AVIS JURIDIQUE IMPORTANT: Les informations qui figurent sur ce site sont soumises à une clause de non responsabilité et sont protégées par un copyright.

Drapeau européenEuropa
La Commission Européenne
deenfr
agriculture et environnement

Eau et agriculture : contribution á l'analyse d'une relation décisive mais difficile

Pierre STROSSER (DG XI), Maria PAU VALL, Eva PLötscher (Eurostat)

Une publication sur les relations entre agriculture et environnement devait contenir un chapitre sur la relation décisive entre activité agricole et eau, aussi bien sur les aspects de qualité comme de quantité. La gestion de l’eau est une pratique traditionnelle dans de nombreuses régions, dans le sud de l’Europe avec l’irrigation et dans le Nord avec le drainage des zones humides. L'accroissement des superficies irriguées ou drainées depuis la deuxième guerre mondiale pose cependant des problèmes environnementaux de plus en plus importants. Et une gestion raisonnée des ressources en eau est un élément incontournable de toute stratégie de développement durable et de maintien de la biodiversité. Les problèmes analysés dans ce chapitre incluent des problèmes de rareté de la ressource et des problèmes de qualité de l’eau liées à la pollution par les nitrates, les phosphates et les pesticides. Les problèmes qualitatifs de la relation agriculture-eau sont illustrés à l’aide de l’exemple du bassin du Rhin.

L'eau douce renouvelable, élément constitutif du cycle de l’eau est une ressource indispensable à la vie. Depuis toujours, sa disponibilité a guidé l’apparition et le développement d’organismes vivants sur la Planète. Elle a également conditionné, et conditionne sans doute encore, la présence et les activités humaines. Aujourd'hui, le développement économique va de pair avec l'augmentation de sa consommation et l'apparition de problèmes de disponibilité ou de qualité.

La relation eau-agriculture est une relation très ancienne, l’utilisation de l'eau à des fins agricoles ayant été pratiquée depuis plusieurs millénaires par des civilisations successives dans les régions méditerranéennes. Les politiques agricoles nationales et communautaires récentes ont cependant modifié une situation d’équilibre dans ces pays.

Cette intensification a entraîné une augmentation significative des prélèvements en eau conduisant à l’apparition de problèmes environnementaux croissants. Citons, par exemple : (i) les impacts directs de prélèvements conduisant à des abaissements de nappes souterraines ou à des réductions de débits dans les rivières ; (ii) les impacts secondaires plus difficilement mesurables tels la disparition de zones humides (également liée à la mise en place de systèmes de drainage), l’apparition de déficits d’oxygène dans les rivières pouvant conduire à l’extinction de telle ou telle espèce végétale ou animale ou la salinisation progressive de nappes souterraines proches des zones côtières ; (iii) les problèmes environnementaux associés à la construction de barrages et au détournement de cours d'eau pour l’irrigation ; (iv) les impacts liés à l’utilisation de l’eau au niveau de la parcelle agricole entraînant un lessivage plus important de nitrates ou de pesticides et une pollution des nappes souterraines et des rivières.

Les politiques d’intensification ont également conduit à une extension géographique importante de l’irrigation en Europe du Nord, et plus particulièrement en France, en Belgique, au Royaume Uni et aux Pays-Bas. A titre d’exemple, les surfaces irrigables représentaient en 1995 environ 29% de la Surface Agricole Utile (SAU) aux Pays-Bas. De ce fait, les problèmes environnementaux liés à l’utilisation de l’eau par l’agriculture concernent aujourd’hui une part relativement importante de la SAU en Europe, les aspects quantitatifs prédominant dans les pays du Sud de l’Europe alors que les régions du Nord sont surtout confrontées à des problèmes de qualité et de pollution des eaux.

Il est clair que l’agriculture n’est pas le seul acteur perturbant le cycle de l’eau. L'urbanisation des zones à risques d'inondations, le tourisme ou la construction de routes ou canaux bloquant les chemins naturels d'évacuations des eaux ont également un impact environnemental certain. A cela s'ajoute la consommation humaine en eau, celle des animaux, la demande industrielle, en particulier en eau de refroidissement, son utilisation comme moyen de transport ou comme solvant, les rejets humains, animaux et industriels. Dans de nombreux cas, les différents secteurs en compétition sont à la fois cause et victime de la détérioration de la sécurité de l'approvisionnement et de la qualité de l'eau.

Ce chapitre analyse les principaux éléments de la relation eau-agriculture. L’objectif n’est pas de faire une étude exhaustive au niveau européen de cette relation, mais plutôt d’apporter une contribution à un débat nécessaire mais déjà largement engagé. Analyser cette relation est une tâche difficile, rendue d’autant plus ardue par une littérature scientifique foisonnante sur ce sujet, les nombreuses études de cas disponibles mais souvent peu comparables, et les carences de l'information statistique disponible pour les différentes variables clés de la gestion des ressources en eau (encadré 1).

Les aspects quantitatifs

Quelques éléments chiffrés

A l'échelle de l'Union Européenne, les disponibilités annuelles moyennes en eau interne sont de l’ordre de 1.212 km3, équivalentes à 3.326 m3 par personne et par an (Eurostat). Si on y ajoute l'apport en eau provenant des pays voisins qui partagent certains bassins hydrographiques, les disponibilités en eau totales s’élèvent à respectivement 1.303 km3 et 3.740 m3 par personne et par an. De grandes différences existent cependant entre Etats Membres, aussi bien sur le volume total disponible que sur l'importance relative des apports d'eau des Etats voisins. Les Pays-Bas, par exemple, représentent un cas extrême où 88% des ressources en eau disponibles proviennent des pays voisins. Les apports externes sont également importants au Portugal, au Luxembourg et en Allemagne où ils représentent plus de 40% de l'eau disponible. Leur importance souligne la nécessité d’une gestion des ressources en eau au niveau des bassins versants comme le propose la nouvelle Directive Cadre Eau discutée à l’échelle européenne, et non au niveau des structures administratives régionales ou nationales existantes.

Globalement, et même si des différences importantes existent entre pays, les ressources renouvelables au niveau européen sont suffisantes comme le souligne la différence entre ressources renouvelables et ressources prélevées (cf. Figure 1). Mais ces statistiques globales ne prennent pas en compte la très forte variabilité spatiale et temporelle des deux variables considérées et ne permettent pas de comprendre les problèmes de rareté de la ressource qui existent dans de nombreuses régions en Europe.

La répartition de la consommation d'eau entre les différents secteurs de l’économie varie considérablement d'une région à l'autre, en fonction des conditions naturelles et de la structure économique et démographique (cf. Figure 2).

  • En France (64%), en Allemagne (64%) et aux Pays-Bas (55%) par exemple, la plus grande partie de l’eau prélevée sert à la production d’électricité.
  • En Grèce (88%), en Espagne (72%) et au Portugal (59%), l’eau sert majoritairement à l'irrigation.
  • Dans les pays d'Europe du Nord comme la Finlande et la Suède, peu d’eau est utilisée en agriculture. Par contre, la production de cellulose et de papier, activité forte consommatrice d’eau, est importante et l’eau est prélevée principalement par l’industrie (respectivement 66% et 28% des prélèvements totaux).

Les centrales électriques ont les prélèvements d’eau les plus importants pour le refroidissement. Viennent ensuite l'agriculture pour l’irrigation, l'industrie, et la distribution d’eau potable. Mais, la notion de "prélèvements en eau" ne traduit que partiellement l’impact des différents secteurs sur la ressource. L'analyse de l'eau consommée, i.e. l’eau prélevée non rejetée, reflète une réalité bien différente. Ainsi, les centrales hydrauliques rejettent pratiquement toute l'eau qu'elles prélèvent une fois passée par les turbines. Les autres centrales électriques ne consomment qu’une très faible partie car la plupart de l’eau de refroidissement est rejetée immédiatement sans être polluée.

Dans le cas de l’irrigation, une part plus ou moins importante de l’eau prélevée rejoint les nappes souterraines ou les cours d’eau, soit par ruissellement soit par infiltration. L’efficacité de l’irrigation (définie comme le rapport entre l’eau prélevée et l’eau effectivement consommée par la plante) varie en fonction des caractéristiques des sols, du dénivelé, des pratiques d’irrigation et des techniques d’irrigation (en planche, à la raie, au goutte-à-goutte) et de distribution (gravitaire, sous pression) de l’eau. Par exemple, cette efficacité varie entre 50 et 70% dans les systèmes gravitaires du Bassin de l’Ebro en Espagne, mais elle peut s’élever à plus de 95% dans des systèmes modernes de goutte-à-goutte (EC/IPTS). Cependant, cette eau « perdue » pour l’irrigant et le système irrigué n’est pas forcément perdue au niveau du bassin versant. En effet, ces pertes rejoignant des cours d’eau ou nappes souterraines peuvent être réutilisées par d’autres usagers situés plus en aval du cours d’eau ou pompant de l’eau dans ces nappes. Mais il existe peu de bilans hydriques au niveau des bassins versants permettant d’évaluer les pertes réelles (i.e. les quantités d’eau retournant à la mer en excédent des quantités nécessaires au bon fonctionnement des écosystèmes et aux activités économiques) liées à une irrigation peu efficace.

Comme le souligne l’introduction, des prélèvements excessifs réduisent la disponibilité en eau. Les conséquences en sont un abaissement du niveau de la nappe phréatique, des cours d’eau ou des volumes contenus par les différents barrages. Dans certaines zones, l’agriculture est le principal responsable de tels abaissements des nappes. C’est le cas par exemple de la nappe de la Beauce (France), des "acuiferos 23 et 24" situées sous la région de Castilla-La Mancha (Espagne), ou du "Campo de Dalias" en Almérie (Espagne). Dans certaines régions, des actions importantes impliquant la profession agricole ont été entreprises pour réduire la pression de l’agriculture sur l’environnement et rétablir le niveau des nappes. C’est le cas par exemple de la région de Castilla-La Mancha où a été développé le premier et principal programme agri-environnemental espagnol dans le but de sauvegarder les ressources en eau et protéger les écosystèmes associés (Encadré 2).

Eau de surface et eaux souterraines

L'eau de surface est la principale source d'eau prélevée dans la plupart des pays (Figure 3), représentant plus de 80% des prélèvements en Finlande, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, en Belgique, en France, en Allemagne et en Espagne. Seuls le Danemark, le Luxembourg et l’Autriche prélèvent majoritairement de l’eau souterraine. Ces résultats sont cependant à relativiser. En effet, le Luxembourg achète son électricité aux pays voisins et ne possède aucune centrale électrique (grosses consommatrices d’eau de surface pour le refroidissement). Et les données du Danemark se réfèrent uniquement à l’approvisionnement public et sont donc non comparables à celles des autres pays.

L’eau souterraine est généralement de bien meilleure qualité que l'eau de surface, le sol représentant un filtre naturel pour l'eau qui le traverse. La majorité des prélèvements en eau potable sont effectués dans les eaux souterraines, de sorte qu'une attention particulière doit être portée à leur protection. Des actions spécifiques de protection des eaux et des zones de captages sont par exemple prévues dans le cadre de différentes directives européennes de l’eau (eau potable, nitrates).

Alors qu’en Irlande, en Allemagne, en France, en Espagne et en Grèce, l’irrigation se fait essentiellement à partir des eaux de surface, l’eau souterraine est la source prépondérante d’eau d’irrigation au Danemark, en Suède, aux Pays-Bas, en Autriche et au Portugal (Figure 4).

Evolution des superficies irriguées

Les données statistiques publiées par la FAO montrent une nette tendance à l'augmentation des superficies irrigables dans les pays membres de l'Union Européenne même si cette tendance s’est sensiblement ralentie au cours des dernières années. En ce qui concerne l'Union Européenne à 15, l'augmentation des surfaces irrigables a été de +152.000 ha/an entre 1961 et 1980, de +146.000 ha/an entre 1980 et 1996 et de +123.000 ha/an dans les années 1990. Ainsi, les surfaces irrigables de l'Union Européenne sont passées de 6.5 millions d’hectares en 1961 à 11.6 millions d’hectares en 1996 (cf. Figure 5), soit un doublement des surfaces irrigables. Les tendances sont cependant très contrastées entre Etats Membres :

  • Les augmentations de surface irrigable ont été les plus fortes en France, et égales à +25.000 ha/an entre 1961 et 1980, +48.000 ha/an entre 1980 et 1996 et atteignent même un maximum de +59.000 ha/an au cours des années 1990. Ainsi, les surfaces irrigables ont été multipliées par 4.5 de 1961 à 1996. L’augmentation la plus forte est à mettre à l’actif de la région Poitou-Charentes où les superficies irriguées ont tout simplement décuplé !
  • En Grèce, l'augmentation des superficies a été régulière depuis 1961 à un rythme annuel de +28.000 ha/an.
  • En Italie, une augmentation des surfaces irrigables statistiquement significative n'a pu être mise en évidence que pour la période 1980-96 (+25.000 ha/an).
  • Au Portugal, l'augmentation annuelle des surfaces irrigables a été limitée et reste inférieure à 1.000 ha/an.
  • L'augmentation des surfaces irrigables a été importante en Espagne jusqu'en 1980 (près de +60.000 ha/an), mais s'est nettement réduite depuis. Les superficies irrigables n’ont augmenté que de +34.000 ha/an sur la période 1980-1996 et aucune tendance statistiquement significative n'a pu être mise en évidence pour les années 1990. Globalement, les surfaces irrigables en Espagne ont augmenté de 80% pour la période 1961-1996.
  • Pour les autres Etats Membres de l’Union Européenne, la tendance a été clairement à une augmentation importante dans les années 1960 et 1970 (+41.000 ha/an) celle-ci s'est réduite depuis 1980 à +12.000 ha/an. Les surfaces irrigables sont restées stationnaires depuis 1990 (tableau 1).

Vu les températures élevées et la forte évapotranspiration, la consommation moyenne en eau par hectare est plus élevée dans les pays méditerranéens comme l’Italie, le Portugal, l’Espagne, et la Grèce. Elle atteint un maximum de 1.282m3/ha en Italie (Figure 6). Aux Pays-Bas, elle est élevée comparativement aux autres pays non-méditerranéens en raison du poids de l’agriculture intensive dans ce pays.

La quantité d'eau utilisée pour l'irrigation dépend de différents facteurs, tels le climat comme le souligne les chiffres présentés en Figure 6, mais également le type de culture (encadré 3), les caractéristiques du sol, de la qualité de l'eau, des itinéraires techniques, de l'état des installations et de la méthode d'irrigation. L’application et le développement de techniques telles que le goutte-à-goutte augmente l’efficacité de l’irrigation qui peut alors atteindre 96%. Ces techniques permettent de réduire les quantités d’eau prélevées par l’irrigation et donc de limiter les investissements en infrastructure de stockage et de capture de ressources d’eau nouvelles. Elles permettent également de limiter les problèmes liés à l'érosion des sols ainsi que la salinisation des nappes souterraines dans les zones côtières. Sous certaines conditions de salinité élevée des sols ou d’eau d’irrigation d’origine souterraine chargées en sels, les apports d’eau limités de ces techniques ne permettent cependant pas de restaurer la qualités des sols et/ou de lessiver l’excès de sels.

L’agriculture, source diffuse de pollution

L’impact des polluants de l’eau sur l’environnement dépend bien sûr de la quantité rejetée et de leurs caractéristiques physico-chimiques (Encadré 4). On différencie les sources de pollution ponctuelles des sources diffuses. Alors que les premières sont des sources fixes et généralement d’émissions polluantes importantes, les sources diffuses se caractérisent par des apports de substances émises par des sources mobiles, des sources couvrant de larges étendues ou un grand nombre de sources de pollution d’émission faible. Par exemple, les rejets d’eaux usées par des complexes industriels sont des sources ponctuelles d’azote, alors que l’agriculture est une source diffuse de pollution d’azote et de pesticides. Les pollutions par des sources ponctuelles sont souvent plus faciles à traiter (en installant par exemple un filtre au niveau du tuyau par lequel les produits polluants sont rejetés dans le milieu naturel), alors que les émissions polluantes provenant de sources diffuses sont difficiles à recenser, à mesurer et donc à contrôler.

L’agriculture, principale source d’azote dans l’eau

L’azote dans l’eau sous forme de nitrates est un polluant car il favorise l’eutrophisation et peut affecter la santé humaine. Il existe des valeurs limites de concentration en nitrates admissibles dans l’eau potable. La Directive sur la qualité de l’eau potable 98/83/CE définit une valeur limite obligatoire fixée à 50 mg/litre, ce qui correspond à la valeur recommandée par l’Organisation Mondiale de la Santé.

La contamination de l’eau par les nitrates est un des principaux problèmes liés aux activités agricoles. Cela s’explique entre autre par le fait que les nitrates sont très solubles, et migrent facilement à travers les sols vers la nappe. Il est pourtant difficile de faire le lien entre l’apport en azote et la pollution de l’eau. Le lessivage des nitrates dépend aussi de facteurs géologiques, climatiques et biologiques. Il est favorisé dans des aquifères de roche poreuse et sous un climat humide. Les nitrates peuvent cependant être dénitrifiés par des microbes. Malgré ces phénomènes, un fort excès d’application de fertilisants se traduit toujours par une augmentation de nitrates dans l’eau.

Les nitrates et l’ammonium sont les formes d’azote les plus présentes dans les rivières, les nitrates à eux seuls représentant plus de 80% de l’azote total. Pour la période 1992-1996, plus de 65% des rivières dans l’Union Européenne avaient des concentrations annuelles moyennes en nitrates supérieures à 1 mgN/litre. Au cours de cette même période, des concentrations de plus de 7,5 mgN/l étaient également mesurées dans environ 15% des cas. Les concentrations les plus fortes se trouvent dans la partie Ouest de l’Europe du Nord ou l’agriculture est conduite de manière particulièrement intensive (Europe’s Environment : The Second Assessment).

Il est clair que l’azote présent dans l’eau ne provient pas uniquement de l’agriculture, même si celle-ci reste la source d’azote la plus importante (encadré 5). Les eaux usées industrielles contiennent également de l’azote, notamment les eaux rejetées par les fabricants d’engrais ou d’explosifs, les industries de traitements des métaux et les industries agro-alimentaires.

Les rejets domestiques, principale source de phosphore

Le phosphore, élément limitant de la croissance des plantes, est le principal facteur de l’eutrophisation et de la détérioration de la qualité des eaux. De très faibles teneurs en phosphore (quelques dizaines de m g/l) peuvent constituer un polluant dangereux. Ainsi, d’après la classification de l’eau de surface ECE (Commission Economique pour l’Europe des Nations-Unies), l’eau est considérée comme moyennement eutrophisée à partir de 25 m g/l. Le phosphore est analysé comme phosphate soluble et comme phosphore total. Il évolue rapidement vers des formes peu solubles comme les apatites. Une partie considérable du phosphore est adsorbé aux particules et à la matière en suspension. De ce fait, le sol joue un rôle de réservoir à phosphore et limite l’impact d’apports excédentaires.

Le phosphore est apporté par l’agriculture sous forme d’effluents d’élevage et d’engrais minéraux (phosphates calciques ou ammoniques). L’usage de phosphore dans l’agriculture (voir article sur le bilan d’azote), lié à l’utilisation d’engrais, contribue ainsi à la pollution des eaux superficielles. Pourtant, la principale source de phosphore en Europe n’est pas l’agriculture, mais les eaux usées domestiques et l’industrie. En France, par exemple, l’apport de phosphore par l’agriculture ne représente que 23% du total (Figure 7). 

La majeure partie des réductions de rejets de phosphore observée ces dernières années sont à mettre au bénéfice des actions importantes de traitement des eaux usées domestiques et de réduction des rejets du secteur industriel. Le secteur agricole, quant à lui, n’est qu’au début d’une politique rigoureuse de contrôle de ses rejets phosphoriques, avec par exemple des actions d’amélioration de stockage des éjections animales et la mise en place de pratiques et itinéraires culturaux plus soucieux de l’environnement.

Les pesticides

L’utilisation de produits phytosanitaires peut avoir des effets secondaires indésirables pour l’homme et l’environnement. Tandis que la toxicité pour l’homme et la faune des différents pesticides est relativement bien connue, les effets négatifs pour l’environnement, sont souvent peu étudiés. Des résidus de pesticides (insecticides, herbicides, fongicides etc.) sont présents dans l’eau, le sol, l’air et les aliments. Leur propagation dans les différents compartiments environnementaux dépend du type de produit, de son mode d’application, et de ses caractéristiques physico-chimiques. La haute solubilité des pesticides favorise leur transport par ruissellement et par l’eau de drainage ou leur infiltration vers la nappe phréatique.

Un suivi efficace des résidus de pesticides dans l’eau serait complexe et coûteux. L’absence d’analyses appropriées ne permet pas actuellement de connaître la présence et l’importance de résidus de nombreux pesticides susceptibles d’avoir des impacts négatifs sur la santé. Une étude dans quatre pays de l’Union Européenne (Isenbeck-Scröter et al. 1997) montre que les pesticides les plus fréquemment détectés par des analyses de l’eau sont l’atrazine, la simazine, et le bentazone, ces trois substances étant des herbicides à large spectre utilisés en agriculture mais également par l’industrie et pour les usages domestiques. En effet, une partie non négligeable des résidus de produits phytosanitaires provient de la production industrielle de produits phytosanitaires et de l’utilisation de pesticides par les sociétés de chemins de fer, les services d’entretien des routes, les particuliers et les collectivités.

Un nombre limité de pesticides est à ce jour sous surveillance. Dans de nombreux Etats Membres, le niveau de pollution en pesticides de l’eau souterraine et de l’eau de surface est souvent inconnu. La Directive sur la qualité de l’eau potable 98/83/CE du 3 Novembre 1998 a fixé les concentrations maximales admissibles de chaque substance à 0,1 µg/l, et la concentration total de tous les pesticides à 0,5 µg/l. En plus, la Directive fixe des valeurs seuils à 0,03 µg/l pour les substances les plus toxiques, par exemple l’aldrine, le dieldrine, l’heptachlore et l’heptachlore époxyde. L’Organisation Mondiale de la Santé publie également des valeurs seuils pour les concentrations en pesticides dans l’eau potable. Ces valeurs se basent sur des considérations toxicologiques, et sont moins strictes que les concentrations maximales admissibles par l’Union Européenne. Ainsi, par exemple, la valeur seuil proposé par l’Organisation Mondiale de la Santé pour l’atrazine est de 2 µg/l. L’atrazine est un des herbicides les plus utilisés pour la culture du maïs. Suite à des pollutions généralisées des nappes phréatiques et des eaux potables dans certaines régions, c’est également l’une des molécules les mieux surveillées.

Une étude de cas : la qualité de l’eau dans le bassin du Rhin

Le bassin du Rhin est un des plus grands bassins d’Europe. Ses affluents traversent la Suisse, l’Autriche, le Liechtenstein, l’Italie, la France, l’Allemagne, le Luxembourg, la Belgique et les Pays-Bas. Les affluents, les flux d’eau souterraine et les rejets d’eau usée apportent au Rhin un grand nombre de substances et ce fleuve joue le rôle de bassin d’accumulation pour des polluants de toutes sortes.

De 1981 à 1995, la teneur en nitrates dans le Rhin a oscillé entre 1,3 mg/l et 4,3 mg/l, atteignant son maximum au milieu des années 1980. Les phosphates atteignent également leur maximum avec 4 mg/l pour cette même période. La concentration en nutriments augmente de l’amont vers l’aval, soulignant les limites de la capacité d’auto-épuration du Rhin en ce qui concerne l'azote et le phosphate (carte 1). Depuis 1985, la concentration en nitrates est restée relativement stable, une légère baisse de cette concentration étant enregistrée seulement à la frontière germano-néerlandaise (Bimmen/Lobith), montrant les limites des politiques actuelles de contrôle de la pollution par les nitrates.

Par rapport à une valeur seuil de concentration de nitrates dans l’eau potable de 25 mg/l, il est clair que les concentrations moyennes en nitrates dans le Rhin qui se situent entre 1 et 2 mg/l sont absolument sans risque du point de vue de la potabilité des eaux de ce fleuve. D’un point de vue écologique cependant, la qualité de l’eau du Rhin n’est pas excellente. La concentration totale en azote de 2 mg/l et en phosphore de 60 m g/l correspond à une eau fortement eutrophisée et polluée (ECE Classification sur la qualité de l’eau douce pour le maintien de la vie aquatique).

Par contre, la teneur en phosphate a considérablement diminuée dans le bassin aval. Elle y etait inférieure à 1 mg/l en 1995. Cette diminution est due à la combinaison de plusieurs facteurs :

  • Des modifications de la composition des détergents où les phosphates ont été remplacés par d’autres molécules adoucissantes ;
  • Certaines stations d’épuration ont été équipées d’installations d’élimination des phosphates ;
  • L’industrie et les stations d’épuration ont été amenées à traiter leurs effluents et à diminuer ainsi leurs rejets dans le milieu naturel ;
  • Une consommation en fertilisants phosphorés à la baisse enregistrée depuis les années 1980.

Les pesticides restent, quant à eux, un problème. Les concentrations en atrazine dans le fleuve se situaient entre 0.01 m g/l et 0.34 m g/l en 1995 (carte 2). Pour chacune des quatre stations d’échantillonnage, la valeur seuil de 0.1 m g/l était ainsi dépassée. Les concentrations en atrazine restent cependant en dessous des valeurs seuils proposées par l’Organisation Mondiale de la Santé. Il est intéressant de noter la grande variabilité temporelle de la concentration en atrazine, qui traduit fidèlement les périodes d’application de ce produit en agriculture. Du fait de sa grande capacité d’infiltration, les pics en concentration d’atrazine apparaissent principalement d’avril à juin. Des efforts restent donc à faire pour limiter l’utilisation de pesticides et ainsi ramener les concentrations en atrazine sous la barre des 0.1 µg/l.

Quelques perspectives

Les problèmes soulignés dans ce chapitre, aussi bien sur le plan quantitatif que sur le plan qualitatif, restent un défi important pour l’agriculture et le monde agricole. De nombreuses actions ont déjà été mises en place pour réduire la pression de l’agriculture sur les ressources en eau. Par exemple, 20% des terres agricoles participent à des actions volontaires agri-environnementales, et plus de 2 millions d ‘hectares sont consacrés à l’agriculture biologique. Mais ces actions devront être amplifiées et renforcées pour aboutir à une gestion raisonnée des ressources en eau aboutissant à une meilleure protection des ressources en eau.

Les actions possibles sont nombreuses et certaines ont déjà été initiées ou sont en phase de discussion et de négociation. Citons parmi d’autres :

  • les actions entreprises aux niveaux régional, national et européen pour une meilleure application de la Directive sur les nitrates ;
  • la participation de la profession agricole à la mise en place de plans de gestion des eaux au niveau des bassins versants. En France, par exemple, de tels plans de gestion (Schéma d’Aménagement de Gestion de l’Eau) sont en cours de préparation pour plusieurs bassins versants. Ces plans définissent des objectifs de gestion des eaux et de protection de l’environnement, ainsi qu’une série d’action impliquant les différents usagers de la ressource et permettant d’aboutir aux objectifs fixés.
  • l’utilisation d’instruments économiques (taxes, subventions) permettant de modifier les décisions des acteurs économiques concernant l’utilisation de produits polluants et de l’eau. Des taxes sur les pesticides et fertilisants existent déjà dans certains pays du Nord de l’Europe. La mise en place de prix de l’eau prenant en compte les coûts réels de l’irrigation est également un élément de la Directive Cadre Eau en cours de discussion au niveau européen.

Il est clair cependant que ces actions devront être adaptées à un niveau local et tenir compte à la fois des caractéristiques physiques et hydrologiques du milieu naturel et des caractéristiques socio-économiques du monde agricole.


Top

Agriculture ] - [ Table de matières ] - [ Les mesures forestières de la politique agricole commune ] - [ L’azote en agriculture ]

Quoi de neuf?

Dossiers clés

Index

Boîte postale

Recherche

Information

Enquête