cours des prochaines décennies.

Même avec des températures mondiales moyennes supérieures d'environ 0,8° C à celles de l'époque préindustrielle, nous constatons déjà des effets néfastes du type de ceux que je viens de mentionner. Et plus la température augmentera, plus ces effets seront amplifiés.

C'est pourquoi il est nécessaire et urgent de prendre des mesures nationales renforcées et de passer un accord international ambitieux avec toutes les grandes puissances économiques.

Au sein de l'Union européenne, nous avons réussi à réduire nos émissions de gaz à effet de serre d'environ 18 % par rapport au niveau de 1990 tout en augmentant notre PIB de 48 %.

La crise économique a bien évidemment contribué à cette réduction mais les émissions étaient déjà clairement en baisse avant qu'elle n'éclate. 

Nous sommes parvenus à cette réduction grâce à un ensemble de mesures gouvernementales, comme le système de plafonnement et d'échange des droits d'émission, des améliorations en matière d'efficacité énergétique, une augmentation de l'utilisation des énergies renouvelables et des restrictions sur les gaz fluorés, des normes pour les appareils, les voitures, les codes de construction, etc. Et ce n'est pas parce que nous, Européens, aimons plus les réglementations que les Américains, mais parce que nous savons que, s'il est indispensable que le marché trouve des solutions rentables, ce même marché ne peut néanmoins résoudre seul un problème comme le changement climatique avec les conséquences à long terme qu'il implique.

Le marché a tendance à rechercher des gains à court terme. C'est compréhensible. Mais en règle générale, cela n'encourage pas à protéger les biens publics tels qu'un climat stable ou un environnement sain. C'est là que nous avons besoin de politiques et de dirigeants qui osent penser aussi à long terme.

C'est ce que j'appelle le capitalisme responsable. Les gouvernements doivent gouverner lorsque c'est nécessaire. Et je ne m'adresse pas à vous en tant que «socialiste européenne» mais en tant que responsable politique appartenant au centre-droit de l'échiquier politique.

J'ai pu constater les résultats d'une action gouvernementale renforcée dans mon propre pays, le Danemark.

À l'époque de l'embargo pétrolier décrété par l'OPEP au début des années 1970, nous importions 99 % du pétrole que nous utilisions. Cette leçon sur les risques de la dépendance énergétique nous a coûté cher, et nous en avons tiré des enseignements.

L'indépendance énergétique est devenue l'objectif des gouvernements qui se sont succédé, et nous avons introduit de nombreuses mesures réglementaires pour y parvenir. Les entreprises innovantes ont réagi en proposant des solutions et le Danemark est rapidement devenu un pionnier dans l'énergie éolienne. Nos objectifs stratégiques ont conduit au développement d'une industrie de premier plan.

Actuellement, 40 % de l'électricité du pays provient de sources renouvelables et un peu plus de 30 % de l'énergie éolienne. Les entreprises danoises assurent un quart des ventes de turbines d'éoliennes à l'échelle mondiale. Nous sommes totalement autosuffisants en matière énergétique et la technologie énergétique représente 11 % du total de nos exportations.

Les États-Unis réduisent également leurs émissions de gaz à effet de serre; vous avez déjà parcouru la moitié du chemin pour atteindre une réduction des émissions de 17 % par rapport à 2005. C'est une bonne chose, même si cette réduction ne représente que 7 % par rapport aux valeurs de référence de 1990 reconnues à l'échelle internationale.

Les gaz de schiste représentent une part importante de cette réduction et, en tant que technologie de transition, c'est une solution valable. Mais la question primordiale que doit se poser la nouvelle administration, c'est «Quelle est la prochaine étape?». L'Union européenne réfléchit déjà aux objectifs pour 2030 et non, ce n'est pas parce que nous n'avons rien d'autre à faire à Bruxelles!

C'est parce qu'il s'agit de l'avenir de notre économie. Comment ferons-nous pour générer de la croissance et de l'emploi? Comment réduire les coûts de l'énergie? L'énergie la moins chère est celle que l'on n'utilise pas. Et efficacité énergétique rime avec emplois locaux. Alors que les prix des ressources continuent de grimper, il est certain que l'on assistera à une augmentation de la demande d'énergies renouvelables et de technologies économes en ressources à l'échelle mondiale.

Est-ce que NOUS devrions conserver un avantage concurrentiel - ou y renoncer? C'est précisément ce qu'a dit le Président dans son discours sur l'État de l'Union: la Chine le fait, et nous aussi nous devons le faire, ou nous aurons laissé passer l'occasion. Nous devons nous efforcer d'innover.

Quant à la pression exercée sur les ressources, elle va continuer d'augmenter: selon les Nations unies, il nous faudra d'ici à 2030 50 % de nourriture, 45 % d'énergie et 30 % d'eau supplémentaires. Qui apportera des solutions? 

Dans ces domaines, l'investissement dans l'innovation fonctionne. Vous pouvez le voir dans un certain nombre d'États américains. Et nous pouvons le voir dans nos statistiques: en l'espace de cinq années seulement, on estime que le secteur des énergies renouvelables en Europe a créé plus de 300 000 emplois. D'ici à la fin de la décennie, on prévoit la création d'environ 410 000 emplois nets. Et notre objectif d'amélioration de l'efficacité énergétique de 20 % devrait également créer 400 000 emplois supplémentaires dans ce secteur au cours des prochaines années. En dépit de la crise économique, ce secteur a fait preuve de résilience.

Certains diront que la lutte contre le changement climatique à un coût. C'est vrai, mais ne rien faire aussi a un coût! À Davos, la directrice du FMI, Christine Lagarde, le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim, et le secrétaire général de l'OCDE, Angel Gurria - trois des principaux dirigeants du monde économique - ont avancé cet argument avec plus d'autorité que je n'avais entendu depuis longtemps.  Et je dois dire que je suis vraiment étonnée d'apprendre que le Congrès a supprimé du budget tous les postes liés au renforcement de la capacité de résilience et à la prévention de futures catastrophes après le super-ouragan Sandy. Vous payez donc pour les dommages causés mais pas pour éviter d'avoir à supporter les mêmes coûts la prochaine fois!? ÇA, c'est être dans le court terme.

L'Europe, quant à elle, a tiré des leçons:

Premièrement, il est bon de se fixer des objectifs.

Deuxièmement, il faut que les prix reflètent mieux les coûts environnementaux réels, par exemple par la tarification du carbone, pour que nos choix économiques soient durables.

Troisièmement, nous avons besoin d'une réglementation.

Enfin, nous devons aller «au-delà du PIB». J'entends par là que nous devons assortir le PIB d'autres mesures du progrès humain, qui donnent une vision plus globale de ce que nous faisons de notre planète. Nous devons prendre en compte les «externalités»! Nous devons travailler ensemble sur ce point.

M. le président, l'engagement renouvelé du président Obama en faveur de l'action pour le climat me pousse à croire que l'Europe et les États-Unis pourront collaborer plus étroitement dans la lutte contre le changement climatique. Et aussi au plan international. Permettez-moi de souligner trois domaines fondamentaux sur lesquels nos efforts devraient, je pense, porter en priorité.

Premièrement, l'accord mondial qui doit être adopté en 2015.

Pour être efficace, cet accord devra rassembler toutes les grandes économies - il s'agit d'une priorité commune pour l'UE et les États-Unis, et le rôle moteur des États-Unis sera ici fondamental. Le monde ne peut se permettre de voir l'un de ses acteurs majeurs rester sur la touche. Nous ne pouvons pas nous permettre de nous contenter d'un statu quo entre les grandes économies mondiales.

L'Europe et les États-Unis conviennent que le «pare-feu» entre les pays développés et les pays en développement doit être remplacé par un système plus différencié qui corresponde au monde du XXIe siècle plutôt que du XXe et qui reflète les responsabilités et les capacités de chaque pays. Nous devons travailler ensemble pour changer la donne et pour parvenir à un consensus sur d'autres aspects de cet accord mondial.

Nous pourrions par exemple commencer par l'aviation. L'UE est fermement convaincue que toute personne en mesure de se payer un billet d'avion, qu'elle vienne d'un pays développé ou d'un pays en développement, peut également se permettre de payer pour la pollution engendrée. Sur ce point, les États-Unis se doivent d'être de notre côté.

Le deuxième objectif de coopération transatlantique devrait consister à trouver des solutions pour fixer des objectifs de réduction des émissions plus ambitieux avant que le futur accord mondial entre en vigueur en 2020 et ce, par des actions concrètes.

Si nous voulons avoir une chance de maintenir la hausse des températures en dessous de deux degrés sans devoir supporter des coûts excessifs, les émissions mondiales devront atteindre leur niveau maximal avant la fin de la présente décennie au plus tard. Hélas! les engagements pris actuellement sont loin de permettre d'atteindre cet objectif. Des mesures supplémentaires rigoureuses s'imposent.

L'Europe et les États-Unis devraient collaborer sur ce sujet, à la fois dans le cadre de la «plate-forme de Durban» et au sein d'autres instances internationales telles que le G8, le G20, le Forum des économies majeures et la Coalition pour le climat et l'air pur.

Nous aimerions voir une initiative américaine plus cohérente et plus ciblée à cet égard.

Il est important d'obtenir des engagements de la part des pays qui n'en n'ont pas encore pris et de renforcer les engagements existants. Nous devons tous redoubler d'efforts. Mais nous sommes également convaincus que l'un des moyens les plus efficaces pour progresser est de travailler en partenariat avec ceux qui sont prêts à des avancées audacieuses à nos côtés dans des domaines comme l'amélioration de l'efficacité énergétique, l'accès à une énergie durable pour tous, le recours accru aux énergies renouvelables, l'élimination progressive des hydrofluorocarbones, etc. 

Nous travaillons déjà en étroite collaboration avec les États-Unis sur les HFC au sein de la coalition pour le climat et l'air pur, ce qui est déjà un bon départ. Nous aimerions voir cette coopération étendue à d'autres domaines et le niveau d'ambition passer à l'échelle mondiale.

Le troisième domaine fondamental de coopération devrait être l'élimination progressive des subventions aux énergies fossiles en faveur de laquelle le G20 et d'autres dirigeants se sont engagés. Il est grand temps mener à bien cette élimination, qui contribuera également à la réduction des émissions.  

Nous nous félicitons du renouvellement par les États-Unis de leur engagement à réformer le régime de subventions dans le cadre du G20. Je pense que la Banque mondiale et d'autres ont encouragé ce mouvement. Maintenant, il est temps de nous décider à agir.

Mesdames et Messieurs, j'ai visité votre pays pour la première fois en 1984; j'étais une très jeune parlementaire et le président Reagan était encore au pouvoir. Je me suis d'abord rendue à Boston, puis à San Antonio, au Texas, et j'ai appris à aimer les États-Unis dans toute leur diversité. Je suis souvent étonnée de voir que les États-Unis et l'Union européenne ne se rangent pas dans le même camp en matière de lutte contre le changement climatique.

J'espère que les signaux importants que votre Président a lancés récemment signifient que nous serons capables d'aller de l'avant ensemble dans les années à venir. Enfin, gardons à l'esprit que s'il est certes possible de renflouer des banques et des États, nous ne pourrons pas renflouer la planète si nous n'agissons pas ensemble.

Je vous remercie.

Dernière mise à jour : 21/03/2014 | Haut de la page